Manifestation d’émigrés russes à Prague, en mars 2022. Photo de l’auteur

Manifestation d’émigrés russes à Prague, en mars 2022. Photo de l’auteur

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Alexander Morozov, philosophe et enseignant pragois d’origine russe, analyse la catastrophe que représente, pour la Russie elle-même, la guerre d’agression en cours. Il dresse une liste de six constats cinglants.

Selon l’ONU, au moins 10 millions de personnes ont fui leur foyer depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et 7 millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays.

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Les Ukrainiens ne pardonneront jamais. Ni dans trente ans, ni dans cinquante ans. Cette guerre a frappé des millions de familles. Pendant trois ou quatre décennies, dans les familles, il y aura des hommes qui auront fait preuve de courage en défendant leur patrie. Ils s’inquiétaient pour leurs enfants, d’où 10 millions de réfugiés. Leurs parents sont restés sous le feu russe.

Tout cela demeurera dans l’histoire de chaque famille ukrainienne. Et ce « jamais », s’il se termine, non pas parce que le temps passera et que le « commerce transfrontalier » sera restauré (il est toujours restauré rapidement), et non pas parce qu’il y aura un gouvernement démocratique en Russie — mais seulement parce que, dans vingt, trente ans, les nouvelles générations russes rejetteront radicalement toute l’expérience de nos générations. Mais même dans ce cas, les Ukrainiens ne pardonneront pas.

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Cette agression a rouvert toutes les vieilles blessures. Il n’y aura plus de confiance dans la politique russe pendant longtemps. Parce que, à la stupéfaction du monde entier, nous avons organisé au XXIe siècle un massacre en Europe, qui rappelle à tous les peuples voisins tout ce qu’il y avait de pire dans leurs relations avec la Russie. Toutes les déportations, toutes les invasions, toutes les victimes passées. Tout ce qui était censé être éradiqué par de grands efforts et transformé en histoire lointaine dans le contexte de la modernité mondialisée.

Trois générations de politiciens dans les pays voisins devront maintenant considérer la Russie comme une menace. Qui plus est, comme une menace irrationnelle : « Ils avaient tout, des ressources, de l’argent, un monde ouvert, et ils ont tout troqué pour l’agression militaire d’un pays voisin. » Cela signifie que même les trente ans de bon voisinage avec la Russie ne garantissent pas quoi que ce soit.

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C’est nous qui l’avons fait. Peu importe qui a pris quelle position plus tôt ou comment il a agi. Prouver que ce n’est pas « nous » n’est plus possible en faisant appel au passé. Seules des actions futures pourront le prouver. Et ceux qui prendront ces nouvelles mesures, ils ne seront pas « nous ». C’est eux qui auront une chance d’épargner la responsabilité à la nation entière. Quant à nous, il ne nous reste que des « indulgences personnelles ». Et même avec elles, nous ne pourrons pas nous sentir à l’aise dans ce monde, parce que c’est « nous » qui avons déclenché cette guerre. Qu’importe que nous nous trouvions à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, avec des passeports russes ou autres. Pour le reste de nos jours, chacun de nous sera confronté à cette question : comment en sommes-nous arrivés là ?

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Et maintenant, nous sommes seuls. Merci à Adam Michnik et à Andrius Kubilius [le premier est une figure historique de l’opposition en Pologne et le fondateur du quotidien fondateur de Gazeta Wyborcza, le second est un ancien Premier ministre lituanien, député au Parlement européen, NDLR], qui continuent d’exprimer publiquement l’espoir qu’un jour la Russie sera une démocratie. Mais c’est une faillite tellement catastrophique de toute la transition postsoviétique que les Européens, encore moins que nous-mêmes, ne savent pas quoi faire.

