Fête à l’occasion du 30e anniversaire de l’indépendance à Echanabad, région de Tachkent (Ouzbékistan). // uzbekistan.travel

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Je suis lasse du nationalisme russe
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À l’heure où les propagandistes de Poutine décrètent la « dénazification » de l’Ukraine, l’autrice russo-ouzbèke Alina Dadaeva se penche sur une question très épineuse et profondément ancrée : celle du nationalisme russe.

Ce nationalisme, bien entendu, n’est qu’une petite partie de l’eurocentrisme qui a anéanti au cours des cinq derniers siècles des dizaines de cultures. Mais si cet eurocentrisme s’appuie sur un socle gréco-latin solide qui détermine encore aujourd’hui notre mentalité, la philosophie du russocentrisme, elle, se résume à une hystérie mystico-militariste : la Russie doit suivre sa propre voie, une voie grande et à part, une voie de missionnaire, et nous ferons tout ce qu’il faut pour que vous autres suiviez cette voie.

Moi qui suis russe de nationalité, je vis entre deux pays : l’Ouzbékistan et le Mexique. Ces deux cultures sont très différentes. Elles se ressemblent pourtant sur un point : elles ont toutes deux souffert d’un impérialisme — l’espagnol pour l’une, le russe pour l’autre. Le message de ces deux empires (notons qu’il s’adressait à deux grandes cultures bien plus anciennes que ces empires) pourrait être tourné ainsi : « Nous vous avons apporté la civilisation, soyez contents et reconnaissants. » Ces empires, fort heureusement, se sont effondrés il y a longtemps, mais leurs fragments ont été dispersés aux quatre coins du monde. Je suis l’un de ces fragments. Je peux donc légitimement parler du nationalisme russe. Je suis mieux placée que quiconque pour cela, puisque je tente depuis des années de m’en débarrasser, de l’extraire de moi goutte après goutte. Mes amis et ma famille, eux (pour la plupart), ne le font pas : ils n’ont tout simplement pas conscience de sa présence. On porte parfois en soi pendant longtemps les pires maladies sans même le soupçonner.

J’ai dû expliquer de nombreuses fois au cours de ces dernières années à des Mexicains pourquoi je ne connaissais pas la langue ouzbèke. Pourquoi la majorité des russophones de mon pays ne la connaissaient pas non plus. Pourquoi nous ne lisions pas nos écrivains. Pourquoi nous ne savions rien de l’histoire de notre pays. Pourquoi nous n’écoutions pas la musique traditionnelle ouzbèke. Pourquoi la culture locale ne nous intéressait pas. Pourquoi nous avions de nous-mêmes décidé de vivre dans notre minuscule monde russe, à l’écart et le menton haut. Pourquoi les intellectuels russophones comptaient si peu d’exceptions à tout ce chapelet de « pourquoi ». Je réponds toujours la même chose : parce que, pendant un quart de siècle, j’ai vécu avec le complexe du colonialiste. Et je pourrais préciser : parce que, pendant toutes ces années passées sur ma terre natale, j’abritais en moi ce nationalisme russe. Considérez cela comme mon coming-out. Alors que l’humanité est sur le point de nous mettre à la porte, c’est le moment de se confesser.

Nous — et je ne me cache pas derrière un pluriel anonyme, mais mes mots ne vaudraient pas tripette s’ils ne concernaient que moi — considérions réellement la culture russe comme supérieure à la culture ouzbèke. Nous, minorité ethnique absolue, n’avons pas appris la langue de notre « nation titulaire1 », car nous avons supposé qu’elle n’avait rien à nous offrir sur le plan culturel. Le théâtre, le cinéma, la poésie du pays ne nous intéressaient pas : nous nous voyions comme les représentants d’une grande culture, puissante, autosuffisante. Tous nos propos sur la mentalité ouzbèke allaient dans un seul sens : celui de la critique. Dans le but de flatter une fois de plus notre nationalisme russe.

Soirée au musée Sergueï-Essénine à Tachkent (Ouzbékistan), le 20 mai 2021

Soirée au musée Sergueï-Essénine à Tachkent (Ouzbékistan), le 20 mai 2021. // Page Facebook du Centre culturel russe d’Ouzbékistan

Nous avions des Ouzbeks parmi nos amis, bien entendu, mais tous avaient le russe comme deuxième langue maternelle. Il ne s’agissait pas seulement d’un problème de « barrière de la langue » (voilà encore une expression à la mode ; pourtant, de quelle fichue barrière peut-il être question quand on est né et qu’on a grandi dans ce pays ?). Nous affirmions que celui qui ne connaît pas le russe manque d’instruction ; après tout, un grand nombre d’ouvrages de la littérature fondamentale ne sont pas traduits en ouzbek. Toutefois, il ne nous venait pas à l’esprit que c’était justement la culture russe qui privait la littérature ouzbèke de lecteurs, l’ayant arrachée quelques décennies plus tôt à ses racines. En 1929, l’alphabet arabe avait été remplacé par l’alphabet latin, puis en 1940, par le cyrillique. Les nouvelles générations perdirent la possibilité de lire une littérature de plusieurs siècles, écrite dans les langues turciques et en persan. Ce fut un véritable génocide du passé. Seuls les Espagnols avaient fait pire, en détruisant 90 % des sources écrites de la Mésoamérique. Quant à la russification de l’alphabet ouzbek, pour autant que je sache, personne n’avait trop rien vu à y redire. C’est que deux ans auparavant, le gouvernement soviétique avait fusillé la quasi-totalité des intellectuels ouzbeks. Dans la seule journée du 4 octobre 1938, 507 personnes avaient été fusillées, dont les écrivains Kadiri, Tchulpân et Fitrat2. Sans surprise, on les a accusés de nationalisme. La dénazification, c’est notre « tout »3.

