Lev Goudkov : « Une tentative de restauration du système totalitaire et de la conscience totalitaire est à l’œuvre en Russie »
par Meduza
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Dans cet entretien accordé au média russe en ligne Meduza (étiqueté « agent de l’étranger » et interdit en Russie), le sociologue Lev Goudkov, directeur scientifique de l’influent centre Levada, explique pourquoi de nombreux Russes ont accepté la guerre et continuent de soutenir les autorités.

D’après un sondage non publié du VTSIOM1 dont Meduza a pris connaissance, 30 % des Russes pensent qu’il faut mettre fin immédiatement à la guerre en Ukraine, mais 57 % insistent pour que la guerre se poursuive. Selon le Centre Levada, la proportion de ceux qui soutiennent le régime est encore plus élevée — de l’ordre de 75 %. Dans une publication de « Re: Russia. Expertise, Analysis & Policy Network » (plateforme dirigée par le politologue Kirill Rogov), le sociologue Lev Goudkov, directeur du centre Levada, a indiqué que la société russe était passée depuis le 24 février par trois phases d’acceptation de la guerre mais que le processus de prise de conscience des conséquences et des causes de ce qui se passe n’avait pas encore commencé. Meduza s’est entretenu avec M. Goudkov pour savoir comment avait évolué la perception de la guerre dans l’opinion publique et si les Russes souhaitaient l’avènement d’un nouveau leader de l’opposition (ou pro-régime).

Qu’est-ce qui a changé pour les sociologues qui étudient l’opinion publique depuis le début de la guerre ? Les enquêtes d’opinion sont-elles devenues plus difficiles à réaliser et, d’une manière générale, est-il possible de s’y fier aujourd’hui ?

La technique est la même, la manière dont les gens réagissent aux enquêtes d’opinion n’a pas changé. La seule différence est qu’au début, on n’employait pas dans les questions le terme de « guerre », seulement l’expression « opération militaire spéciale », pour ne pas exposer les sondeurs. Sinon, c’est toujours la même chose. Il ne s’agit pas ici de « croire » les chiffres issus des enquêtes mais de « comprendre » ce qu’ils signifient. Et ceux qui nous lisent ont de gros problèmes avec ça.

Constate-t-on une augmentation du nombre de refus de répondre ? Ou du pourcentage de réponses insincères ?

Non. Le nombre de refus est stable, il ne change pas. Cette histoire de « refus massifs motivés par la peur de répondre à des questions politiquement sensibles » ne tient pas la route. En fait, il n’y en a pas tant que ça, environ 13 à 15 %, ce qui n’affecte pas vraiment la classification générale des opinions. Deux types de refus prédominent: celui des femmes âgées loyales au pouvoir, et celui des jeunes qui ne s’intéressent qu’à eux-mêmes.

Parler de refus massifs dénote tout simplement une incompréhension du phénomène. Il y a d’abord les refus par téléphone, quand la majorité des personnes interrogées sont tout simplement injoignables : elles ne décrochent pas leur téléphone, elles sont occupées à travailler, à nourrir un enfant ou sont elles-mêmes en train de manger, elles sont au volant, etc. Beaucoup voient dans ces appels des spams ou de la publicité intrusive. Je dirais au contraire que les personnes [interrogées] qui sont mécontentes du pouvoir — souvent des hommes jeunes et instruits — veulent faire entendre leur voix et manifester d’une manière ou d’une autre leur opinion. Quand on se trouve face à la personne, les refus sont nettement moins nombreux mais ils tiennent pour la plupart aux mêmes raisons. Nos enquêtes se font principalement en face à face.

Dans votre publication, vous avez évoqué les trois phases traversées par la société et l’opinion publique russes depuis la fin de 2021, avant la guerre et immédiatement après le début de la guerre. Quelles sont ces phases ?

Trois phases, c’est le titre qu’avait proposé le rédacteur en chef Kirill Rogov. Je ne m’y suis pas opposé. Parler de trois phases, c’est un peu abusif car la guerre dure depuis relativement peu de temps, cinq mois. Ce n’est pas si long. Mais nous avons en effet vu d’abord, au cours du premier mois, s’estomper la crainte d’une grande guerre avec l’Occident, puis constaté des signes de ralliement au pouvoir, et ensuite une accoutumance et un certain désintéressement pour la guerre.

