Sémion Glouzman. Photo : sa page Facebook

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Lettre à un ami russe
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Par Sémion Glouzman, suivi d’un commentaire de Cécile Vaissié.

L’auteur de ce texte, Sémion Glouzman, est un psychiatre, un intellectuel et un défenseur des droits de l’homme. Ukrainien de Kyïv, il a milité, à l’époque brejnévienne, contre l’usage de la psychiatrie pour « mater » les dissidents, ce qui lui a valu sept ans de camp et trois ans de relégation. Il s’adresse ici à un ami qui, comme lui, purgeait sa peine dans la région de l’Oural. Sémion Glouzman dénonce le silence qui rend possibles les meurtres commis par d’autres. Le silence de ceux qui, pour diverses raisons, refusent de s’engager, ne serait-ce qu’en paroles, alors que d’autres sont tués pour défendre leur terre et leur liberté.

Nous nous sommes rencontrés en prison. Dans un camp de l’Oural pour prisonniers politiques. Pas très loin, en fait, de l’endroit où vit actuellement Vladimir Poutine1. Comme une étonnante fatalité entre notre passé et ce qui était alors un futur éloigné… Le régime soviétique emprisonnait et « rééduquait » les prisonniers politiques dans la république de Russie. Mais nos éducateurs n’étaient pas seulement des Russes. Il y avait aussi parfois des Ukrainiens.

Tu étais un officier de la flotte, moi, un médecin, c’était une rencontre inattendue, imprévisible. Je me souviens très bien de toi : tu restais silencieux, préférais la solitude, lisais beaucoup. Tu discutais rarement avec moi. Tu parlais plutôt avec Vladlen Pavlenkov2 et Gocha Davidenko3. Je sais que tu as purgé ta peine entièrement : quinze ans en tout. Auparavant, tu avais raconté aux matelots de ton bateau la vérité sur le pouvoir soviétique.

Ensuite, après le camp, je ne t’ai pas cherché. Je savais que tu étais désormais un chrétien sincère et que tu étais devenu prêtre dans un coin reculé de Russie. Tu évitais la politique et tes anciens camarades de détention. Dans le camp, tu avais vu que je lisais les Lettres à un ami allemand d’Albert Camus. Ce texte avait été publié en ukrainien dans la revue Vsesvit. Tu m’as demandé de te le lire en russe. Tu avais déjà entendu parler de cet essai éclairant. Je te l’ai traduit lentement, pendant plusieurs soirées, lorsque nous revenions dans notre baraque après le travail. Je ne me rappelle plus combien de soirées nous avons passées, assis l’un à côté de l’autre sur des tabourets. Je traduisais maladroitement, très lentement.

Parfois, nous nous éloignions du texte. Nous discutions des pensées de Camus. Sur la guerre. Un sujet qui te concernait directement, professionnellement. Sur la résistance au mal. Sur le pacifisme. Tu as alors parlé du « péché du pacifisme », je n’ai pas oublié tes mots. Parfois, nous discutions jusqu’à plus d’heure.

À l’époque, nous le savions tous les deux : nous n’avions pas d’avenir. Pas de réel avenir, radieux et non-soviétique. Mais nous ne voulions pas en parler. En lisant Camus, nous ne débattions pas du sang et de la boue du nazisme qui avait conquis la France. Nous parlions d’autre chose : des causes du mal soviétique, de la tragédie soviétique. Du destin de ce prisonnier que nous ne connaissions pas, qui nous avait précédés sous Staline et avait laissé sur une poutre du plafond, dans la cabine de guet du camp, une inscription au crayon ineffaçable : « 25 ans de bagne, 12 encore à tirer, Maximov A. Gr. ». Avant nous, du temps de Staline, il y avait eu là un camp de prisonniers politiques.

Tant d’années ont passé. L’URSS s’est écroulée. Vladlen Pavlenkov est parti en Amérique où il s’est pendu. Nous nous sommes retrouvés dans des États différents. Où les livres d’Albert Camus sont facilement accessibles, mais peu lus. Je ne sais pas si l’un des présidents ukrainiens l’a lu… Mais le président de Russie n’a rien lu de tel, j’en suis sûr. Si tu étais à côté de moi, je ne pourrais pas ne pas te poser de nombreuses questions. Mais tu n’es pas là. Je ne sais même pas si tu es encore en vie.

