Vladimir Poutine a assisté à un concert marquant les huit ans de la réunification de la Crimée avec la Russie, dans le stade Loujniki, à Moscou. Photo par Eugeniy Biyatov, RIA Novosti / kremlin.ru

Vladimir Poutine a assisté à un concert marquant les huit ans de la réunification de la Crimée avec la Russie, dans le stade Loujniki, à Moscou. Photo par Eugeniy Biyatov, RIA Novosti / kremlin.ru

Dans cet article, Françoise Thom décortique les écrits de l’ancien président et Premier ministre russe, Dmitri Medvedev, actuellement vice-président du Conseil de sécurité russe, ainsi que ceux d’un idéologue assez discret du régime, Timofeï Sergueïtsev. Tous deux prônent la destruction de l’Ukraine, dont il ne doit rester pas même le nom : il s’agit de la liquidation de la nation ukrainienne.

La tragédie que nous sommes en train de vivre aujourd’hui, la crise gravissime dans laquelle la Russie entraîne l’Europe à cause de son obsession de détruire l’ordre international et particulièrement l’ordre européen, tout cela aurait pu être évité si nous avions prêté plus attention aux écrits des idéologues proches du Kremlin. Ne refaisons plus cette erreur. Nous disposons aujourd’hui d’une sorte de document programmatique de la politique prévue par le Kremlin pour l’Ukraine vaincue. Il s’agit de l’article de Timofeï Sergueïtsev publié par l’agence de presse très officielle RIA Novosti, intitulé « Que doit faire la Russie avec l’Ukraine ». Presque en même temps, Dmitri Medvedev, actuellement vice-président du Conseil de sécurité, a posté un texte d’inspiration similaire sur les réseaux sociaux. Ces écrits doivent être lus attentivement, car il nous font comprendre que ce n’est pas une guerre ordinaire que mène la Russie en Ukraine, mais bien une « opération spéciale » visant à la liquidation de la nation ukrainienne.

Medvedev commence par ressasser la thèse favorite de Poutine : « L’ukrainisme profond, alimenté par le venin antirusse et le mensonge total sur une pseudo-identité, est un immense fake. Ce phénomène n’a jamais existé dans l’histoire. Il n’existe pas non plus aujourd’hui. » Sergueïtsev, lui, part de la constatation que la conception, communément admise à Moscou avant l’« opération spéciale », selon laquelle le « peuple fraternel » ukrainien était opprimé par les nazis installés au pouvoir par les Occidentaux et ne demandait qu’à se soulever dès que la Russie lui tendrait une main secourable a été démentie par les faits. Il s’avère que « la population [est] massivement nazie ». Du coup, la « dénazification » ne peut se réduire à la liquidation du gouvernement ukrainien, comme il était initialement prévu. C’est une entreprise de longue haleine qu’il faudra mener pendant au moins 25 ans, car « la durée de la dénazification ne peut en aucun cas être inférieure à une génération qui doit naître, grandir et mûrir dans les conditions de cette dénazification. La nazification de l’Ukraine dure depuis plus de 30 ans ». La Russie va donc devoir mettre en œuvre des « changements irréversibles » sur le territoire libéré des « nazis » ukrainiens. Cette « dénazification » se fera par étapes :