Cela fait très longtemps que la propagande préparait l’opinion publique à la guerre, depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir et le déclenchement des « révolutions de couleur » en Géorgie et en Ukraine, et l’intégration des États baltes dans l’OTAN et l’Union européenne. Pour Poutine et son entourage (qui viennent du KGB, avec la mentalité que cela implique et l’aspiration à restaurer, sinon l’Union soviétique, du moins une forme d’empire), tout ceci était parfaitement intolérable. Ce fondement idéologique de la légitimation du pouvoir faisait oublier les problèmes de corruption, les pillages et autres malversations des dirigeants. Par la suite, la rhétorique de lutte contre les « révolutions de couleur », perçues comme une offensive ou une expansion de l’Occident, n’a fait que s’intensifier. Les attaques verbales et la propagande anti-ukrainienne, anti-géorgienne et anti-balte étaient déjà en place.

Ces vagues [d’intensification de la propagande] survenaient périodiquement. Pour l’Ukraine, elles ont coïncidé avec les cycles électoraux car la question de l’adhésion du pays à l’Union européenne était invoquée dans les discussions, ce à quoi la propagande russe réagissait avec beaucoup de nervosité et de fureur. Mais, depuis 2007, après le discours de Poutine à Munich, la rhétorique anti-occidentale et le ralliement défensif contre une menace imaginaire venant de l’Occident sont devenues la doctrine de l’État en matière de politique étrangère et l’un des éléments fondateurs de la légitimité du régime.

Les vagues d’intensification de la propagande et la réaction de l’opinion publique sont assez aisément observables. La vague anti-ukrainienne la plus forte a eu lieu après la guerre avec la Géorgie, lorsque l’Ukraine a refusé de s’allier à la Russie dans cette guerre, ce qui a provoqué un sursaut de la propagande russe. Et, bien sûr, il y a les années 2014-2015, quand la rhétorique hostile à l’Ukraine a pris un caractère outré, névrotique.

Tout ceci a préparé le terrain à la politique anti-ukrainienne. Il n’en reste pas moins qu’en 2014-2016, la majorité des Russes (57 à 60 % des personnes interrogées) ne souhaitaient absolument pas la guerre avec l’Ukraine. La majorité des personnes interrogées s’opposaient à une intervention militaire, n’y trouvant aucune justification convaincante. L’annexion de la Crimée suffisait à satisfaire les désirs d’empire.

Qu’est-ce-que le régime a entrepris ? Il lui fallait renforcer les dispositions d’esprit anti-ukrainiennes dans la conscience collective, ce qui n’était pas si facile. En 2013, 75 % des personnes interrogées se disaient contre toute intervention militaire en Ukraine et pensaient que l’orientation pro-occidentale de Kiev était l’affaire du peuple ukrainien. Fin 2013, seules 22 à 24 % d’entre elles pensaient qu’il fallait s’opposer par tous les moyens, y compris militaires, aux projets d’intégration de l’Ukraine à l’Union européenne. Et en dépit même de l’euphorie nationaliste, impérialiste, de grande puissance, qui régnait après la Crimée, on ne constatait toujours pas de volonté d’en découdre.

C’est pour cela qu’après Maïdan, après la fuite de [Viktor] Ianoukovitch, la propagande a cassé cette attitude pacifique et bienveillante à l’égard des Ukrainiens et de l’Ukraine et imposé l’idée d’un coup d’État nazi, ou fasciste, « initié » et « financé » par les États-Unis, visant à détacher l’Ukraine de la Russie et à affaiblir ainsi autant que possible cette dernière.

On s’est mis à identifier le mouvement national-démocratique ukrainien au nazisme. Cette opération de propagande a trouvé un énorme écho dans l’opinion car la lutte contre le fascisme est un aspect essentiel de la conscience nationale russe, le fondement de l’identité russe. La victoire de 1945 sur l’Allemagne hitlérienne est restée pour les Russes, après l’effondrement de l’URSS, le seul motif de fierté collective et de respect de soi.