Le sujet du nationalisme, d’ailleurs, revenait sans cesse dans le discours de tous les jours quand je vivais en Ouzbékistan. Si quelqu’un affichait sa volonté de ne pas nous répondre en russe (et dans la plupart des régions du pays, ce genre de cas se comptaient sur les doigts d’une main), nous considérions que c’était du nationalisme. C’était aussi du nationalisme de procéder dans les années 1990 à une dérussification. Qui fut en effet une grossière erreur, soit dit en passant : la langue est un instrument puissant, qui demeure quand l’empire s’effondre, et qu’il faut conserver soigneusement afin qu’il puisse servir à l’avenir celui qui en fait usage. La langue russe fut néanmoins partiellement conservée ; sinon, comment aurions-nous bien pu réussir à vivre, étudier et travailler dans notre pays, sans connaître un traître mot de sa langue officielle ? Je n’ai de cesse de remercier en pensée — et en mots aujourd’hui — mes compatriotes ouzbeks pour la patience, la gentillesse et la sagesse dont ils ont fait preuve dans leurs relations avec nous, et que nous n’avons pas su leur témoigner.

Des Ouzbeks avec leur professeur russe

Des Ouzbeks avec leur professeur russe, années 1920. Photo : Max Penson, domaine public

Du reste, nous étions servis nous aussi, quand nous arrivions en Russie. C’était à notre tour d’être regardés de haut par le nationalisme russe. Lors de mon deuxième voyage au forum des écrivains de Lipki, une jeune femme m’a demandé d’où je venais, et, apprenant que j’étais d’Ouzbékistan, m’a répondu, magnanime : « C’est pas grave. » Une autre écrivaine d’Ouzbékistan a goûté au nationalisme avant même d’arriver au forum ; sur le chemin, une inconnue s’est précipitée sur elle pour lui aboyer au visage : « Espèce de sale Asiate. » En 2013 ou dans ces années-là, un célèbre homme de lettres russe a posté sur Facebook un lien vers un article répugnant qui parlait d’un génocide des Russes en Ouzbékistan. Je lui ai envoyé un long commentaire expliquant que cet article était un tissu de mensonges, qu’il n’y avait aucune persécution en Ouzbékistan, ni avant ni maintenant, ce à quoi il m’a répondu : « Vous, les Ouzbeks, vous faites bloc quand il s’agit de défendre les vôtres. » Et puis, il y avait aussi, dans le clan des écrivains, ceux qui n’affichaient pas leur nationalisme et qui, comme je l’ai dit plus haut, ne le soupçonnaient même pas au fond d’eux. Ainsi, une poétesse moscovite de tendance tout à fait libérale, lors d’un séjour à Tachkent, s’est extasiée longuement de ce que nous avions le métro, et de voir tourner sur la place devant le théâtre de l’opéra des jeunes filles en rollers, « ces femmes libérées de l’Orient ! » (sic).

Cependant, le nationalisme russe ne se cantonne pas à l’Asie centrale. Cela fait huit ans que je vis au Mexique, et ceux qui sont aujourd’hui mes camarades outre-Atlantique s’étonnent sans cesse du fait qu’il y ait si peu de russophones parmi mes amis. En effet, il y a longtemps que j’ai cessé de me rendre aux événements organisés par les Russes, je ne lis pas les messages des groupes russes sur les réseaux sociaux, je ne célèbre pas les fêtes traditionnelles avec toute ma grande âme russe. Pourquoi ? Eh bien, parce que je suis lasse de tout ce nationalisme russe. Je n’en peux plus d’entendre le surnom dédaigneux de « Mex » dans la bouche des Russes pour parler des Mexicains (ce qui est aussi méprisant que d’appeler un Juif un « youpin » ou un Ukrainien un « khokhol »). Je n’en peux plus d’entendre les remarques constantes sur l’apparence des gens, leur couleur de peau, leur taille, leur corpulence, jusqu’à la longueur des verges des Mexicains. D’entendre les sempiternelles critiques sur les coutumes et les traditions d’autrui. D’entendre les Russes insister lourdement sur leur appartenance à une soi-disant race blanche supérieure. D’entendre leur mépris quand ils parlent des Amérindiennes pauvres, basanées, aux longues nattes et aux jupes bariolées, qui sont assises à même le bitume et tressent des paniers, des couronnes ou des poupées avec des rubans sur la tête, pour gagner au moins de quoi donner à leurs enfants des haricots et une galette de maïs. Les blondes Russes, blanches et soignées, sont profondément rebutées par leur mode de vie (évidemment, elles qui sont venues au Mexique pour leur grand amour des riches Mexicains).