  • d’abord, « la liquidation des formations armées nazies », y compris « les forces dites de sécurité nationale, ainsi que les milices de défense territoriale », soit de toute la population masculine ukrainienne aujourd’hui sous les armes ; « la destruction de l’infrastructure militaire, informationnelle et éducative qui assure leur activité » ;
  • « la formation d’un gouvernement populaire autonome1 et de forces de police (défense et ordre public) sur les territoires libérés afin de protéger la population de la terreur des groupes nazis clandestins » ;
  • « la répression idéologique des attitudes nazies » et l’instauration d’« une censure sévère : non seulement dans la sphère politique, mais aussi, c’est indispensable, dans la sphère de la culture et de l’éducation ». Car, comme le dit Medvedev, « le radical ukrainien d’aujourd’hui s’est formé sur les bancs de l’école » ;
  • « l’installation d’un espace d’information russe », c’est-à-dire l’irradiation de la population ukrainienne survivante par la télévision russe ;
  • « le retrait des manuels et l’interdiction à tous les niveaux qdes programmes pédagogiques qui contiennent des attitudes idéologiques nazies », c’est-à-dire l’imposition de l’enseignement « à la russe » et de la version russe de l’histoire ;
  • « l’organisation d’enquêtes de masse visant à établir la responsabilité de chacun pour les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, la diffusion de l’idéologie nazie et le soutien au régime nazi » : en clair, un régime de terreur de masse faisant appel à la délation. N’importe qui pourra être taxé de « nazi ». Medvedev lui-même reconnaît avec une ingénuité désarmante qu’il n’y a aucun critère permettant d’identifier le « nazisme » ukrainien : « La particularité de l’Ukraine nazifiée moderne est sa nature amorphe et ambivalente, qui permet au nazisme de se dissimuler sous une aspiration à l’“indépendance” et à une voie de “développement” (en réalité, de dégradation) “européenne” (occidentale, pro-américaine), de prétendre qu’“il n’y a pas de nazisme en Ukraine, à part quelques excès commis par une poignée d’individus, [qu’]il n’y a pas de parti nazi au pouvoir, pas de Führer, pas de lois raciales à proprement parler” (seulement une version tronquée sous la forme d’une répression de la langue russe). » N’importe quel adversaire de la domination russe pourra donc être condamné pour « nazisme », de même que l’on collait à n’importe quel adversaire de Staline l’étiquette de « trotskiste » ;
  • « la lustration », qui comprendra « toutes les organisations qui ont été liées à la pratique du nazisme [et qui] doivent être éliminées et interdites. Les dirigeants bandéristes [partisans du nationaliste Stépan Bandera (1909-1959), NDLR] doivent être liquidés, il est impossible de les rééduquer. Outre les autorités, une grande partie des masses populaires sont des nazis passifs, des collaborateurs du nazisme, et sont également coupables. Ils ont soutenu le gouvernement nazi […]. Cette partie de la population sera châtiée à juste titre, car elle devra assumer les charges inévitables de la guerre juste contre le système nazi ». La lustration se traduira par « la publication des noms des collaborateurs du régime nazi et leur condamnation aux travaux forcés pour reconstruire les infrastructures détruites, en guise de punition pour leurs activités nazies (pour ceux qui ne seront pas soumis à la peine de mort ou à l’emprisonnement) » : en clair, l’organisation de goulags sur le territoire ukrainien ;
  • « l’adoption au niveau local, sous l’égide de la Russie, d’un train de mesures de dénazification “par le bas”, interdisant toute forme et tout renouveau de l’idéologie nazie » : il s’agit sans doute de l’embrigadement forcé de la population dans des organisations de masse créées par les autorités russes ;
  • « la création de lieux de mémoire, de monuments commémoratifs et de monuments aux victimes du nazisme ukrainien, et la perpétuation de la mémoire des héros qui l’ont combattu » : on peut imaginer le culte de la « grande guerre patriotique de 2022 », avec son « régiment immortel2 », à l’instar de celui qui magnifie la guerre patriotique sacrée de 1941-1945 ; quant aux héros qui seront proposés pour l’édification des jeunes Ukrainiens, Medvedev nous met sur la piste : « Non seulement l’opération spéciale actuelle leur [il s’agit des “fascistes” ukrainiens] servira de leçon, mais aussi les épisodes du passé glorieux. Par exemple, lorsque Pavel Soudoplatov [1907-1996, le maître espion du Kremlin, NDLR] a assassiné le nationaliste Eugène Konovalets [1891-1938, leader de l’Organisation des nationalistes ukrainiens, NDLR], en donnant poliment à cet amoureux de Rotterdam une boîte de bonbons contenant une bombe — “C’est un cadeau pour toi de Kyïv.” Il y aura beaucoup d’autres “cadeaux” de ce type pour les criminels nazis ! » ;
  • « l’inclusion d’un ensemble de normes antifascistes et de dénazification dans les constitutions des nouvelles républiques populaires ».

Une « agence russe de dénazification (nouvellement créée ou recrutée, disons, dans les rangs de Rossotroudnitchestvo [Agence fédérale russe pour la coopération culturelle internationale, NDLR]) » sera chargée de mettre en œuvre cette politique. Cette dénazification suppose un contrôle total de la Russie sur le territoire ukrainien. Elle « ne peut être effectuée que par le vainqueur […], en conséquence, le pays dénazifié ne peut être souverain. L’État dénazifiant — la Russie — ne peut pas avoir une approche libérale de la dénazification. L’idéologie du dénazificateur ne peut être contestée par le coupable en cours de dénazification. » Cette politique de dénazification exclut tout compromis, par exemple « sur la base d’une formule telle que : “OTAN — non, UE — oui.” Car l’Occident est lui-même collectivement le créateur, la source et le sponsor du nazisme ukrainien ». En conséquence, l’ukronazisme « représente une menace plus grande pour la paix et la Russie que le nazisme dans sa version hitlérienne ».