La guerre totale a laissé un traumatisme extrêmement profond dans la conscience collective. Invoquer le nazisme et la lutte contre le nazisme était donc un moyen infaillible d’obtenir le ralliement général de la population au pouvoir. C’est précisément ce qu’a fait la propagande en 2006-2007 quand elle s’en est prise aux États baltes qui avaient intégré l’Union européenne et l’OTAN. Par ce même procédé politique, appliqué toutefois avec beaucoup plus d’insistance, d’hostilité et de démagogie, toute sympathie, toute disposition en faveur d’une compréhension mutuelle ou d’un intérêt pour ce qui se passait en Ukraine ont été immédiatement brisées, ce sur quoi s’est appuyée la justification de la politique de Poutine à l’égard de l’Ukraine.

On a tout de même vu percer à certains moments, en particulier lors du vif mouvement de mécontentement à l’égard des dirigeants du pays survenu après la réforme des retraites de 2018, alors que la propagande perdait de sa force de persuasion, une certaine attitude positive ou bienveillance à l’égard de l’Ukraine. Mais à partir disons de 2020, la propagande anti-ukrainienne s’est intensifiée. Il s’agissait manifestement de préparer la société à la guerre. On attisait la peur d’un « expansionnisme occidental », d’une grande guerre. À la fin de l’année dernière, plus de 70 % des Russes s’attendaient à cette grande guerre et la craignaient.

Rassemblement à Novorjev, dans l’oblast de Pskov, le 30 juin 2022. // Page Vkontakte du conseil syndical régional

Rassemblement à Novorjev, dans l’oblast de Pskov, le 30 juin 2022. // Page Vkontakte du conseil syndical régional

Contre qui serait-on en guerre ? Pour l’écrasante majorité des personnes interrogées, cela était évident : 37 % pensaient qu’il s’agirait d’une guerre avec l’Ukraine et 25 % d’un affrontement avec l’OTAN. Comme cela faisait très peur à la population, la propagande a rusé en parlant d’«opération militaire spéciale ». Il s’agissait soi-disant de maintenir la paix, de « libérer » le Donbass des nazis. Cette idée a été répandue dans tous les médias [contrôlés par le pouvoir] et les gens ont dû accepter la version selon laquelle il ne s’agissait pas d’une guerre mais d’une «opération contre les nazis », limitée dans le temps et l’espace et destinée avant tout à protéger la population du Donbass.

La conscience collective, encline à l’opportunisme et à l’hypocrisie, s’en est trouvée un peu réconfortée. Pour les esprits étroits qui éprouvaient toujours au fond d’eux-mêmes un certain malaise psychologique face à l’agression commise par la Russie contre un pays voisin, qui plus est sans aucune justification extérieure, cette manière qu’avait la propagande de justifier l’intervention militaire était très commode.

Les premières études effectuées le 27 février, c’est-à-dire trois jours après le déclenchement de la guerre — il s’agissait d’une enquête d’opinion réalisée par téléphone en urgence —, montraient déjà que 68 % des personnes interrogées approuvaient l’intervention de Vladimir Poutine. Le soutien de la majorité conformiste n’a par la suite fait que croître. En mars, il atteignait 81 %, et entre avril et juin, il se stabilisait autour de 74-77 %. En d’autres termes, les trois quarts des personnes interrogées approuvent ou soutiennent d’une manière ou d’une autre l’intervention.

Cela ne veut pas dire que nous ayons affaire à une réaction sanguinaire de la population: je parlerais plutôt d’une absence de résistance morale, d’une stupidité morale, ou d’une insensibilité comme mode habituel de survie sous un régime répressif. L’« approbation unanime » est une forme très commode d’identification démonstrative au pouvoir, à l’État, avec abdication totale de la responsabilité individuelle pour les crimes que celui-ci commet. Pour des considérations purement opportunistes, la plupart des gens sont prêts à accepter les explications officielles qu’avance la propagande.

Cela [l’invasion de l’Ukraine] n’a pas suscité chez les Russes autant d’enthousiasme et d’euphorie patriotique qu’en 2014, même si plus de la moitié des personnes interrogées (51 %) ont dit éprouver un sentiment de fierté du fait de l’intervention des forces russes en Ukraine. Mais presque autant (47 % des personnes ayant répondu à la question posée directement) ont admis se sentir « mal à l’aise » face à « la mort de personnes, de civils », et aussi de « nos soldats », face aux « destructions, [aux] souffrances ». Cela n’empêche pas que la majorité des personnes interrogées soutiennent d’une façon ou d’une autre la politique de Poutine.