À l’époque, nous étions tous deux considérés comme des étrangers dans ce pays qui n’existe plus et qui nous a fait nous rencontrer en prison. Des gens sans avenir. Il est amer de le reconnaître, mais pendant des décennies j’ai aussi été un étranger dans mon nouveau pays, l’Ukraine. Ce n’est que récemment, au cours de ces journées pénibles et sanglantes de la guerre contre ton pays, que je commence à me sentir autrement, plus en accord. Parce que ceux qui étaient avant des « Khokhly dansant le hopak » (tu te souviens de cette expression désabusée d’Ivan Alexeïevitch Svitlytchny4 ?) deviennent des Européens qui savent défendre leur dignité d’hommes. La nuit, je te parle en silence, et, dehors, j’entends les tirs de l’armée ukrainienne qui tente d’abattre des hélicoptères et des drones russes. Ton président veut nous rééduquer, comme Brejnev a essayé de nous rééduquer tous les deux, à coups de cachot et de poisson pourri.

Nous parlions souvent de la Russie. Sans adopter l’idéologie d’Igor Ogourtsov5 qui était détenu avec nous et était aveuglé par l’espoir de voir renaître la Grande Russie. Et voilà que celui-ci, un étrange rêveur, passé depuis longtemps dans l’autre monde, s’est incarné dans Poutine, ton président. Une incarnation étonnante : celle d’une victime du KGB, un rêveur honnête, très solitaire et sans aucun sens pratique, en un homme cynique, menteur, sans culture, croyant en la logique du mauvais philosophe Ivan Iliine. Le pire des officiers du KGB, le destructeur de la Russie, Vladimir Poutine.

À nouveau un tir dehors. Un tir ukrainien, nous résistons. Je sais que nous gagnerons cette guerre. À un prix terrifiant, mais nous la gagnerons. Parce que toute la civilisation terrestre est de notre côté. Poutine a fait quelque chose d’incroyable : parce qu’il nous hait et nous tue, il nous a poussés dans les bras de l’Europe.

Dans le camp, je t’avais parlé de la phrase qu’avait lancée l’écrivain Ilya Ehrenbourg et qui était très connue pendant la guerre : « Si tu veux vivre, tue l’Allemand. » Tu n’avais pas lu Ehrenbourg. Mais nous avons alors parlé d’autre chose : Albert Camus, résistant français au nazisme, pouvait-il lancer un tel appel ? Tu estimais que chacun d’entre nous, en lutte contre un mal évident, était en droit de penser et d’agir ainsi. Mais j’affirmais que Camus ne pouvait pas être l’auteur d’une telle phrase.

Aujourd’hui, dans cette guerre féroce contre la Russie, j’entends de plus en plus souvent des propos de cet ordre. Oui, nous tuons, parce que l’on nous tue. On nous tue, nous, les Ukrainiens, dans notre pays, sur notre territoire, et nous sommes obligés de répondre de la même façon. C’est exactement ainsi que s’est formée la résistance à l’agression de Staline en Ukraine occidentale (CV : la Pologne), en Estonie, Lituanie et Lettonie. Les derniers de ces résistants purgeaient leurs peines invraisemblables de 25 ans dans les camps, à côté de nous, et ils restaient fidèles à une vérité simple et incontestable : un ennemi cruel est venu chez moi ; j’ai le droit de résister.

Dis-moi, mon ami, tu te souviens d’eux ? De ceux qui ont vécu dans ce camp de l’Oural à côté de toi ? À l’époque, nous étions ensemble, nous appelions cela la résistance du camp. Aujourd’hui, nous sommes contraints de tuer tes compatriotes, peut-être des jeunes gens dont les parents sont tes paroissiens. J’en suis certain, tu comprends que je suis dans mon droit, que mon pays est dans son droit. Mais tu te tais, tu ne lances pas de mises en garde depuis l’autel de ton église. C’est un péché, un péché grave, celui de la participation passive au meurtre.

