Immeuble bombardé à Kharkiv. Photo : ministère ukrainien des Situations d’urgence

Immeuble bombardé à Kharkiv. Photo : ministère ukrainien des Situations d’urgence

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Par Mykyta Soloviov

Ce physicien, blogueur et activiste de plusieurs ONG mène une chronique de sa ville, Kharkiv, assiégé et partiellement détruit, sur Facebook. Desk Russie vous propose l’une de ses dernières chroniques qui parle du courage des uns et de la sauvagerie des autres.

Kharkiv, 7 mars

Il n’y a jamais eu de nuit aussi terrible que celle-ci à Kharkiv. Les bombardements et les tirs d’obus se sont poursuivis sans interruption pendant plus d’une heure dans presque toutes les parties de la ville. De ma maison au centre, j’entendais du tonnerre de tous les côtés. Parfois une frappe à la fois, parfois plusieurs simultanément. Le plus touché a encore été le quartier Saltovka, et cette fois-ci Alekseïevka. Mais il semble qu’il n’y ait aucun district qui n’ait pas été touché.

Des dizaines de bâtiments détruits. Des dizaines de victimes. Les masques tombent, personne [le régime russe] n’essaie même pas de prétendre qu’il ne se bat que contre l’armée et non contre la ville. Une grande partie des frappes sont clairement hors cible, lancées juste en direction de la ville.

L’impression est que cette fois-ci, les Russes ont tiré tout l’arsenal qu’il avaient. Ce n’est pas rapporté sur les réseaux sociaux, donc je n’en ai pas de confirmation directe. Mais il m’a semblé que cette fois-ci, ils ne se contentaient pas de bombarder la ville, mais préparaient une tentative de percée. […] C’est la seule explication valable.

L’un des symboles de Kharkiv a été endommagé. Pour beaucoup de gens, dont moi, c’est très significatif. C’est la célèbre maison « Slovo ». La résidence de plusieurs de nos écrivains de la Renaissance fusillée1. L’obus (ou autre, je ne suis pas un expert) n’a pas touché directement le bâtiment, mais est tombé à proximité. Il était si puissant que les deux premiers étages ont été très endommagés, il y avait surtout du verre brisé et du plâtre.

Oui, je continue à être émerveillé par nos volontaires. Je fais du bénévolat maintenant. Ainsi, pendant ces bombardements, en attente d’une tentative de percée, il est vraiment amusant d’avoir des échanges avec nos braves, afin de clarifier les plans pour demain. Parce que, malgré les bombardements, il faut apporter des médicaments et de la nourriture aux gens ou les accompagner à la gare. L’un de ces volontaires m’a dit au téléphone : « L’obus est tombé tout près, je te rappelle ». Il m’a rappelé en effet un peu plus tard, s’est excusé (!) et a expliqué qu’il ne pouvait simplement pas parler parce qu’il n’entendait plus rien après l’explosion. « Alors, où en étions-nous, à quelle heure demain ? », a-t-il continué.[…]

Beaucoup de gens ont décidé de quitter la ville aujourd’hui. Je les comprends car c’était vraiment plus effrayant qu’avant. Certains sont déjà partis, d’autres prévoient de partir demain, après-demain. Un point important. J’ai entendu plusieurs fois les plaintes concernant ces personnes. Certains les critiquent. Je ne suis pas du tout d’accord ! Chacun décide pour lui-même. Et j’observe maintenant que beaucoup de ceux qui sont partis ailleurs travaillent comme des diables pour nous aider ici. Certains ne le font pas, c’est vrai. Mais c’est un choix personnel. C’est ça, la liberté. C’est le choix personnel de chacun.

Tout est calme dans la ville aujourd’hui. La ville panse ses plaies et reprend le cours de sa vie. Il n’y a pas de panique, il y a de la colère qui monte. Personnellement je n’ai pas vu un seul pro-russe à Kharkiv, qui n’a pas changé son attitude après tout ce que nous endurons. Aujourd’hui, dans la cour, alors que les voisins enlevaient le verre brisé et cherchaient comment réparer les fenêtres des entrées, l’un des plus pro-russes dans le passé a utilisé des gros mots en parlant des Russes.

Oui, encore une chose. Le soutien que le pays tout entier nous apporte maintenant est très précieux ! Il ne s’agit pas seulement de l’aide elle-même, qui arrive dans la ville par convois. Dans notre situation plutôt difficile, il est très important de sentir que l’on n’est pas seul, que l’on n’est pas abandonné. Et chaque fois que je parle aux gens du nombre de villes qui nous aident, je vois combien mon interlocuteur se sent plus à l’aise. Merci à tous pour votre aide et votre soutien !

Kharkiv est debout.

Gloire à l’Ukraine !

Un grand merci à nos défenseurs !

  1. Cet immeuble, construit dans les années 1920, comptait 62 appartements et abritait des d’écrivains ukrainiens de la jeune génération dont plusieurs célébrités. Mais la politique de Staline, qui encourageait une renaissance nationale, a rapidement changé. Dans les années 1930, 33 écrivains, artistes et personnalités culturelles vivant dans cet immeuble ont été arrêtés et fusillés ; deux se sont suicidés et 13 ont été envoyés dans des camps staliniens. 


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