Les jeunes savent comment contourner le blocage des ressources Internet par le Roskomnadzor et se jouer de la censure, et recourent donc plus souvent que leurs aînés à des sources d’information alternatives. Les attitudes négatives envers la guerre sont beaucoup plus fortes chez les jeunes, même si, là encore, elles ne sont pas prédominantes : 38 % des jeunes sont opposés à la guerre, contre seulement 9 à 10 % des personnes ayant l’âge de la retraite. Parmi les gens qui regardent la télévision, le niveau de soutien atteint 80-90 %. Chez les utilisateurs des chaînes Telegram, le soutien est considérablement moindre car l’état d’esprit sur ces chaînes est différent, encore que ce soutien soit là aussi assez élevé — de l’ordre de 52-54 %.

Une telle approbation repose sur un élément extrêmement important : la propagande ne crée ni n’apporte d’idées ou de justifications nouvelles. Elle fait remonter à la surface des strates de conscience collective, de culture politique totalitaire, qui étaient caractéristiques des époques précédentes, surtout de la fin de l’ère Brejnev. Il s’agit, d’une part, de réanimer les vieilles doctrines impérialistes de « grande puissance » et, d’autre part, d’activer des représentations idéologiques inhérentes à une société fermée « en lutte » contre un environnement hostile. C’est ce qui explique qu’en dépit de la baisse du niveau de vie, de l’inflation, des sanctions, de la disparition de toute une série de produits et de médicaments, etc., le niveau de satisfaction général a augmenté, et ce très nettement. On observe clairement tous les signes d’un ralliement de masse au pouvoir — sinon très fervent, du moins très répandu.

La rhétorique antifasciste a été utilisée en URSS dès les années 30 pour stigmatiser tous les détracteurs de l’Union soviétique, quel que soit le parti ou le camp idéologique auquel ils appartenaient, ainsi que les personnes visées par la répression stalinienne. On les marquait de l’étiquette d’« ennemi absolu », ce qui était un puissant moyen de déshumaniser l’adversaire, surtout après la Seconde Guerre mondiale. Il suffisait de qualifier quelqu’un de fasciste, sans plus, sans avoir à avancer des preuves ou des arguments, et le tour était joué. Pareille stigmatisation exclut tout sentiment de sympathie, de compréhension à l’égard des personnes ou des pays visés. Il s’agit là d’un aspect crucial de l’opération de propagande.

Pourquoi le facteur des liens de parenté et d’amitié entre Russes et Ukrainiens n’a-t-il pas fonctionné ?

D’une manière générale, environ 30 % des Russes ont de la famille ou des amis en Ukraine. Beaucoup y sont nés, y ont travaillé. Les liens sont censés être assez forts mais ils n’existent pas partout : ces parents et amis vivent soit à l’est de l’Ukraine, soit au sud, plus rarement au centre. C’est-à-dire dans les régions qui, selon la propagande, souffrent le plus du coup d’État « nazi » ou « fasciste ». Selon nos politiciens qui se produisent à la télévision, c’est là que la menace de génocide est la plus forte. Par conséquent, le facteur des liens, qu’ils soient de parenté ou d’amitié, avec les Ukrainiens, ne fonctionne pas ici. Nous n’avons constaté aucune corrélation entre le fait d’avoir ou non de la famille en Ukraine et le point de vue exprimé sur ce qui se passe. Nous avons spécialement intégré ces questions dans le questionnaire. Le fait d’avoir des racines, de la famille ou des amis en Ukraine n’a pas d’influence sur la position des gens.

L’important ici, c’est surtout la censure totale qui s’exerce depuis fin février-mars. Plusieurs milliers de sites Web ainsi que Facebook et Twitter ont été bloqués, des poursuites ont été engagées contre des journalistes et des blogueurs, et des chaînes d’information comme Dojd, Novaïa Gazeta, Ekho Moskvy, Radio Svoboda, etc. ont été fermées. Un très petit nombre de personnes, principalement des jeunes, savent comment contourner le blocage. Selon mes estimations, cela représente environ 7 à 8 % de la population (soit l’audience cumulée des anciennes chaînes indépendantes), tandis que le reste de la population est vraiment laissée à elle-même face à la propagande agressive, incessante et extrêmement hostile qui sévit sur toutes les chaînes, même les chaînes religieuses.