Traduit du russe par Cécile Vaissié

Commentaires

Par Cécile Vaissié

Sémion Glouzman, un intellectuel ukrainien, juif, russophone, postsoviétique et européen

Revenons-en au parcours de l’auteur, un parcours qu’il a lui-même effleuré dans son texte écrit en russe et qui permet de mieux comprendre cet intellectuel ukrainien et la société dans laquelle il vit. Né à Kiev en 1946, Sémion Glouzman est un médecin-psychiatre. En 1970, Vladimir Boukovski (1942-2019), qui vient d’être libéré de camp et deviendra un très célèbre dissident, commence à remuer ciel et terre pour dénoncer l’usage répressif de la psychiatrie en URSS, une pratique qui a été instaurée à l’encontre des dissidents par Iouri Andropov, président du KGB depuis 1967. Boukovski en a déjà été victime et il a décidé, de « rassembler une vaste documentation, dépositions de témoins, rapports d’expertises, car c’est bien cela que [redoutent] les autorités6 ». Il récupère donc les expertises justifiant, soi-disant, l’internement de dissidents dans des hôpitaux psychiatriques, et cherche des psychiatres qui accepteraient de rédiger des contre-expertises. Presque tous refusent, tout en reconnaissant souvent, en privé, « le caractère criminel des agissements du pouvoir7 ». Mais en 1971, se souviendra Boukovski, « un jeune psychiatre de Kiev, S. Glouzman, rédigea […] un rapport d’expertise sur le cas Grigorenko8 », cet officier supérieur qui s’était engagé pour les droits — déjà ! — des Tatars de Crimée, déportés par Staline. Le jeune médecin déclare que, contrairement aux conclusions officielles, le général Grigorenko est sain d’esprit. Les dossiers sont envoyés à des psychiatres occidentaux ; un processus s’amorce, qui aura des conséquences : en 1983, l’URSS devra quitter l’Association internationale de psychiatrie pour éviter d’en être exclue.

Glouzman a payé pour cela un prix élevé : arrêté en mai 1972, il a été condamné à sept ans de camp à régime sévère et trois ans de relégation. Officiellement, d’autres reproches lui étaient formulés, et notamment d’avoir eu en sa possession la Lecture du Nobel d’Albert Camus. Dans les camps de Perm, il a lutté pour les droits des prisonniers politiques et, en 1974, a rédigé avec Vladimir Boukovski un texte à l’intention des dissidents, dans lequel ils expliquaient très concrètement comment éviter un internement forcé et précisaient ce qu’il fallait dire et ne pas dire, lors d’expertises psychiatriques.9

Un acteur des changements politiques et sociaux en Ukraine

Glouzman a terminé sa peine en 1982, et, privé du droit d’exercer comme psychiatre, a travaillé comme ouvrier, puis comme pédiatre, avant de reprendre son combat contre l’utilisation de la psychiatrie à des fins répressives. L’Ukraine indépendante l’a officiellement chargé de réhabiliter les personnes internées pour raisons politiques et de reconstruire un secteur psychiatrique non répressif. Sémion Glouzman a également participé à la naissance d’un Centre international de réhabilitation médicale pour les victimes de la Seconde Guerre mondiale et du totalitarisme, avec l’aide du bureau ukraino-américain pour la défense des droits humains10.

Ce parcours en témoigne : Sémion Glouzman est un homme courageux, d’une honnêteté scrupuleuse, et, avant la guerre encore, il n’hésitait pas, lorsqu’il le jugeait nécessaire, à critiquer certaines politiques menées par son pays, notamment dans le domaine de la santé. Ce médecin est un humaniste, un homme de culture et, comme sa Lettre à un ami russe le montre, un intellectuel européen à la conscience morale vivante.

Il a participé, en 2004, à la Révolution orange, puis, en 2013-2014, à la Révolution de la dignité : dans les deux cas, il était au cœur de Kyïv, parmi les manifestants. Les propos qu’il a tenus et écrits en 2013-2014 ont convaincu certains observateurs — dont l’auteure de ces lignes11 — que les rumeurs sur le rôle de l’extrême droite déformaient et caricaturaient la réalité. Sémion Glouzman n’aurait pas soutenu un mouvement qui aurait été aux mains d’extrémistes antisémites.

