Andreas Kappeler. Photo : Kaniewski/DW

Andreas Kappeler. Photo : Kaniewski/DW

Russes et Ukrainiens : les frères inégaux du Moyen Âge à nos jours
8 min de lecture

Rubrique

Comment le pouvoir russe instrumentalise-t-il l’histoire dans le but de dénier à l’Ukraine tout droit à l’existence ? C’est à cette question que répond Russes et Ukrainiens : les frères inégaux, du Moyen Âge à nos jours, ouvrage dû à l’historien viennois Andreas Kappeler et qui vient de paraître aux éditions du CNRS. Il a été traduit en français par le chercheur Denis Eckert, qui signe également son avant-propos. Desk Russie le reproduit.

Russes et Ukrainiens est paru en Allemagne en 2017, trois ans après l’annexion de la Crimée par la Russie et le déclenchement du conflit armé dans le Donbass, un conflit qui s’est prolongé pendant huit ans en guerre larvée jusqu’à l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par les forces armées russes en février 2022.

CNRS Éditions

CNRS Éditions

Son auteur, Andreas Kappeler, éminent historien des nationalités à l’Est de l’Europe, et qui est aussi un spécialiste très reconnu de l’histoire de l’Ukraine, n’a pas voulu alors écrire un « livre d’histoire  » de plus, mais a souhaité mobiliser toutes les connaissances historiques qui pouvaient aider à caractériser les relations entre Ukrainiens et Russes depuis des siècles, et faire comprendre comment on a pu déboucher sur un conflit ouvert entre deux peuples longtemps décrits comme frères. Pour autant, Andreas Kappeler se méfie considérablement des grandes explications a posteriori, et entend absolument éviter toute généralisation qui voudrait prouver que le conflit était irrémédiable et enraciné dans une sorte de logique fatale. L’objectif n’est donc pas de fournir une explication commode, enracinée dans un passé plus ou moins lointain, des « causes de la guerre ». Pour que le lecteur trouve des clés de compréhension du conflit actuel, l’auteur nous renvoie essentiellement à la période la plus contemporaine, aux affrontements politiques récents depuis l’effondrement de l’URSS.

Mais — et c’est en cela que le livre est d’une brûlante actualité — Andreas Kappeler a pour ambition de comprendre en quoi les strates successives de la relation entre Ukrainiens et Russes se sont construites, puis ont pu être progressivement réinterprétées pour produire les schémas de pensée justifiant le déclenchement d’une action armée de la Russie contre l’Ukraine, pays dont la Russie postsoviétique avait pourtant solennellement, par un traité international signé en 1997 et ratifié par le Parlement russe en 1999, reconnu « l’intégrité territoriale » et « l’inviolabilité des frontières », tout en excluant définitivement « le recours à la force ».

Les justifications de Poutine et du pouvoir russe pour violer la souveraineté du pays voisin sont d’une étonnante stabilité. L’argumentaire qui avait légitimé l’annexion de la Crimée en février 2014 et l’intervention militaire dans les territoires de l’Est de l’Ukraine a été repris pratiquement tel quel en février 2022, quand le président russe a informé la population de son pays qu’il était urgent d’envahir massivement le territoire du voisin occidental. Il serait difficile, si l’on jouait au jeu de la datation des citations, de différencier les extraits de ses discours de 2014 ou de 2022. Il y a une réelle continuité, et c’est ce qui rend l’ouvrage d’Andreas Kappeler d’une si évidente actualité.

La traduction de ce livre avait été entamée avant l’invasion de 2022, à la suite d’une rencontre en 2018 avec son auteur. Ses thèses à la fois nuancées et percutantes m’avaient particulièrement frappé, et le désir de mettre les contenus de cet ouvrage à la disposition des lecteurs francophones était né. Cette rencontre s’était déroulée au Centre Marc Bloch à Berlin, lieu exceptionnel de contact entre les cultures intellectuelles française et allemande. Relisant le manuscrit après les premiers bombardements russes de 2022, j’ai eu la sensation que ce texte prenait feu sous mes yeux : l’ensemble de l’argumentaire poutinien de 2014, brillamment décortiqué et contextualisé par A. Kappeler, et qui avait couvé sous la cendre au long de la « ligne de contact » du Donbass pendant huit ans, se transformait en brasier pour justifier cette fois une attaque à grande échelle, sans précédent en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. D’où le désir que ce texte puisse être, dans ce contexte dramatique, publié en France. Et ce d’autant plus que l’Ukraine est depuis longtemps à la périphérie de l’espace mental des Européens de l’Ouest. Le mérite singulier d’Andreas Kappeler est justement de réinstaller l’Ukraine au centre de la réflexion.

Revenons aux intentions de ce livre. Qu’on ne cherche pas dans cet ouvrage la démonstration qu’un peuple structurellement impérialiste — le peuple russe — aurait, une fois de plus, envahi un voisin qui n’aspirait qu’à l’indépendance depuis mille ans. Ni, a contrario, que la thèse poutinienne serait légitime, et que l’unité historique « naturelle » millénaire des peuples slaves orientaux devrait être enfin rétablie, au besoin par la force.