Y résister est assez difficile, d’autant qu’il n’existe pas dans le pays d’autorités morales ou sociales, ni de publications pour les représenter. L’« élite » intellectuelle de la Russie s’est discréditée et ne semble jouer aucun rôle ni faire autorité pour la majeure partie de la population. Cela tient certes à la censure, mais aussi au fait que l’opposition [ces dernières années] n’a proposé aucun projet convaincant, aucune idée à laquelle une partie importante de la population serait prête à adhérer.

Les gens sont ainsi désemparés, chroniquement désorientés, et prêts à s’aligner sur ce que dit le pouvoir.

Y a-t-il eu dans la population avant son ralliement, pour ainsi dire, des moments de doute, ou ce ralliement s’est-il produit d’un coup, dès le début de la guerre ?

Dès le début de la guerre. Les enquêtes d’opinion réalisées en janvier et février (notre enquête périodique de février a eu lieu quelques jours avant le 24 février) n’indiquaient pas de mobilisation sociale particulière. D’ailleurs, même aujourd’hui, je ne dirais pas que nous avons affaire à une forte mobilisation. Je le répète, l’« approbation » c’est plutôt une adhésion passive à la position du pouvoir, car se prononcer contre la guerre, c’est s’opposer à l’État. Or l’identité collective n’a aucune autre base — une société civile, par exemple — sur laquelle se fonder. Par conséquent, pour la population en général, c’est difficile [de ne pas être d’accord avec l’État] — non pas parce qu’elle a peur, comme on le pense généralement, mais parce que son identité serait menacée de destruction : ce serait une perte de soi.

On a l’impression que tout ce cafouillage, avec le changement constant des buts de l’« opération spéciale », a désorienté les gens et contribué à une acceptation passive de l’action du pouvoir au sein de la société. Qu’en est-il objectivement ?

Ce n’est pas la cause, mais un facteur supplémentaire de suggestibilité, un indicateur de l’efficacité de la propagande. En effet, les buts de cette campagne n’ont cessé de changer, car au départ, on était dans l’illusion que l’« opération militaire spéciale » serait notre blitzkrieg — du moins le pouvoir a-t-il clairement laissé entendre que la population de l’Ukraine, tout au moins des régions limitrophes de Donetsk et de Louhansk, accueillerait les troupes russes avec enthousiasme. On a entendu des slogans en faveur de la libération de l’Ukraine, puis on est passé à l’idée de « dénazifier » le seul Donbass, puis à celle d’une guerre contre tout l’Occident. Cela en dit long non seulement sur la qualité de l’analyse [de la situation par le pouvoir], mais aussi sur la manière de réfléchir du régime actuel, sur l’ineptie de sa stratégie.

Toute propagande repose sur le fait qu’elle plonge d’abord l’objet de son influence dans un état de désarroi et de terreur, l’effraie et annihile sa capacité d’attention et de raisonnement critique. Seul un esprit confus et désorienté succombe aux insinuations et au matraquage incessants. Les personnes qui ont leur propre point de vue, qui disposent de sources d’information fiables et qui sont capables d’évaluer de manière critique des informations différentes sont à l’abri de la manipulation mentale. Si vous privez les gens de ces capacités et qu’ils n’ont personne à qui se fier, aucune autorité morale dans la société, alors vous créez chez eux un état de désarroi, de cynisme et d’apathie, et donc d’adhésion à la force. À ce que du moins ils considèrent comme étant la « force ».

Avec quelle rapidité le ralliement collectif a-t-il commencé de refluer ? Est-on passé rapidement à une autre phase ?

À partir du mois de mai, et surtout du mois de juin, nous avons commencé à constater un affaiblissement de l’attention et de l’intérêt pour ce qui se passait, surtout chez les jeunes qui étaient davantage opposés à la guerre et insatisfaits de la politique menée. Je ne dirais pas que c’était une fatigue, plutôt une routine, une accoutumance à l’état de guerre, provoquée par la monotonie des informations officielles. La quasi-totalité des chaînes se bornent à reprendre les rapports du ministère de la défense et de cet abruti de [porte-parole du ministère de la Défense, Igor] Konachenkov, qui annonce, dans une parfaite langue de bois, que tant de pièces d’artillerie, tant de postes d’observation ont été détruits, tant de tonnes de biens humanitaires acheminées, etc.