Camus et ses Lettres à un ami allemand

Et ces Lettres à un ami allemand que lisait Glouzman dans le camp 36 de Perm ? Elles seront sans doute utiles, indispensables à beaucoup, quand cette guerre insensée, déclenchée par le Kremlin contre l’Ukraine, sera terminée. Camus les a rédigées pendant l’Occupation de la France et publiées par morceaux dès 1943. Déjà, il y envisageait, pour après la guerre et la Victoire, la possibilité de retrouvailles sans compromis, voire d’une réconciliation sous conditions. Il y parle de combats et de paix, mais aussi de bonheur, d’amitié, de solidarité, de reconstruction et d’Europe. De l’amour pour son pays et de l’identité européenne. De tout ce qui est en jeu, actuellement.

Ce livre sera à lire et à relire. En Ukraine et, surtout, en Russie.

Ivan Svitlytchny (1929-1992) était « l’ami et le maître » de Glouzman, d’après celui-ci ; son camarade de camp aussi. Considéré par les autorités soviétiques comme un « nationaliste ukrainien », ce poète, homme de lettres, traducteur du français, originaire de la région de Lougansk, a été arrêté une première fois en 1965, puis une deuxième fois en 1972. Il a alors été condamné à sept années de camp et cinq ans de relégation. Quand il a pu enfin rentrer à Kyïv, il était déjà très malade et est mort dans une Ukraine devenue indépendante

  1. Sémion Glouzman semble ici confirmer ce qui se chuchote en Russie : Vladimir Poutine n’habiterait plus à Moscou. Certains le disent dans l’Altaï, d’autres, plus nombreux, dans l’Oural, ce qui est très plausible. 

  2. Vladlen Pavlenkov (1929-1990): dissident et enseignant d’histoire à Gorki (Nijny Novgorod). Arrêté en 1969 pour « activités antisoviétiques », il a été condamné à sept ans de camp et a été poussé par le KGB à émigrer en 1979. 

  3. Grigori Davidenko : ouvrier originaire de Nijny Taguil, qui a été lui aussi détenu au camp 36 de Perm, parce que, en 1970, il avait créé avec d’autres le « Parti révolutionnaire des intellectualistes d’URSS » et diffusait depuis des samizdats. http://urbibl.ru/Stat/XX_vek/eshe_odin_treug.htm. 

  4. « Khokhly » est un mot dévalorisant désignant les Ukrainiens. L’expression souligne un certain provincialisme de ceux-ci et serait insultante dans la bouche d’un non-Ukrainien. 

  5. Né en 1937, Igor Ogourtsov a créé en 1964 l’Union (clandestine) social-chrétienne panrusse pour la libération du peuple (VSKhSON). Arrêté deux ans plus tard, il a été condamné à la peine extraordinairement lourde de sept ans de prison, huit ans de camp et cinq ans de relégation. Dans les camps, il a participé à de nombreuses actions collectives de prisonniers, dont au moins une grève. Libéré en 1987, il a été contraint d’émigrer aussitôt, mais est retourné en Russie en 1992. 

  6. Boukovski Vladimir, … et le vent reprend ses tours. Ma vie de dissident, Paris, Robert Laffont, 1978, p.337. 

  7. Boukovski Vladimir, … et le vent reprend ses tours. Ma vie de dissident, Paris, Robert Laffont, 1978, p.339. 

  8. Boukovski Vladimir, … et le vent reprend ses tours. Ma vie de dissident, Paris, Robert Laffont, 1978, p.340. 

  9. Bukovsky Vladimir & Gluzman Semyon, « A Manual on Psychiatry for Dissenters », in Bloch Sidney & Reddaway Peter, Russia’s political hospitals - The abuse of psychiatry in the Soviet Union, London, Victor Gollancz Ltd, 1977, p. 419-440. 

  10. https://laviedesidees.fr/Semen-Gluzman-un-psychiatre.html

  11. Sémion Glouzman avait notamment été invité à l’EHESS par la regrettée Larissa Zakharova en janvier 2014. Interrogé explicitement par l’auteure de ces commentaires sur le rôle éventuel de l’extrême droite dans le mouvement de contestation ukrainien, il a déclaré que ce rôle était très minoritaire et qu’il n’y avait pas le moindre antisémitisme sur Maïdan. 

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