Marina Litvinovitch. Photo : Vassili Petrov

Marina Litvinovitch. Photo : Vassili Petrov

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Comment démocratiser la Russie ? C’est la question centrale qu’ont soulevée d’éminents opposants au régime de Poutine lors d’une réunion organisée par le Collège des Bernardins, avec l’appui du Parlement européen, dans le cadre du 5e Forum mondial Normandie pour la paix.

Des représentants de l’opposition démocratique russe, des experts, un écrivain reconnu, un parlementaire européen mais aussi des spécialistes français de la Russie et des journalistes se sont réunis à Caen les 22 et 23 septembre pour évoquer des pistes possibles vers une future Russie démocratique post-poutinienne. Leur appel aux institutions et aux médias occidentaux était clair : ne nous oubliez pas.

« Consacrez plus d’espace à la réalité de l’opposition démocratique russe, aujourd’hui présente non seulement en Russie mais aussi dans l’émigration un peu partout dans le monde », écrivent dans leur communiqué final les participants de cette rencontre. Parmi eux se trouvaient l’écrivain et historien, Boris Akounine, la docteure en droit et femme politique russe, Elena Loukianova, l’historien et membre de l’ONG Mémorial, Nikita Petrov, la journaliste et défenseure des droits humains Zoïa Svetova, la militante d’opposition et militante des droits de l’homme, Marina Litvinovitch, et le cofondateur de Free Russia Forum, Ivan Tioutrine.

Les participants se sont accordés sur une série de points qui pourraient, à l’avenir, fournir une base institutionnelle et constitutionnelle à la fondation d’un État de droit en Russie. À l’issue du séminaire, Elena Loukianova et Marina Litvinovitch ont partagé avec Desk Russie certaines de leurs réflexions sur l’avenir de leur pays.

Marina, vous avez évoqué lors de vos prises de parole une rupture totale en Russie entre l’État et la société. En quoi consiste cette rupture, et quelles sont les perspectives d’avenir?

Marina Litvinovitch – Je vois que l’État de Poutine, le modèle d’État qu’il bâtit, n’est pas viable. C’était évident avant la guerre, et le conflit a accéléré ce processus. Mon résumé est donc simple : je vois que la fin de l’État poutinien se profile. Quant à la société, elle est dans un état très difficile. La société n’est pas prête à résister. La société est éclatée de l’intérieur, elle n’est pas consolidée. Sa soumission en est une des preuves. Donc, les perspectives immédiates pour la vie en Russie ne sont pas du tout roses, car une société faible va permettre que tout et n’importe quoi lui soit infligé, et c’est très dangereux. On parle souvent du futur État, de qui va le bâtir. Mais la question de l’état de la société, des positions qui la traversent, est toute aussi importante. La société russe est très gravement malade, cela constitue une préoccupation énorme.

Vous critiquez toutes les deux la politique de visas des pays européens à l’égard des ressortissants russes. Cette politique fait partie des sanctions frappant la Russie en raison de sa guerre en Ukraine. Considérez-vous tout de même que certaines de ces sanctions sont efficaces ?

M.L. – On ne doit pas repousser la société russe. On ne doit pas repousser la jeunesse, les représentants des cercles académiques et culturels, les habitants de différents centres urbains en Russie. Il est très important de préserver leur orientation européenne. Par exemple, même si l’on interrompt certaines choses, il faudrait préserver les projets culturels — c’est important aussi pour l’Europe.

Elena Loukianova – Je pense que la question des visas ne relève pas de sanctions. On pourrait appeler cela une mesure de sécurité, du moins pour les pays qui ont une frontière terrestre avec la Russie. Pour les autres, il s’agit plutôt d’émotion. Et cette émotion est erronée, mais je ne formule aucun reproche à cet égard. Simplement, je lance un appel aux politiciens européens pour qu’ils se tournent vers l’avenir, car lorsque ce régime cessera d’exister, ils se retrouveront face à un pays avec lequel tous les contacts auront été rompus, un pays qui est vaste, qui abrite une société profondément malade, un État faible, et cela risque d’être encore pire. Comme disaient certains des participants du séminaire, le véritable intérêt de l’Europe en terme de la sécurité, c’est d’avoir des contacts normaux avec la Russie, d’avoir une Russie démocratique à ses côtés, et pour qu’elle devienne démocratique, il faut travailler avec elle.

Elena Loukianova

Elena Loukianova. Photo : Edouard Glezin

On a beaucoup parlé ces derniers jours de la mobilisation partielle que Poutine a déclarée en Russie. Pensez-vous que la panique due à cette mobilisation pourrait déboucher sur des protestations plus massives au sein de la population ?

