Photo : compte Instagram d’Alexeï Navalny

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Navalny, journal de prison (suite)
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Ces dernières semaines, les quelques publications qu’Alexeï Navalny parvient à poster sur les réseaux sociaux par l’intermédiaire de ses avocats nous font tacitement prendre la mesure de son isolement. Il rend un dernier hommage à Oksana Baoulina, sa collaboratrice au sein de la Fondation de lutte contre la corruption et la première journaliste russe victime des bombes de son pays en Ukraine, où elle tournait un reportage pour le média indépendant The Insider. Il se dépeint aussi en téléspectateur russe lambda qui, faute d’accès à d’autres sources, doit se contenter des torrents de propagande éhontée des chaînes fédérales — et porte une condamnation sans appel contre les présentateurs incendiaires du régime.

24 mars

Oksana Baoulina a travaillé à un poste de responsabilité dans le « journalisme de mode », jusqu’à ce qu’elle rejoigne notre état-major en 2013, pour un salaire bien moindre. « Je ne peux pas m’occuper de mode alors que des voleurs et des bandits ont confisqué le pouvoir dans mon pays. Je veux me battre. »

Et elle s’est vraiment battue. Elle a travaillé à la FBK [Fondation de lutte contre la corruption, NDT] pendant de nombreuses années, avant de se porter volontaire dans chaque projet. Elle m’a aidé à lancer mes premiers flux vidéo sur YouTube.

Je me rappelle avoir ri avec elle lorsqu’elle m’a acheté dans un magasin d’accessoires de théâtre un bandeau de pirate à porter à l’antenne — la veille, on m’avait jeté au visage un liquide toxique et les médecins avaient dit que l’éclairage du studio était mauvais pour mon œil blessé.

Plus récemment, elle a été employée par les derniers médias indépendants de Russie [en particulier The Insider, un média indépendant russe aujourd’hui exilé en Lettonie, NDT].

Oksana a trouvé la mort dans un bombardement à Kyïv. Les voleurs et les bandits du Kremlin qu’elle avait combattus l’ont tuée, comme ils en ont tué beaucoup d’autres dans cette guerre criminelle.

Nous, Russes, Ukrainiens, nous du monde entier, avons le devoir de tout faire pour vaincre Poutine, ce monstre qui sème la mort et le chaos. Qui tue des dizaines de milliers de personnes et détruit des villes d’Europe au nom de son pouvoir et de son enrichissement personnels.

Mes condoléances à la famille et aux proches d’Oksana Baoulina.

26 mars

Les jours les plus déprimants en prison, ce sont les anniversaires des proches, surtout de ses enfants.

Quelle stupide façon de fêter l’anniversaire de son fils que de lui écrire une lettre pour ses 14 ans. Quel genre de souvenirs avec son père aura-t-il ?

« Pour mon anniversaire mon père m’a emmené camper.

— Moi, mon père m’a appris à conduire.

— Et moi, mon père m’a envoyé une lettre de prison sur une page de cahier. Il a promis que, quand il sortirait, il m’apprendrait à faire bouillir de l’eau dans un sac en polyéthylène. »

D’accord, on ne choisit pas ses parents, certains enfants tombent même sur des détenus.

Mais c’est aux anniversaires de mes enfants que je sens le plus clairement pour quoi je suis en prison. Nous devons construire la Belle Russie de l’Avenir, qui leur reviendra.

Zakhar, joyeux anniversaire !

Tu me manques terriblement, je t’aime beaucoup ! ❤️ 🎉 🤝

6 avril

Comment le téléspectateur russe voit les choses. Et je suis ce téléspectateur.

J’ai appris hier matin les atrocités à Boutcha par le journal télévisé rapportant que la Russie avait convoqué le Conseil de sécurité de l’ONU à la suite du massacre organisé par les nazis ukrainiens dans cette ville.

Le soir, le présentateur de la première chaîne de télévision a tout expliqué. Et je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas vu de mes yeux et entendu de mes oreilles :

« La provocation à Boutcha avait été préparée de longue date, au plus haut niveau de l’OTAN. Ce que confirme le qualificatif “boucher” que le président Biden a attribué à Poutine peu de temps plus tôt. Remarquez la consonance entre le mot anglais “butcher” et le nom “Boutcha”. Le public occidental a donc été préparé à cette provocation à un niveau inconscient. »

Je vous le dis, vous n’avez pas idée de la monstruosité du mensonge sur les chaînes fédérales. Et, malheureusement, de son pouvoir de persuasion sur ceux qui n’ont pas accès à d’autres sources d’information.

Ce que je veux dire, c’est que la propagande de Poutine n’est plus un outil depuis longtemps. Ce sont eux, les vrais bellicistes, et ils sont devenus un parti autonome. Les présentateurs et leurs « experts » glapissants ne cessent de s’échauffer, et leur agressivité dépasse celle des militaires.

Ils exigent une guerre jusqu’à la victoire, l’assaut de Kyïv, le bombardement de Lviv. Même une guerre nucléaire ne leur fait pas peur. Dans leurs émissions en direct, ils dénigrent et détruisent ceux de leurs amis poutinistes qui laissent entendre que les pourparlers de paix sont une bonne chose.

C’est un ouroboros si abject. La politique est un serpent de propagande qui se mord la queue. Les propagandistes façonnent une opinion publique qui ne se contente plus d’autoriser Poutine à commettre des crimes de guerre, mais les exige de lui.

Les va-t-en-guerre doivent être traités comme des criminels de guerre. Des rédacteurs en chef de journaux télévisés aux animateurs de talk-shows, toute cette « Radio des Mille Collines » [par référence à la station de radio rwandaise qui a joué un rôle considérable dans le génocide de 1994, NDT] doit être sanctionnée dès maintenant et jugée un jour.

Je voudrais rappeler que National Media Group, qui s’est taillé la part du lion dans cet appareil de mensonge, appartient sans nul doute à Poutine en personne, c’est d’ailleurs pour cela que ce groupe est même officiellement dirigé par la maîtresse de Poutine, Alina Kabaïeva (voir notre enquête Un palais pour Poutine).

Les mesures les plus drastiques doivent être prises pour entraver le travail de ces héritiers de Goebbels. De l’interdiction totale de la livraison et de l’entretien de leurs équipements à la recherche de leurs avoirs en Occident (il y en a, n’en doutez pas) et aux « listes noires » de visas.

Les monstruosités de Boutcha, d’Irpen et d’autres villes ukrainiennes ont été commises non seulement par ceux qui ont attaché des civils pacifiques les mains derrière le dos, non seulement par ceux qui leur ont tiré une balle dans la nuque, mais aussi par ceux qui sont restés à côté à leur chuchoter : « Vas-y, tire, tire, on va tellement en profiter dans les émissions de la soirée. »

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie

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