Ludmila Oulitskaïa. Photo : Evguénia Davydova

Ludmila Oulitskaïa. Photo : Evguénia Davydova

Vladimir Poutine a déclenché la guerre le 24 février et, d’emblée, il a été clair qu’il s’agissait de la condamnation à mort non seulement de milliers d’Ukrainiens et de Russes, militaires et civils, mais également de la presse libre en Russie.

Le 1er mars 2022, la seule chaîne de télévision indépendante de Russie, Dojd TV, a diffusé le dernier épisode de mon émission hebdomadaire « Kotrikadzé des affaires étrangères ». Il s’agissait d’une émission en direct, nous avons travaillé en mode d’urgence pendant une journée, nous avons à peine dormi et mangé. Des collaborateurs pleuraient dans les locaux de la rédaction et je pleurais aussi. Nous avons contacté des gens en Ukraine et ils nous ont raconté comment notre pays tuait des Ukrainiens. C’était déchirant. Nous avons travaillé parce que des millions de personnes attendaient des informations de Dojd.

Plus cette guerre se prolonge, plus la vérité devient évidente : le président d’une énorme puissance nucléaire joue son va-tout et ne recule devant rien. Plus la résistance des Ukrainiens est forte, plus l’offensive est importante. Loukachenko, le dictateur biélorusse, emploiera toutes ses ressources, même si elles sont limitées, le dictateur syrien Assad enverra ses combattants, le dictateur vénézuélien Maduro aidera comme il peut. Il est clair que ce cauchemar durera longtemps, et Poutine réduira au silence tous ceux qui diffusent la pensée libérale : ONG, militants politiques, avocats, personnalités culturelles, journalistes - tous ceux qui s’expriment.

Vladimir Poutine a attaqué l’Ukraine sans déclaration de guerre. Il l’a qualifiée d’« opération militaire spéciale », apparemment conscient que ses motifs avaient peu de chances d’être soutenus et compris par les « masses populaires ». Comment expliquer aux gens la nécessité de l’invasion, de l’envoi de soldats russes dans un État voisin, comment leur expliquer les pertes humaines et économiques ? Comment leur faire croire que la Russie se défend ?

Avant de reconnaître l’indépendance des républiques séparatistes ukrainiennes DNR et LNR, Vladimir Poutine a prononcé le discours d’une heure. Il s’agissait d’une tentative (une de plus) d’endoctriner des millions de Russes en leur faisant croire que l’Ukraine appartient historiquement au « monde russe ». Poutine a construit sa propre version de l’histoire : l’Ukraine en tant qu’État n’existe pas, les nazis sévissent en Ukraine, l’Ukraine est sur le point de rejoindre l’OTAN et les missiles de l’OTAN atteindront alors Moscou. Tout ceci n’est qu’un mensonge. Mais ce mensonge devait être diffusé le plus largement possible, pour que les gens y croient, et pour qu’ils tolèrent les conséquences inévitables de ce crime monstrueux.

Pendant que l’aviation russe bombardait les villes ukrainiennes, les médias d’État russes bombardaient les téléspectateurs, les lecteurs et les auditeurs d’un flot de propagande sans précédent. Cependant, sans trop de succès. Au début de la guerre, Dojd fonctionnait encore, et chaque jour nous avions une moyenne de 25 millions de visites sur YouTube uniquement. La légendaire station de radio L’Echo de Moscou, un média créé à la fin de l’époque soviétique, était également très écoutée, donnant la parole aussi bien aux ministres qu’aux ténors de l’opposition, aux analystes pro-gouvernementaux et à des experts indépendants. Cette radio d’information la plus populaire du pays a été fermée et son directeur Alexeï Venediktov a perdu son emploi en quelques instants. Il dirigeait L’Echo de Moscou depuis plus de 20 ans.

Le 1er mars, les autorités russes ont bloqué le site Internet de la chaîne Dojd. Mon programme a réussi à passer à l’antenne et sur le site web de la chaîne une heure avant d’être bloqué. Voici une citation de mon commentaire à l’antenne :

Ce qui nous arrive maintenant est un désastre. Comment se fait-il que nous soyons en enfer, comment se fait-il qu’un homme brandissant des armes nucléaires comme les clés d’une voiture de luxe ait pris sur lui de déterminer l’avenir de mes enfants, de nos enfants ? Et il l’a déterminé. Il a décidé que l’avenir de nos enfants en Russie serait la pauvreté, l’isolement, le statut de paria et la guerre.

