Grigori Pomerants. // Image tirée du documentaire de Valeri Balayan

Grigori Pomerants. // Image tirée du documentaire de Valeri Balayan

« Vladimir Vladimirovitch, ne persistez pas : la cause est déjà perdue »
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Historien russe, orientaliste de renom, Andreï Zoubov s’est opposé en 2014 à l’annexion de la Crimée et à la guerre dans le Donbass. Dans ce texte publié en russe sur Facebook, il appelle Vladimir Poutine à mettre fin à la guerre insensée qu’il a déclenchée en Ukraine. Une guerre que l’armée russe, certes invincible sur son propre sol, ne peut gagner.

Des combats sont en cours à Severodonetsk, acharnés, sanglants. Pour chaque rue, pour chaque maison, et depuis déjà plus de deux semaines. L’Ukraine annonce qu’il s’agit d’un tournant dans la guerre, que ses soldats, dans une contre-offensive, ont libéré une partie des quartiers conquis précédemment par l’armée russe. Cette dernière ne confirme pas.

S’il est un fait indubitable, c’est que des combats terribles ont lieu. Severodonetsk se transforme en Stalingrad, la ville contre laquelle, comme chacun sait, s’est écrasée l’offensive allemande contre la Russie fin 1942. Comment cela se fait-il ?

Je tiens dans mes mains un texte extraordinaire intitulé Notes d’un vilain petit canard. Il s’agit des réflexions du philosophe Grigori Solomonovitch Pomerants, ancien soldat de l’Armée rouge ayant combattu près de Stalingrad. J’ai eu la chance d’être son ami. Grigori Solomonovitch ne fait pas que décrire les événements : il propose une véritable réflexion.

« L’issue de la guerre a été déterminée par des soldats, sergents et officiers (dont la plupart ont été tués) qui n’ont pas fui, alors qu’à droite à gauche l’armée se débandait… Elle a été déterminée par la confiance que l’on accordait à son commandant, à l’échelon hiérarchique le plus proche… et par la capacité de ce commandant à gérer le combat rapproché. Un plan stratégique ? Le seul qui avait du sens, c’était de faire en sorte que Stalingrad tienne bon. Et à Stalingrad, les commandants n’étaient le plus souvent pas en contact avec les unités : les bataillons tenaient bon tout seuls… Ce qui a été crucial, c’est l’esprit qui animait les miliciens et les soldats. D’où venait-il, cet esprit ? Impossible à dire… La guerre avait pénétré en moi. J’étais devenu intérieurement un soldat, et parfois je me sens encore ce soldat, un soldat solitaire, menant sa propre bataille… Il y eut plusieurs millions de ces mouvements infinitésimaux de l’âme… Au bord du précipice, pendant la peste, [le soldat russe] se révéla un être différent de celui des temps de paix1… »

Il existe des peuples invincibles sur leur terre, mais qui se montrent faibles voire impuissants dans les guerres d’agression qu’ils mènent sur la terre des autres. Le peuple russe en fait partie […]. En 1805, Alexandre Ier a envoyé ses troupes soutenir l’Autriche, avec un résultat peu glorieux à Austerlitz. En 1806, le même tsar recommence avec la Prusse, et cela se termine à Friedland et Preußisch Eylau. En 1829, Nicolas Ier a du mal à vaincre un adversaire comme la Turquie. Les guerres d’agression menées par les bolcheviks contre la Pologne en 1920 et contre la Finlande au cours de l’hiver 1939-1940 ont été tout sauf glorieuses.

Pourtant, quand ce n’est pas la Russie qui attaque, mais elle qu’on attaque, tout est différent. Après le choc des premiers instants, l’agitation et la confusion, l’armée russe se transforme en roc, comme une poutre de chêne dans l’eau. Aussi, l’ennemi, si fort qu’il soit, finit toujours par s’enfuir à un moment ou un autre. En juin 1812, Napoléon pénètre en Russie avec une armée de 600 000 hommes, et six mois plus tard, en décembre, il en repart avec seulement 10 000 à 15 000 soldats encore capables de se battre. Tous les autres sont soit recouverts des « neiges de la froide Russie2 », soit en captivité. En juin 1812, Alexandre ne croit pas à sa victoire, mais jure de se battre jusqu’au bout. En mars 1814, il met fin à la guerre, à Paris.

En juin 1941, la Wehrmacht qu’on dit invincible franchit la frontière de la Russie, alors appelée URSS. En hiver 1942-1943 a lieu la bataille de Stalingrad, en juillet c’est celle de Koursk. En avril 1945, l’Armée rouge est à Berlin et Königsberg.

[…] En revanche, en Ukraine, coupée de sa patrie et envoyée sur une terre étrangère, l’armée russe révèle les mêmes faiblesses qu’en 1805, 1829, 1904-1905 (guerre russo-japonaise), 1920, 1939-1940, et 1979-1988 (guerre d’Afghanistan). La Russie n’est pas apte à mener des guerres d’agression à l’étranger. En règle générale, elle échoue. Il ne s’agit pas là de discréditer l’armée russe, mais de dresser un simple constat historique.

Vladimir Poutine dit aimer l’histoire, mais il devrait se remettre à en feuilleter quelques pages. L’entêtement ne résoudra rien pour lui maintenant. Il ne vaincra pas l’Ukraine. Quel que soit son plan, celui-ci échouera. Quoi qu’il arrive, l’armée russe ne pourra pas vaincre le mur de courage qui s’oppose à elle, tout comme Napoléon a échoué en 1812 face au courage des soldats russes, ou Hitler en 1942-1943 face à celui des soldats de l’Armée rouge.

C’est bien de ce miracle que parle Grigori Pomerants, celui qui fait que les Ukrainiens sont pénétrés dans leur cœur d’un esprit de courage et d’une détermination ferme à tenir jusqu’au bout. Aussi, toutes les combines techniques, tous les missiles hypersoniques et tous les chars de dernière génération sont impuissants face à cet état d’esprit. En fin de compte, la victoire est du côté de ceux qui sont ainsi inspirés, surtout lorsque les deux camps disposent de missiles et de chars.

En tant qu’historien, je voudrais m’adresser à Poutine, cet amateur d’histoire : Vladimir Vladimirovitch, ne persistez pas, la cause est déjà perdue. Relisez les textes de Grigori Solomonovitch Pomerants. Ayez pitié des autres et de vous-même.

Page de l’auteur sur Facebook, 5 juin

Traduit du russe par Clarisse Brossard

  1. Grigori Pomerants, Notes d’un vilain petit canard (Zapiski gadkogo outenka), Moscou, 1998, p. 149-150. 

  2. Vers de Lermontov extrait du poème « Le Bateau volant ». 

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