Des réfugiés à la gare de Lviv. Photo : Bumble-Dee. // Depositphotos

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« Des profondeurs de l’usine Azovstal s’est envolé un SMS : “Ma chérie, veux-tu m’épouser ?” »
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Iryna Govoroukha, écrivaine russophone de Kyïv, que nous avons déjà publiée dans Desk Russie, continue de s’adresser à ses concitoyens et de nous transmettre des récits courts et poignants où bat le pouls de la guerre en Ukraine, avec son lot de souffrances, mais qui révèlent aussi la dignité des gens libres.

En une minute, il perd tout. Sa maison, sa rue, son jardin, sa table, sa chaise, sa tasse, son manteau. Le plafond, les murs, le parquet qu’il connaît par cœur. Les appuis, les fondations, le « squelette ». Il doit fuir, n’importe où, vêtu pendant des semaines des mêmes habits usés. Sans peigne, sans sac, sans bagage. Sans billet de retour ni quelconque espoir. Avec le sentiment d’avoir été arraché à la terre par les feuilles, tandis que la racine est restée enfouie dans le sol. Avec le sentiment qu’on l’a amputé des deux jambes…

Ils n’existent plus, la rue familière, les bouleaux, le portillon. L’usine aux cheminées fumantes, le lycée à l’architecture éclectique, la boulangerie où l’on trouve des biscuits à l’avoine en vrac. En une seconde, tout ce qui faisait son quotidien disparaît, et il faut tout recommencer. À zéro. Or il n’a plus vingt ans, ni même vingt-cinq. Beaucoup ont quarante, cinquante, soixante-huit ans. Ils ont avec eux des parents âgés atteints de Parkinson, ou des adolescents apeurés en pleine explosion hormonale.

Je discute tous les jours avec des réfugiés. Des habitants de Kharkiv, de Borodianka, d’Izioum, de Lyssytchansk. Les uns pleurent, au point qu’il est impossible de saisir ce qu’ils disent, d’autres ricanent avec un air de bravade, puis finissent par pousser un discret soupir de désolation. D’autres encore décrivent en bafouillant les nénuphars du lac Klechnya, leur Vierge brodée au point de croix ou un service de fête vieux de quarante ans :

« C’était un cadeau à ma grand-mère pour son départ à la retraite, je me souviens que nous avions eu beaucoup de mal à transporter la caisse. Il y avait de tout à l’intérieur : une soupière fière comme un paon, des tasses aux anses comme des nez retroussés, des coquetiers sur pied. Des rafraîchisseurs à caviar, des cassolettes, des coupes à glace. Des céramiques blanches comme neige, avec sur les bords des boutons d’or ou des anémones jaunes. On sortait ce service pour les grandes occasions. Je me rends compte à présent qu’on avait tort. On aurait mieux fait de l’utiliser tous les jours. »

« De ma fenêtre, on voyait le restaurant Chez Sacha. Il y avait constamment des mariages. J’adorais sortir sur mon balcon avec une tasse de café pour admirer les mariées. Des jeunes femmes en dentelle blanche et aux chaussures de poupées qui semblaient irréelles. Maintenant, mon immeuble n’est qu’une plaie béante, et le restaurant un gros tas de pierres. »

« Je ne me lavais pas les cheveux. Comment se les laver quand il fait zéro degré dans l’appartement ? Après trois semaines, ça me démangeait abominablement et j’ai dû couper ma tignasse. À l’aveuglette, parce qu’on n’avait pas de lumière dans la salle de bains. J’ai frotté ma nouvelle “coupe” avec des lingettes nettoyantes et j’ai aspergé mes cheveux d’anti-poux. Un mois plus tard, j’ai pu partir. À mon arrivée, je m’assieds sur un banc pour me chauffer au soleil, et là, une femme passe devant moi. Des vêtements propres, une mise en plis, du parfum. Vous vous rendez compte ? Elle ne sent pas la sueur, ni la suie, ni l’urine, elle sent le parfum. Et moi, je porte un jean pas lavé depuis un mois, et j’ai coupé mes cheveux à la hâte… »

Des réfugiés à la gare de Lviv. Photo : Bumble-Dee. // Depositphotos

« Un fois arrivés à Dnipro, nous avons pu prendre une douche et nous allonger en étirant les jambes. Dans la cave, nous étions entassés les uns sur les autres et nous dormions à tour de rôle. Quand une partie d’entre nous se couchait, les autres étaient assis sur des chaises. Le soir suivant, on échangeait. Il y avait juste une mère avec sa fille d’un an qu’on laissait toujours dormir allongées. »

« Quand je me suis enfuie de Tchernihiv, j’ai été désagréablement surprise par l’insouciance qui régnait dans la capitale. Des cafés ouverts partout, des fenêtres que rien n’obstruait, et des gens qui se réjouissaient que l’interdiction de la vente d’alcool soit levée. Nous, on se réjouissait quand les raids aériens s’arrêtaient. »