Pourquoi y a-t-il une guerre en Ukraine ? Parce que Vladimir Poutine a besoin de ce pays en totale subordination : il le veut, comme le Belarus, au sein de l’État de l’Union, dans l’Union douanière, pour qu’il puisse en disposer à sa guise. Il veut que son nom reste dans l’histoire. Il est un « rassembleur » de terres russes. Se rend-il compte du cauchemar que va provoquer, inévitablement, la réalisation de cette mission « historique » ? Quelqu’un dans son entourage s’en rend-il compte ? Quelqu’un peut-il influencer Poutine ? Nous ne connaissons pas les réponses à ces questions. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que de nombreux civils se cachent aujourd’hui dans les métros et les bunkers, les abris et les sous-sols. Les parents paniquent en craignant pour la vie de leurs enfants, les hommes prennent les armes. Vladimir Poutine a qualifié ce qui se passe d’opération militaire spéciale. Pourquoi n’a-t-il pas déclaré la guerre ? Pourquoi ces tergiversations ? Nous en arrivons au point principal : la guerre russe menée contre l’Ukraine est un aboutissement de contre-vérités qui sont devenues des mensonges, puis un gros mensonge, puis un mensonge monstrueux, puis une politique d’État où se joue le destin d’États entiers.

Les adieux de l'équipe de Dojd TV le 3 mars dernier

Les adieux de l’équipe de Dojd TV le 3 mars dernier, capture d’écran

Aujourd’hui, il n’y a plus aucun média digne de ce nom dans notre pays. Les rares qui essaient encore de travailler doivent éviter le mot « guerre » car, selon la nouvelle loi, l’usage de ce mot peut conduire un journaliste à une peine de prison allant jusqu’à 15 ans. Ceux qui essaient encore de travailler ne peuvent pas parler des pertes subies par la Russie. Sinon, il s’agit du même article. Les journalistes ne sont autorisés à citer que des informations fournies par le ministère de la Défense. Les médias sociaux sont également bloqués — ni Facebook ni Instagram ne fonctionnent. Ceux qui sont restés en Russie discutent de deux sujets : à quand la fermeture d’accès à YouTube et quel VPN est encore disponible.

Il est à la fois drôle et amer de se souvenir de l’avant-guerre : le pays était censuré, les médias libres étaient persécutés et beaucoup (dont Dojd) étaient reconnus comme « agents de l’étranger ». Malgré cela, nous continuions à travailler ! Notre site fonctionnait, ainsi que nos réseaux sociaux et notre chaîne YouTube. YouTube est devenu un phénomène de ces dernières années : le président n’utilise pas Internet et n’y comprend rien. C’est peut-être grâce à ce facteur que les journalistes politiques y ont trouvé la liberté. Ainsi, Iouri Doud, un ancien journaliste sportif, est arrivé sur YouTube en faisant des interviews de rappeurs, mais il est vite passé à des films grandioses sur la tragédie de Beslan, le problème du VIH en Russie, l’histoire de la répression stalinienne… Ces films sont regardés par une nouvelle génération de Russes, par des millions de personnes. Dans le même temps, les chaînes de télévision d’État — en plus de la perpétuelle propagande hystérique et nauséabonde — diffusent en journée des talk-shows appartenant à lointain passé. On tombe sur Marions-nous, par exemple, une émission diffusée depuis tellement d’années que vous ne vous souvenez même plus de sa date de lancement. Là, dans le studio, trois femmes se battent à chaque fois pour le « cœur » d’un homme : elles essaient de lui plaire en dansant et en chantant, en se présentant comme une bonne cuisinière ou une maîtresse obéissante. Et des marieuses évaluent immédiatement les qualités des candidates, comme si on était au marché aux esclaves. L’émission Marions-nous et les films de Iouri Doud sont deux Russies différentes et nous ne nous comprendrons jamais.

Le 14 mars, à l’heure de grande écoute du soir, la principale chaîne de la télévision d’État russe présente son habituel bulletin d’information. La présentatrice est Ekaterina Andreïeva, l’un des principaux visages de la propagande du Kremlin. Elle présente des bulletins d’information depuis 1998 et est très expérimentée. De façon inattendue, une fille apparaît dans son dos, tenant une pancarte : « Non à la guerre ! Arrêtez la guerre ! On vous ment ici. » Il s’est avéré plus tard qu’il s’agissait d’une rédactrice de la chaîne, Marina Ovsiannikova. Son acte a bouleversé de nombreuses personnes, tant en Russie qu’à l’étranger, et tous les médias du monde ont écrit sur elle. Marina, qui vient d’être condamnée à une amende, risque désormais jusqu’à 15 ans de prison en vertu de cette même loi. Il est certain qu’elle sera punie de manière exemplaire, afin de dissuader les autres.

Je veux simplement préciser : dans notre pays aujourd’hui, les discours contre la guerre sont passibles d’une peine similaire à celle infligée aux meurtriers particulièrement sadiques. L’information, voilà ce que Vladimir Poutine craint le plus.

Partager cet article

LinkedIn Reddit

À lire également