Manifestant passé à tabac à Saint-Pétersbourg, le 6 mars dernier. // Chaîne Telegram @suicidal_friday, capture d’écran

Manifestant passé à tabac à Saint-Pétersbourg, le 6 mars dernier. // Chaîne Telegram @suicidal_friday, capture d’écran

Comment le régime russe traite ses opposants: « Vous êtes des ennemis de la Russie, vous êtes des ennemis du peuple ! »
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Dimanche dernier, le 6 mars, des actions de protestation ont eu lieu dans 65 villes de Russie contre ce que le régime russe interdit de nommer la guerre sous peine de poursuites pénales. Plus de 4 600 personnes ont été arrêtées pendant ces actions. Le projet Apologie1 indique que plus de 30 personnes ont déclaré avoir été passées à tabac dans les bureaux de police pour avoir manifesté. Parmi elles, Alexandra Kaloujskikh, jeune Moscovite de 26 ans, s’est retrouvée au bureau de police Brateïevo. Novaïa Gazeta a mis en ligne la transcription ainsi que le son de l’enregistrement audio de l’interrogatoire où l’on entend les coups qu’elle subit et les humiliations fondées sur son apparence.

Enregistrement audio

Voix d’hommes : Entrez [inaudible].
Policier de sexe masculin (ci-après : P-H) : Votre nom !
Alexandra Kaloujskikh (ci-après : A.K.) : Kaloujskikh Alexandra Alexandrovna.
Policière de sexe féminin (ci-après : P-F) : Quelle est votre adresse réelle !
A.K. : Heu… c’est-à-dire, enfin, article 51 [article de la Constitution de la Fédération de Russie permettant de ne pas témoigner contre soi-même, NDLR].
P-F [rire] : D’accord. Numéro de téléphone ! Pour qu’on vous appelle et qu’on vous convoque au tribunal ! Mais ne vous avisez pas de raconter des bobards !
A.K. : Hum, non, je veux que vous m’envoyiez la convocation par la poste.
P-F : Où ça !
A.K. : Hum… à mon adresse d’enregistrement.
P-F : Bon, lieu des études !
A.K. : Article 51.
[Bruit de coup.]
P-H : T’auras un petit bleu de rien du tout. Allez, lève-toi, fais un effort de mémoire, oui, c’est ça.
[Bruit de coup, à nouveau.]
A.K. : [Juron exprimant une intense perplexité devant la force du coup porté].
P-H : Alors, on continue !
[Soupir de la jeune femme.]
P-H : Ou bien article 51 !
A.K. : C’est normal ou quoi d’interroger comme ça une jeune femme !
P-F : C’est normal.
P-H : Regarde, [juron] tes seins [jurons], t’as les mamelles qui pendent [juron] ! Regarde-toi, [juron]. Guenon [juron] !
P-F : Lieu des études !
P-H : Je vais continuer !
P-F : Lieu de travail, ou lieu des études ! Vous travaillez !
P-H : Réponds à ces questions toutes simples et t’es libre. […]
[Soupir de la jeune femme.]
P-F : Oui ou non !
A.K. : J’ai déjà répondu.
P-H : Alors, tu sais quoi ! Qu’est-ce que tu cherches avec ces… trucs ! On y arrivera, hein… On a déjà… [juron], tout le monde est passé par là déjà, ils ont tous fini par plier. C’est quoi ton but ! Je te le dis, [juron] tu vas voir, on va y aller crescendo. On n’en a rien à f… [juron]. On va te…
A.K. : Vous me menacez !
P-H : Oui ! Je te menace ! Je te menace de violences physiques !
A.K. : Je suis très mal à l’aise…
P-F : Vous avez quel âge !
A.K. : Heu, vingt-six ans.
P-F : Quelle taille, à peu près !
A.K. : Je ne sais pas…
P-H : Lève-toi !
P-F : Lieu de travail !
P-H : Un mètre soixante-dix-huit, au moins.
P-F : Vous travaillez !
P-H : T’es employée officiellement quelque part !
A.K. : Je refuse de répondre.
P-F : Comment tu as su qu’il y aurait cette manifestation !!
Voix d’homme inconnue : T’es seul, tu la cognes, hein…
A.K. : Oh mon Dieu…
P-F : Comment tu as su qu’il y aurait cette manifestation !
A.K. : Je ne sais pas…
P-F : Quoi !
A.K. : Article 51… Écoutez, vous savez ce qui me met mal à l’aise ! Le fait que je n’aie pas de soutien-gorge… Arrêtez de regarder, s’il vous plaît.
Voix d’hommes : Si au moins il y avait quelque chose à regarder, [juron].