Andreas Kappeler a, au fond, trois intentions quand il veut décrire la relation russo-ukrainienne et les catégories qu’on a produites pour l’analyser au fil des siècles. Ce livre propose, dans un récit qui court depuis le Xe siècle jusqu’à aujourd’hui, une réflexion à trois niveaux :

1. Il établit d’abord une trame chronologique solide de l’histoire territoriale et culturelle de ces territoires, de façon à ce que le lecteur occidental puisse s’approprier un passé complexe et qui lui est étranger. Cet ouvrage a donc une dimension salutairement didactique, car il est impossible de réfléchir au problème posé sans prendre connaissances des « balises » chronologiques essentielles. Mais ce sans enfermer pour autant cette histoire dans un récit «  national  » ukrainien ou russe. Au contraire, l’auteur mobilise son érudition pour mettre également en évidence l’émergence et le développement lents et contradictoires d’une relation russo-ukrainienne, où les processus de domination culturelle et politique ont connu beaucoup d’allers-retours. Ceci avec beaucoup d’attention et de prudence : car comme Andreas Kappeler l’écrit, il ne s’agit pas de projeter des catégories contemporaines dans le passé, ni de proclamer l’existence d’États-nations ou d’identités culturelles stables depuis le Moyen ge ou à l’époque moderne, moments de l’histoire où ces catégories sont à peu près vides de sens.

Sa démonstration permet de comprendre que l’émergence des consciences nationales et des États actuels, ainsi que des rapports entre peuples, est le résultat d’un enchaînements de contingences, plutôt que la suite logique d’un quelconque événement fondateur. De ce point de vue, ses travaux sur le fonctionnement de l’Empire multi-ethnique russe avant 1917 le prémunissent de la tentation d’une lecture « nationale » et unilatérale de l’évolution de ces territoires, qu’elle soit russo-centrée ou ukraïno-centrée. Il ne cesse de nous rappeler que les territoires de l’Ukraine contemporaine furent avant 1918 des lieux de cohabitation interethnique, où les identités pouvaient fluctuer, offrant peu de place à un discours national exclusif, mais au contraire à la production de nombreuses interactions et de rapports de domination changeants. On retrouvera ces phénomènes d’interrelations complexes pendant la période soviétique. Cette profonde culture du fonctionnement de l’Europe des Empires donne à l’auteur une capacité de jugement et de contextualisation qui sert puissamment la question centrale de son livre.

2. Mais Russes et Ukrainiens ne se résume pas à cette analyse sur mille ans de la construction de la relation russo-ukrainienne, au miroir de l’évolution des États et des sociétés. C’est aussi une réflexion en filigrane sur la construction des récits historiques: comment les chroniqueurs et historiens ont-ils interprété et réinterprété les données du passé ? Quels discours ont-ils élaborés ? Partant des textes anciens, de sources littéraires ou des premières histoires savantes, l’ouvrage met en évidence les principaux moment d’élaboration des récits historiques « nationaux » ou « impériaux » en éclairant tout particulièrement les travaux des XIXe et XXe siècles. La conception de l’histoire « impériale » étatiste grand-russe est ainsi analysée, tout comme les travaux des premiers historiens de l’école ukrainienne nationale. Cette deuxième lecture possible du livre permet donc d’inscrire dans notre réflexion une seconde chronologie : celle de la construction du regard savant sur les rapports ukraino-russes, et bien entendu sur ses contenus idéologiques.

L’objectif d’Andreas Kappeler n’est pas de concilier toutes les thèses — beaucoup d’entre elles sont strictement incompatibles — ou d’arriver à produire une interprétation enfin impartiale de cette histoire. Certes, il se place dans un schéma interprétatif où domine l’importance des facteurs relationnels, du caractère fluctuant et situé des identités individuelles et collectives. Mais il propose une prise en compte des divers points de vue formulés au fil du temps, des interprétations plurielles, afin que l’on comprenne les modalités de leur formation. De ce point de vue, A. Kappeler est fidèle à sa conviction que toute histoire se doit d’être polyphonique. Il cherche aussi à se dégager des trames narratives dominantes, proposées par les historiographies impériales, russe puis soviétique, qui ont eu une profonde influence sur la représentation de nations voisines « périphériques » d’une Russie, posée elle comme acteur central de l’histoire de l’Europe orientale.

3. Enfin, le troisième niveau de réflexion auquel nous introduit le livre porte sur les usages politiques de cette histoire croisée. Bien sûr, on voit bien — c’est d’ailleurs le point de départ du livre — que la question centrale d’Andreas Kappeler est l’instrumentalisation des arguments historiques par le pouvoir russe actuel, lequel remonte constamment au « baptême de la Rous’ » à Kyiv en 988. Mais l’auteur explore aussi divers autres épisodes d’instrumentalisation, dont un cas spectaculaire : l’annexion des terres sous domination polonaise en rive droite du Dniepr par Catherine II (1793). L’impératrice justifia alors cette annexion par un supposé devoir de protection envers ses compatriotes orthodoxes, des serfs ukrainiens dont le sort au quotidien continuerait pourtant, pendant des décennies, d’être réglé par les maîtres de ces terres, des seigneurs polonais dont la domination sociale n’allait nullement être remise en cause. Néanmoins, la focalisation de l’ouvrage sur les instrumentalisations du présent reste dominante, car l’objectif central de ce texte est de décrypter les arguments de légitimation « historique » invoqués par le pouvoir russe actuel pour dénier à l’Ukraine le droit à une existence autonome.

Ces trois niveaux de lecture, d’une histoire politique et culturelle déroulée sur un millénaire, d’un regard sur la construction des récits historiques et d’une réflexion sur les usages politiques de cette histoire sont entremêlés avec finesse tout au long des pages qui vont suivre. Andreas Kappeler a su retirer l’uniforme de l’historien sans en abandonner la posture rigoureuse, la capacité réflexive et argumentative, la solidité des connaissances, pour endosser la casquette de l’essayiste.

Partager cet article

LinkedIn Reddit

À lire également