Photo : compte Instagram d’Alexeï Navalny

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Navalny, journal de prison (suite)
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Attendu depuis la confirmation en appel de sa dernière condamnation, fin mai, le « déménagement carcéral » d’Alexeï Navalny a finalement eu lieu le 14 juin. Le lendemain, Navalny a pu préciser dans une publication son nouveau lieu de détention, jusqu’alors inconnu. Il est désormais incarcéré dans le centre pénitentiaire à régime sévère de Melekhovo, toujours situé dans la région de Vladimir, mais plus loin descou que ne l’était la colonie n° 2 de Pokrov. Melekhovo est aussi tristement célèbre pour les mauvais traitements infligés aux détenus.

15 juin

Le voyage dans l’espace continue — j’ai changé de vaisseau.

Je vous passe donc le bonjour de la zone de haute sécurité.

Hier, j’ai été transféré dans la colonie pénitentiaire IK-6 Melekhovo.

Je suis en quarantaine, alors il n’y a pas grand-chose à raconter. Seulement deux impressions fraîches. Sur la vie culturelle et le chaos.

La vie culturelle : j’ai failli devenir dingue en transportant d’un fourgon cellulaire à l’autre les livres qui étaient stockés au dépôt. Les surveillants pénitentiaires ont failli devenir dingues pendant qu’ils en faisaient l’inventaire. Et ce, même si, il y a un mois, craignant qu’une telle situation ne se produise, j’avais péniblement persuadé l’administration de me prendre cinquante livres pour la bibliothèque de la prison. À franchement parler, hier, alors que je traînais ces sacs pour la première fois de ma vie, je me suis dit qu’un bûcher de livres n’était pas forcément une mauvaise chose.

Le chaos : sur un mur de la cellule de quarantaine est accrochée une affiche avec une liste des professions accessibles ici et la durée de la formation correspondant à chacune. Ainsi, on peut devenir, comme moi, couturière — cette élite ouvrière, qui distingue en un coup d’œil une couture rabattue d’une couture double — en trois mois [A. Navalny a consacré une entrée de son journal à sa formation de « couturière » (sic), le 7 décembre 2021, NDT]. Mais figurez-vous que ceux qui ont opté pour la profession de « désosseur de volailles » sont eux aussi formés durant trois mois ! Autrement dit, de ce point de vue, ils valent les couturières que nous sommes. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien étudier pendant trois mois ? Comment paner les carcasses avec du strass, c’est ça ?

Je suis scandalisé.

À part ça, jusqu’à présent, tout va bien.

Je vous salue et vous embrasse, mangez votre volaille sans panure 😉

21 juin

Non, je ne serai pas un prisonnier déterminé à s’amender 😔

Je suis dans ma zone à régime sévère bien douillette depuis à peine une semaine, et déjà on m’a collé un blâme pour manquement aux « règles établies par le directeur de l’établissement ».

Je m’explique : les rapports, les blâmes et les récompenses font partie intégrante de la vie en zone rouge [catégorie de prisons russes, où les gardiens maintiennent une discipline sévère, parfois avec l’aide de détenus ; il existe aussi une zone noire et une zone de régime, NDT]. C’est ainsi (sans parler, bien sûr, des coups et de la torture) que tout se gère ici. Si l’administration t’apprécie, tu reçois sans cesse des récompenses, c’est-à-dire des colis au dépôt et des visites. Si elle ne t’aime pas, elle invente des infractions, rédige des rapports sur toi et t’inflige des blâmes. Deux blâmes et tu es passible de la cellule disciplinaire. On y meurt facilement d’une « pneumonie » ou on se brise le cou en tombant de sa couchette (et quelqu’un reçoit alors une récompense sous la forme d’une visite de sa mère !).

Les blâmes te collent à la peau, ils n’« expirent » qu’un an après que le dernier a été prononcé.

Or, mon dernier blâme, sous l’intitulé « a cassé le plafond » (ne cherchez pas), remonte à août dernier. Par conséquent, mes trente réprimandes auraient dû « expirer » en août prochain.

Mais non ! Il se trouve que ma première zone a rédigé un rapport selon lequel, au cours de mes deux dernières heures de présence, j’ai « enfreint le code vestimentaire ». À 6 h 30 du matin, je me suis rendu aux sanitaires en tee-shirt, pas en combinaison de prisonnier.

Pour que vous compreniez : à 6 h 30, les zeks se lavent et se rasent et tout le monde se rend aux sanitaires en tee-shirt. Mais moi, je m’y suis rendu dangereusement ! Je m’y suis rendu comme un extrémiste, et mon tee-shirt menaçait les autorités. Ainsi, ma nouvelle zone, après avoir pris connaissance du rapport de l’ancienne, m’a convoqué devant une commission, a réprouvé ma conduite anarchique et m’a adressé un nouveau blâme. Donc mes trente blâmes précédents resteront en vigueur une année supplémentaire. C’est très pratique : à tout moment, je peux être déclaré coupable d’une autre infraction malveillante et jeté en cellule disciplinaire, et ainsi de suite.

Moralité : vous voulez vivre une vie dangereuse ? Portez juste un tee-shirt de temps en temps 😉

23 juin

Qui sont mes codétenus ? me demande-t-on souvent.

Je suis dans un petit groupe isolé de condamnés (ce qu’on appelle ici une « unité ») dans un quartier, lui, complètement isolé du reste de la zone. La prison dans la prison, avec un régime insensé et insupportable. Je vous en parlerai plus en détail.

Les détenus sont bien. Des gens calmes, bienveillants. Dès mon arrivée, je me suis dit : des tueurs. Et c’est le cas.

Presque tous sont des tueurs. Leurs peines sont énormes. Mes neuf années, c’est ce qu’il y a de plus court, et je suis comme un enfant d’âge préscolaire. La moyenne ici, c’est treize à quinze ans. Parfois dix-neuf et vingt, pour les auteurs de doubles meurtres.

C’est plus facile d’être emprisonné avec des gens qui purgent de longues peines. Il y a moins d’agitation en tout genre, moins de conflits mesquins. Mais évidemment, ils sont très, très dépendants de l’administration. Si la peine est de quinze ans, la libération conditionnelle qui en retranchera cinq devient une priorité vitale.

Bien sûr — et c’est tout bonus pour moi, j’aime ça —, on pourrait écrire un livre sur chacun. Chacun a son drame : une tragédie avec une victime, une tragédie personnelle. Des destins brisés à cause de passions ou parce qu’on se trouvait par hasard au mauvais endroit au mauvais moment.

C’est intéressant. Effrayant aussi.

Vous feriez mieux de ne tuer personne, je vous en prie. Après, la prison est un long moment à passer et ça ne vaut pas le coup. Au fait, un truc à retenir dans la vie : quand vous vous soûlez, tenez-vous éloignés des couteaux 😉

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie

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