« C’est très beau ici. Des montagnes, des épiceries et des boulangeries familiales. Des gens avenants. Un maire attentionné. Vous imaginez, il s’est même excusé auprès de nous pour le bruit (des avions qui passent au-dessus de la petite ville, car une base militaire est installée non loin de là). Je respire maintenant de l’air pur au lieu de l’odeur de brûlé, mais j’ai le cœur qui se serre quand je pense à ma maison. À mes tulipes, à mon balcon transformé en atelier de poterie, à mon coin de prières… »

On peut parler d’amour éternellement, tant ses visages sont multiples et ses proportions variables. Il est tantôt indéfectible, tantôt véritable ou inassouvi. Mais à la guerre, il a une saveur particulière. Celle du brûlé, de la poudre, du froid coupant et du café amer bouilli dans une tasse en fer. Assaisonnée d’une pointe d’abattement et de tristesse sourde.

Tania (nous l’appellerons ainsi) exerçait comme ingénieur d’études à Kramatorsk. Son visage rond est amène, sa silhouette est féminine. Sa famille est solide. Son fils aura quatorze ans cette année. Ils vivaient leur vie, mettaient de l’argent de côté, voyageaient. Et puis, d’un coup de couteau, le long ruban de cette vie sans aspérités aux effluves de pâtisseries, d’iris et de parties de badminton, a été déchiré pour ne laisser que deux morceaux en piteux état.

Les adieux avec son mari ont été difficiles. À la gare, elle pleurait comme une louve hurle à la mort, interrompant la mélopée des trains. Son mari gardait sa contenance, mais ses lèvres articulaient silencieusement : « Comment je vais faire sans vous ? » Elle savait lire sur les lèvres. Puis il n’est resté que deux paumes de mains contre la vitre rayée du wagon. Deux mains habituées à être ensemble. À préparer le dîner, mettre la couverture dans sa housse, retapisser le salon ensemble. À s’endormir ensemble. À se réveiller ensemble. À manger du pop-corn dans le même bol en regardant des films en famille…

Voici un couple, originaire d’Irpin, qui reviendra quelquefois dans mes écrits. Ils ont quatre enfants et partagent un amour aussi vaste que l’univers. Lui est soldat, il a combattu en Yougoslavie et à Donetsk. Il est engagé volontaire avec dix ans d’expérience dans l’armée. Elle est une maman avec un grand M. Elle s’occupe de leurs garçons et de leur fille nommée en l’honneur de la mère de son mari, des devoirs, des clubs de sport, des petits déjeuners équilibrés, des réunions de parents d’élèves, des « jeudis et samedis propres » pour le nettoyage volontaire des espaces publics. Des mathématiques, des bricolages en ficelle, des querelles sur « qui prend sa douche en premier ». Quand cette guerre inhumaine et sans scrupules a éclaté, lui est parti combattre sur-le-champ. Vêtu de son vieux gilet pare-balles, recollé au scotch ici ou là. Elle est restée pour protéger ses enfants, sa mère et sa grand-mère très âgée qui ne sait plus marcher. Une fois, il est passé en coup de vent voir la famille, il portait un pantalon troué aux genoux, car il avait dû ramper longtemps sur la terre craquelée par le gel. En silence, elle a pris du fil et une aiguille. Elle l’a reprisé en croisant les points, marmonnant par habitude : « Au nom du Père, du Fils… » Leur fille s’est suspendue au cou de son père et a crié comme une forcenée : « Mon petit papa, plus jamais ! Tu entends, plus jamais je ne te laisserai partir à la guerre ! » Le soldat pleurait. Ses yeux amoureux rivés à ceux de sa femme.

Des réfugiés à la gare de Lviv. Photo : Bumble-Dee. // Depositphotos

Dans la ville de Kropyvnytsky, une employée du bureau de l’état civil raconte qu’elle ne se rappelle pas avoir jamais enregistré une telle quantité de mariages. On se marie, qu’on soit jeune, vieux ou amoureux sans âge.

Eux ont divorcé longtemps avant la guerre. Quelque chose clochait, ils n’y arrivaient pas. Rien n’a sauvé leur mariage, ni la mer d’Azov, ni le soleil qui baignait entièrement leur vie, ni leur fillette en pleine croissance qui mélangeait les syllabes — pour « sachet », elle disait « chasset », pour « hippopotame », « hittotopame ». Puis février est arrivé. L’ex-mari est parti défendre sa ville, quant à elle, elle a quitté le pays en quelques étapes avec sa petite. Elle a aussi emmené la mère de son ancien mari et le chat qu’ils avaient ensemble à une époque. Le temps s’est suspendu. Les journées étaient comme broyées en miettes. Marioupol encaissait attaque sur attaque, mais tenait bon. En serrant les dents et en bandant les muscles. Il y a quelques jours, des profondeurs de l’usine Azovstal s’est envolé un SMS : « Ma chérie, veux-tu m’épouser ? » Avec détermination, la jeune femme a répondu : « Oui. »

Traduit par Nastasia Dahuron

Publié en russe sur la page Facebook de l’autrice, les 27 et 28 avril

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