E.L. – On a été incapable de diagnostiquer de manière suffisamment précise à quel point cette société était malade, faute de sociologie véritable et sérieuse, absente durant toute cette période. Voilà pourquoi il est très difficile de faire des pronostics. On regarde ce qui est en train de se passer, et on observe les signes d’une escalade, mais aussi les signes de la maladie qui continue. Ce serait bien de comprendre à présent ce qu’il faut faire — avec en toile de fond un tel désastre, une telle tragédie humaine. La situation est telle qu’elle est, et c’est à partir de cette situation que nous devons bâtir notre stratégie et notre tactique.

M.L. – La mobilisation ne conduira pas les masses dans la rue. La journée d’hier l’a démontré, très peu des gens sont sortis manifester, un peu plus moins même qu’au début de la guerre. Mais cela envoie tout de même un signal très important pour la société. Et les signes de ce genre vont continuer à s’accumuler. Mais, évidemment, l’événement le plus conséquent serait une défaite de la Russie. Pour la société russe cela représenterait le choc le plus dur, capable de modifier la situation de manière cardinale, sans toutefois savoir dans quelle direction.

Voulez-vous dire que dans l’esprit des citoyens russes, une victoire de la Russie en Ukraine est encore possible ? Et en quoi consisterait-elle, selon eux ?

M.L. – Bien sûr. Ils croient en l’armée russe.

E.L. – Ils croient aveuglément en leur président.

M.L. – Tout à fait. Ils croient en Poutine, ils sont convaincus qu’il va tout résoudre. En plus, la télévision leur dit tous les jours : « Tout se passe bien. » Ils n’ont aucun doute qu’ils vont gagner.

Où se situent les limites d’une telle victoire ? S’agit-il pour eux de s’emparer de l’Ukraine tout entière ?

M.L. – Cela, personne ne le sait vraiment. La victoire, comme la défaite, se jouent dans la tête des gens. Vous pouvez occuper une partie de l’Ukraine mais cela peut être interprété comme un échec, ou, au contraire, comme une victoire. Personne ne comprend vraiment, car cela n’a malheureusement aucun lien avec la réalité.

Vous avez affirmé, toutes les deux, qu’il reste encore en Russie des gens avec qui l’Europe peut parler. Comment les trouver ?

E.L. – Ils sont très nombreux, et ils sont visibles. Ils ne se cachent pas. Au minimum, c’est un tiers de la population.

M.L. – Même au sein de la Douma on peut trouver à qui parler. C’est pareil pour tous les organes du pouvoir. Mais il s’agit d’un travail à mener.

Côté européen, existe-t-il des mécanismes pour communiquer avec ces gens ?

E.L. – Les Européens ne le souhaitent tout simplement pas. Ils sont enfermés dans leurs émotions. Ainsi, dans le cas des visas, il est plus facile de refuser d’en accorder que de mener un véritable travail de différenciation. Au sein du Parlement européen certains font malgré tout ce travail difficile, ils ne se découragent pas.

Elena, vous avez affirmé que les documents qui peuvent servir à la fondation d’un futur État de droit en Russie existent déjà.

E.L. – Ces dernières années, des spécialistes préparaient, chacun dans son domaine, le document relatif. Nous, à l’Université libre, nous sommes prêts à rassembler tout cela sur une plateforme unie. Nous proposons de créer un laboratoire de l’Université libre. Mais il faudrait que l’Union européenne soutienne cette initiative, car nous ne sommes que des bénévoles, nous n’avons pas de moyens. Avec un tel soutien, nous pourrions avancer, il faut encore mener un travail de réflexion, de finalisation. Mais tout cela est possible. Et on va le faire quoi qu’il en soit. Le projet de Constitution est prêt, les 100 premières ordonnances du gouvernement transitoire sont prêtes, le projet de réforme de la justice est prêt, la réforme du service fédéral pénitencier est également prête, ainsi que la réforme des organes de sécurité, des autorités locales, des médias, la réforme électorale et parlementaire également. On n’a pas encore abordé l’économie. Donc, en fait, dès qu’un nouvel organe du pouvoir se créera en Russie — et on ne peut encore savoir quelle forme il prendra (il se peut qu’il soit de nature révolutionnaire) —, il pourra demander : « Quels sont les documents dont nous avons besoin ? » De notre côté, tout devra être prêt à ce moment-là.

Marina, vous avez fait le choix de rester en Russie. Comment voyez-vous votre avenir proche ?

M.L. – Je me prépare pour la prison. C’est une perspective très réelle. J’y suis prête, ainsi que beaucoup de ceux qui ont choisi de rester en Russie.

E.L. – Marina, mais tu as des enfants…

M.L. – Mes enfants sont déjà grands. J’ai préparé tout ce que je pouvais préparer. Surtout les documents. Je suis allée me faire soigner les dents, car en prison c’est impossible. Je pense tout simplement qu’il sera très important d’être sur place, en Russie, quand des événements importants vont se produire. Je vais donc y rester jusqu’au dernier moment, tant que j’aurai cette possibilité. Je suis frappée d’amendes, je suis jugée pour une chose ou une autre, tout le temps. Mais je reste en Russie.

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