Les gouvernements européens, les contribuables des pays d’Europe, pendant trente ans et avec la plus grande sincérité, ont fait d’énormes investissements dans l’éducation civique en Russie. Ils ont organisé et conduit des milliers de programmes conjoints au cours de ces trois décennies. Des centaines d’ONG européennes ont offert toutes leurs capacités pour s’assurer que la conscience postsoviétique en Russie prendrait une forme moderne. Aujourd’hui, l’Europe constate qu’il n’y a pas de société civile en Russie. Zéro. C’est la fin de toute confiance historique. Les électeurs européens diront : « Désolé, ça ne sert à rien de chauffer le cosmos. Séparons-nous ! »

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Quinze millions d’électeurs en Russie ont voté contre les amendements à la Constitution en 2020 [ces amendements constitutionnels, approuvés par voie référendaire, permettent notamment à Vladimir Poutine de briguer deux mandats supplémentaires à partir de la prochaine élection présidentielle, en 2024, NDLR]. Il ne fait aucun doute que la grande majorité de ces gens a dit « non » parce qu’elle comprenait où mène le poutinisme. Il ne faut pas oublier ces gens. Ils ne constituent pas un « nous », surtout pas un « nous » articulé politiquement. Ils doivent faire un choix entre le silence, la langue astucieuse d’Ésope [à l’époque soviétique, le recours à la « langue d’Ésope » permettait, par le biais d’allusions ou de métaphores, de contourner la censure, NDLR] — ou le départ. Y a-t-il quelque chose à leur offrir ? Non. C’est une faillite politique, économique, morale et militaire d’une telle ampleur que personne ne peut « offrir » quoi que ce soit à qui que ce soit. Aujourd’hui, tout le monde est laissé à son propre sort.

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Comment sera organisée la Russie du futur ? Est-il possible de préserver la culture dans l’émigration ? Qui assumera la culpabilité et la responsabilité, et comment ? Toutes ces questions semblent aujourd’hui quelque peu ridicules : elles n’ont pas de destinataire. Nous ne sommes même pas au milieu de la guerre, nous ne connaissons pas son issue. Quel intérêt de poser ce genre de questions, alors que la population russe s’apprête à tirer des feux d’artifice à l’occasion de l’annexion de la région de Kherson, et que les chefs vont se distribuer les plus hautes récompenses étatiques pour le succès de « l’opération militaire spéciale » ?

La prise de conscience commencera plus tard. Et ce ne sera pas parce que certains parmi nous sont particulièrement sensibles aux horreurs de la guerre. Beaucoup le sont. La prise de conscience n’est possible que lorsqu’elle vient d’un grand groupe de personnes ayant de l’expérience dans la gestion de territoires, d’industries, d’entreprises, et qu’elle peut compter sur des « cerveaux », c’est-à-dire des intellectuels et des universitaires capables de formuler clairement l’objectif de cette prise de conscience afin qu’elle soit compréhensible pour la population. Sans cette volonté, qui rend un tel virage institutionnel, la population ne pourra pas suivre.

Cela fait plusieurs mois que la guerre se poursuit. Cette volonté, on ne la voit pas. Jusqu’à présent, on a vu des personnes dont la voix aurait une valeur cruciale se débarrasser de leurs actifs, acheter des passeports d’autres pays et se mettre à l’écart. Il est possible que dans les prochains mois ces gens s’expriment, et leur parole sera salutaire. Mais ce sera leur choix. Le sort de ceux qui auront le courage de prendre leurs responsabilités et d’essayer de sortir le pays de l’effondrement de ces trois décennies postsoviétiques, qui se sont terminées par un arbitraire aux dimensions bibliques, par l’annulation définitive du droit et de la responsabilité, par la violence, par des villes détruites, est loin d’être enviable.

À ce jour, l’espoir n’est pas une question de politique ou d’organisation. Il ne peut désormais être associé qu’à un seul phénomène : plus le cataclysme est énorme, plus il y a de chances qu’il réveille des forces régénératrices à grande échelle. Jamais il n’y a eu de catastrophe historique sans élan de vitalité capable de la surmonter.

Traduit du russe par Alexandre Braïlovski.

Version originale dans Novaïa gazeta.

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