On pourrait croire que ce genre d’attitude envers un autre peuple ne peut venir que de quelqu’un dont l’esprit comporte quelques courants d’air. Mais regardez sur YouTube l’émission « À faire : le Mexique convivial et méconnu », dans laquelle l’ex-ambassadeur de la Russie au Mexique et son conseiller culturel parlent du pays sur un ton qui mêle bonhomie et condescendance. Le conseiller, émerveillé par l’importance de la mémoire historique pour les Mexicains, fait remarquer que nous, les Russes, pouvons les envier sur ce plan, bien que la culture locale « ne soit pas comparable à la culture et à l’histoire de la Russie, qui est bien plus profonde et vaste ». Ceci est dit : a) publiquement, b) par un diplomate, c) par un spécialiste de la culture. Sur ce dernier point, naturellement, on peut émettre de sérieux doutes.

Photo : yuz.uz

Je voudrais que tous les adeptes de l’idée de la Grande Russie comprennent enfin que la Russie n’a pas sa propre voie, grande et particulière. Et si elle continue à la paver, cette voie, elle nous conduira tous directement en enfer.

Je voudrais qu’ils comprennent qu’il n’existe aucune grande culture russe qui ne soit « pas comparable tant elle est profonde et vaste » aux autres cultures.

Je voudrais qu’ils comprennent que même la grande littérature russe — au sens où ils l’entendent — n’existe pas. Quelques jours avant la guerre, quelqu’un s’indignait dans un fil de commentaires du fait qu’on enseignait en Ukraine la littérature ukrainienne et mondiale, mais que la littérature russe n’était qu’une simple partie de cette dernière. Pardon, mais qu’y a-t-il de criminel à cela ? La littérature russe, de fait, n’est qu’une simple partie (et toute petite, d’ailleurs) de la littérature mondiale. Elle n’est pas meilleure que les littératures japonaise, française, anglaise, persane, chinoise, arabe, latino-américaine ou africaine. Le malheur, c’est qu’au XXe siècle, le lecteur lambda — tout comme l’écrivain lambda — est aussi éloigné de ces littératures que la terre l’est des oiseaux. Une étude approfondie de la littérature mondiale à l’école et à l’université (même au détriment d’heures de littérature russe qui, disons-le franchement, sont utilisées par certains enseignants comme outil pour attiser le patriotisme et l’idée de la Grande Russie) serait bénéfique en premier lieu aux auteurs de langue russe. Peut-être que notre littérature serait ainsi moins empreinte de provincialisme impérialiste.

Je voudrais aussi qu’il soit clair que reconnaître le fait que la littérature russe n’est qu’une simple partie de la littérature mondiale (et non un antagoniste, ni un contrepoids, ni un libérateur face au vers libre décadent), ce n’est pas du nationalisme.

Que souhaiter parler sa langue maternelle dans son pays, ce n’est pas du nationalisme.

Que ne pas placer la culture russe au-dessus de toutes les autres, ce n’est pas du nationalisme.

Que mépriser celui qui vous regarde de haut par la minuscule fenêtre de sa tour d’ivoire de la civilisation russe, ce n’est pas du nationalisme.

Le nationalisme, c’est penser précisément l’inverse.

La Russie n’a jamais été placée devant la Terre entière. Ne serait-ce que parce que la Terre est ronde et qu’elle tourne, malgré tout.

Quand tout ceci sera terminé (et je crois que ça se terminera bel et bien, et que Poutine sera effacé d’un coup de gomme de la carte politique), la première des réformes à entreprendre sera la dénazification de la conscience russe.

Sans elle, aucune démilitarisation de la Russie n’est possible.

Traduit par Nastasia Dahuron

Le texte a été publié en russe sur la page Facebook de l’autrice, le 28 février 2022.

  1. Terme introduit en URSS pour désigner des nations ou nationalités qui, au sein d’un territoire national (des républiques, par exemple), bénéficiaient d’un statut reconnu en tant que majorité, puisque plusieurs nationalités coexistaient sur un même territoire (les Ukrainiens étaient la nation titulaire de l’Ukraine, par exemple) [Toutes les notes sont de la traductrice.] 

  2. Abdullah Kadiri (1894-1938) était l’un des écrivains ouzbeks les plus influents du XXe siècle. Abd al-Hamid Sulaymân, dit Tchulpân (1897 ?-1938), était écrivain, poète et journaliste, auteur d’un livre considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de l’Asie centrale, Nuit (traduit en français). Abdurauf Fitrat (1886-1938) était un philosophe, écrivain et homme politique ouzbek. 

  3. Expression figée faisant allusion à une citation de A. Grigoriev : « Pouchkine, c’est notre tout », et signifiant plus largement que quelque chose est fondamental pour les Russes ou pour la Russie. 

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