En d’autres termes, sur le plan de la guerre elle-même, rien de fondamental ne se passe. Selon les communiqués du ministère de la défense, la Russie aurait « pris le contrôle » des mêmes villages à trois reprises — et aurait, semble-t-il, détruit plus d’équipements que l’Ukraine n’en possédait réellement. L’hystérie monte alors dans les talk-shows. Des animateurs comme [Vladimir] Soloviov se mettent à hurler. Le niveau d’agressivité augmente, mais sur le terrain rien ne se passe vraiment, de sorte que les gens éprouvent une sensation de routine, le sentiment que la guerre tire en longueur.

Il est parfaitement évident que la guerre éclair a échoué et qu’il s’agit d’une guerre de position, l’attention s’est donc émoussée et, avec elle, la compassion pour ce qui se passe en Ukraine ; le sentiment d’horreur initial, suscité naturellement par les pertes en vies humaines, celles des soldats russes auxquelles la population russe est particulièrement sensible, mais aussi celles des civils ukrainiens, s’est amoindri. Le sens de ce qui se passe est comme progressivement relégué à l’arrière-plan et tout cela n’intéresse plus vraiment les gens.

Les conséquences négatives des sanctions et de la guerre elle-même ne sont visiblement pas du tout ressenties ni vécues aussi vivement qu’elles devraient normalement l’être. Les personnes les plus concernées par la guerre — bouleversées, inquiètes, en état de choc — appartiennent aux catégories les plus éduquées de la population, principalement les habitants des grandes villes, où les flux d’informations sont plus diversifiés.

La grande masse de la population — la périphérie pauvre (villages, villes petites et moyennes), cantonnée à la télévision, ne comprend pas vraiment ce qui se passe. Elle croit que la Russie sera victorieuse, que tout se passe comme prévu, comme l’assure la télévision, mais comme rien n’arrive, son intérêt et son attention se dissipent. L’anxiété touche plutôt les personnes plus âgées, beaucoup plus concernées par la question de la guerre que les jeunes. Pour les jeunes, la guerre a quelque chose de virtuel. Pour la génération âgée, qui se souvient, sinon des conséquences des temps de guerre, du moins des récits de guerre de leurs parents, c’est quelque chose de tout à fait réel et de très grave.

Ce point est vraiment important. Personne ne sait ce qui va arriver. Les gens craignent le recours à l’arme nucléaire. Un tiers d’entre eux en admettent l’utilisation, plus d’un tiers pensent que Poutine pourrait y recourir en raison précisément de l’impossibilité manifeste d’obtenir des succès rapides. La résistance de l’armée ukrainienne étant assez forte, dans un contexte de rejet total et de condamnation de l’intervention russe par la communauté internationale — du moins par les pays développés —, tout cela finira par un chantage et une escalade incontrôlée. Les gens ont peur d’un tel scénario mais ils en admettent la possibilité. Ils ne maîtrisent pas la situation, ils sont dans une position de dépendance à l’égard du pouvoir et observent les choses, impuissants, dans un état d’attente irrationnelle : que va-t-il se passer maintenant ?

Combien de temps cette situation d’accoutumance peut-elle durer et à quoi peut-elle conduire ? Existe-t-il des analogies historiques ou sociologiques ?

On ne connaît pas de situation analogue. Pour décrire le processus global objectivement, je dirais que nous assistons à une réanimation et à une tentative de restauration du système totalitaire et de la conscience totalitaire. Les changements institutionnels de ces dernières années sont quand même très graves. Pratiquement, la Constitution a été abolie et toutes les réformes des années 1990 ont été effacées : il n’y a pas de système judiciaire indépendant, pas d’élections, aucun moyen d’influer sur le pouvoir.

En ce sens, la société se trouve désemparée et impuissante. Les forces de sécurité, surtout la police politique, exercent un arbitraire total. Tous les changements juridiques intervenus dernièrement renforcent la « souveraineté » et l’immunité du pouvoir, qui est libre de faire tout ce qu’il veut. Le pouvoir se protège ainsi contre les accusations de corruption et d’assassinats politiques, c’est-à-dire contre toute critique, en cherchant à ressusciter un état d’unanimité idéologique et socio-politique et de loyauté absolue. C’est une situation nouvelle, qui n’existait pas il y a encore dix ans. C’est de cela qu’il faut parler.

Traduit par Fabienne Lecallier.

Version originale. Nous remercions Meduza.

  1. Centre Panrusse d’étude de l’opinion publique. 

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