Le mot « Ukraine » disparaîtra de cet espace dénazifié, car, on s’en doutait, « la dénazification sera inévitablement une désukrainisation ». Le territoire de l’ex-État ukrainien sera divisé en « républiques populaires » sur le modèle des entités du Donetsk et de Louhansk. À l’ouest sera créée une sorte de réserve sous étroite surveillance, « la “province catholique” (l’Ukraine occidentale, comprenant cinq régions), [qui] a peu de chances de faire partie des territoires pro-russes ». Ce sera une « Ukraine hostile à la Russie, mais neutre et démilitarisée par la force, où le nazisme sera formellement interdit. Les personnes qui haïssent la Russie vont s’y réfugier. Cette Ukraine résiduelle restera neutre car, dès qu’elle voudra se soustraire aux exigences ci-établies, elle subira la reprise de l’opération militaire. Cela nécessitera probablement une présence militaire russe permanente sur son territoire ».

« Aucun “plan Marshall” pour ces territoires ne sera autorisé », car les Ukrainiens auront à se « racheter » pour leur politique antirusse d’antan. « L’Ukraine, comme l’histoire l’a montré, ne peut pas être un État nation et les tentatives pour en “construire” un mènent inévitablement au nazisme. L’ukrainisme est une construction artificielle antirusse sans contenu civilisationnel propre, un élément subordonné à une civilisation étrangère et hostile. »

Et nous y voilà : « La Russie n’aura pas d’alliés dans la dénazification de l’Ukraine. Il s’agit d’une affaire purement russe. Car ce n’est pas seulement la version bandériste de l’Ukraine nazie qui sera éradiquée, mais aussi et surtout le totalitarisme occidental, les programmes imposés visant à la dégradation et à l’effondrement de notre civilisation, ainsi que les mécanismes de subordination à la superpuissance de l’Occident et des États-Unis. Pour mettre en œuvre le plan de dénazification de l’Ukraine, la Russie elle-même devra finalement renoncer à ses illusions pro-européennes et pro-occidentales, pour se réaliser comme dernier rempart des valeurs de l’Europe historique. » Comme à l’accoutumée, à peine notre idéologue poutinien s’est-il proclamé le défenseur de la vraie Europe, qu’il entonne un autre vieux refrain, également de mise dans la mythologie russe d’aujourd’hui : « À partir de maintenant, la Russie suivra sa propre voie, sans se soucier du sort de l’Occident, en s’appuyant sur une autre partie de son héritage : le leadership dans la décolonisation mondiale. La Russie peut nouer des partenariats et des alliances avec des pays que l’Occident a opprimés pendant des siècles… Sans le sacrifice et la lutte des Russes, ces pays n’auraient pas été libérés. La dénazification de l’Ukraine est en même temps sa décolonisation. »

On pourrait balayer ces textes d’un revers de la main en disant qu’il ne s’agit que d’une énième production de propagandistes et de hauts responsables du régime de Poutine, qui ne tire pas à conséquence. Malheureusement, nous voyons déjà se mettre en place dans les territoires ukrainiens occupés par les Russes les éléments du dispositif infernal décrit plus haut. Nous assistons à des épisodes de terreur de masse, l’enlèvement systématique des élites politiques locales, la déportation des femmes et des enfants en Russie, l’organisation de famines pour « dresser » les populations contre le pouvoir ukrainien, comme l’avaient fait les bolcheviks. Les premiers camps de filtration ont été créés pour trier les Ukrainiens en distinguant les « russifiables » de ceux qui ne le sont pas. Il ne faut pas croire que les atrocités que nous avons sous les yeux sont des « bavures » dues aux militaires. Il s’agit au contraire de la mise en œuvre d’une politique délibérée de rééducation par la terreur du peuple ukrainien. Tel est le sens de la « dénazification » planifiée par Poutine, au terme de laquelle l’Ukraine devra perdre jusqu’à son nom et jusqu’à son histoire. L’effacement de tout un peuple, telle est l’abomination à laquelle nous devrons assister, consumés de honte, si nous ne volons pas au secours des Ukrainiens dès aujourd’hui. Et n’oublions pas que c’est aussi notre destin d’Européens qui est en jeu : on l’a vu, Sergueïtsev associe « nazisme » et « européisme ». Medvedev conclut ainsi son opus : « L’objectif [la dénazification de l’Ukraine] est la paix des générations futures d’Ukrainiens et la possibilité de construire enfin une Eurasie ouverte, de Lisbonne à Vladivostok. » La déseuropéanisation parallèle de l’Ukraine et de la Russie n’est qu’un prologue à celle de toute l’Europe, comme le laisse entendre le politologue Vladimir Mojegov : « Notre objectif en Ukraine n’est pas de déplacer le foyer antirusse de 1 000 km vers l’ouest, mais de créer sur nos frontières occidentales un pont et un tremplin vers une nouvelle Europe, non pas vers l’Europe actuelle du chaos et de la décadence, mais vers l’Europe de la Tradition. »

  1. À un autre endroit du texte, Sergueïtsev parle de « républiques populaires » installées à la place de l’Ukraine actuelle. 

  2. Pour cette notion, lire le livre édifiant de Galia Ackerman, Le Régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine, Premier Parallèle, 2019. 


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