A.K. : Hé ben, merci.
[Bruit de coup.]
A.K. : Vous m’avez frappée…
[Bruit de coup, à nouveau.]
A.K. : Vous m’avez frappée à la tête, au visage avec une bouteille d’eau.
P-H : Alors !
A.K. : Oh, [juron].
[Soupir.]
P-H : Je crois qu’elle kiffe le fait qu’on la [frappe].
P-H N°2 : Mais regarde-la…
P-H : Ben oui, c’est une raclure, [juron], une marginale de [juron]. Ben quoi, tu crois quoi, qu’est-ce qui va nous arriver ! Poutine nous a dit de les buter, ces glandeurs. Voilà ! Poutine est de notre côté ! Vous êtes des ennemis de la Russie, vous êtes des ennemis du peuple, [juron]. J’vais te buter, là, [jurons], et c’est tout. L’affaire est dans le sac. On va même nous récompenser pour ça.
P-F : Les yeux de quelle couleur !
P-H : Marron clair.
P-F : Lieu de travail !
A.K. : Je refuse, conformément à l’article 51 de la Constitution.
P-H : Ce n’est pas un interrogatoire, là. C’est la partie où on remplit le formulaire. […]
A.K. : Aïe, par les cheveux ça fait mal !
P-H : [chante] Maaaaal, ça fait maaaaaal ! [inaudible]
[Bruits indistincts.]
P-H : Mais ça fait une semaine qu’elle ne s’est pas lavée ! Ils sont tous comme ça ! Regarde-les tous.
A.K. : Mais ça fait plus de trois heures qu’on est là !
P-H : Plus de trois heures [juron, insulte]. Nous ça fait plus de vingt-quatre heures [jurons] qu’on est là. Il y a des… Tu dois avoir un peu d’amour propre.
P-F : Comment tu as su qu’il y aurait cette manifestation !
A.K. : Hum, je refuse de répondre, article 51. […]
P-F : Vous vivez [juron] dans ce pays, vous allez souffrir [juron] !
A.K. : Vous parlez de m’envoyer une décharge électrique, là !
P-H : Oui-oui, il va falloir du 220 [Volt, NDLR].
P-H : Mets-toi debout, la fille va te photographier, allez, vas-y…
A.K. : Non, je refuse qu’on me photographie. […]
P-H : Allez, allez, debout, debout.
A.K.. : Ne me frappez pas…
P-H : Vas-y, mets-toi debout là.
A.K. : Je ne resterai pas debout là-bas, je refuse qu’on me photographie, je vais signer un document de refus.
P-H : Voilà, tu n’as plus de téléphone, c’est tout [inaudible].
[Bruit d’un objet qui cogne contre une surface dure.]
P-H : Il a fait un petit vol plané. Il s’est transformé en ballon de foot ! T’en as plus besoin ! Voilà, il est cassé. Tu n’as pas voulu…
A.K. : Vous allez établir un procès-verbal de saisie !
P-H : À quoi ça peut bien me servir, un procès-verbal de saisie.
A.K. : Vous avez cassé mon écran, là…
P-H : C’est arrivé comme ça, par accident.
A.K. : Il est tombé par accident, c’est ça !
P-H : [inaudible] Je suis entré, j’ai trébuché. J’ai trois témoins [inaudible].
A.K : Oh, vous ne l’avez même pas cassé, merci.
P-H : Debout !
[Bruits. Déplacements dans un couloir. On entend une femme pleurer bruyamment et un écho dans la pièce.]

Desk Russie : Ici s’arrête la « conversation un peu musclée » des agents des forces de l’ordre avec Alexandra Kaloujskikh. Sur le reste de l’enregistrement, on n’entend plus que les pleurs et cris d’Alexandra. Entre-temps, deux autres articles sont parus dans Novaïa Gazeta, un enregistrement et un témoignage similaires absolument accablants : « Vous n’êtes que des salopes, de la racaille, des putes à trois francs six sous » et « Vous allez invoquer l’article 51, vous en prendre quelques-unes dans la tronche, et nous, on va éteindre nos mégots sur vous ».

Traduit par Nastasia Dahuron

  1. Le projet Apologie de la protestation est une organisation russe de défense des droits spécialisée dans l’assistance juridique aux manifestants arrêtés, créée par l’association de défense des droits humains Agora, qui regroupe une cinquantaine d’avocats et juristes répartis sur le territoire russe. Agora a été déclarée « agent de l’étranger» à la demande du ministère de la Justice en 2016. 


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