Protestations à la frontière contre l’arrivée massive de Russes. // France24, capture d’écran

Protestations à la frontière contre l’arrivée massive de Russes. // France24, capture d’écran

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Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, près de 700 000 Russes auraient fui leur pays pour des raisons diverses : par opposition politique à la guerre, à cause de problèmes économiques liés aux sanctions occidentales, par peur d’être enrôlés dans l’armée. Au moins la moitié de ces personnes se sont installées au Kazakhstan, en Géorgie et en Arménie. Mais quel est l’impact de cette arrivée massive sur les pays d’accueil ? Notre auteure, une jeune chercheuse, décrit la situation dans son pays, la Géorgie.

Les relations entre la Russie et la Géorgie ont toujours été tendues. Dans les années 1990, la Russie a attisé plusieurs guerres séparatistes en Géorgie1 ; en 2008, la Russie a envahi le pays alors en pleine modernisation2, ce qui fut une sorte de répétition générale avant la guerre contre l’Ukraine et un rendez-vous manqué pour les Occidentaux qui n’ont pas réagi adéquatement. Aujourd’hui, la Russie occupe toujours 20 % du territoire de la Géorgie. Pourtant, alors que les Géorgiens sont soumis à une procédure de visa des plus strictes pour se rendre en Russie, la Géorgie dispense les citoyens russes de visas. Cette facilité d’accès a fait de la Géorgie l’un des rares pays vers lesquels les Russes peuvent fuir. Au printemps, des dizaines de milliers de Russes sont arrivés en Géorgie pour un séjour de longue durée. Des centaines de milliers de Russes supplémentaires sont arrivés pendant la saison estivale. En août, le nombre total de Russes en Géorgie s’élevait à 300 000.

Les problèmes démographiques, sécuritaires et sociaux — par exemple la montée en flèche des prix des loyers ou l’enregistrement souvent opaque de sociétés russes — font qu’une importante majorité de citoyens géorgiens sont saisis d’une angoisse quasi-existentielle face à cet afflux de Russes.

La Géorgie compte une population en déclin rapide, d’environ 3,6 millions d’habitants. Au cours de la seule année 2021, 100 000 Géorgiens ont quitté leur pays en raison des difficultés économiques et d’une situation d’impasse politique intérieure. Désormais, et c’est peut-être le plus important, les Géorgiens ont perdu toute confiance dans la capacité ou même la volonté de leur gouvernement géorgien de filtrer les Russes qui entrent sur le territoire. Durant les premiers mois de la guerre en Ukraine, l’opinion géorgienne, y compris dans les rangs de l’opposition, demandait la mise en place de visas pour les Russes. Mais le gouvernement a rejeté cette idée, la qualifiant de « xénophobe ». On a accueilli tous les Russes, comme s’il s’agissait de touristes fortunés venus dépenser leur argent en Géorgie. Le gouvernement du Rêve géorgien3 a par ailleurs pris l’habitude de refuser l’entrée sur le territoire à de véritables dissidents russes. A côté de cela, ce gouvernement n’a pas arrêté un seul espion russe depuis dix ans qu’il est au pouvoir. L’attitude négative de la population géorgienne provient largement de ce sentiment d’insécurité collective et d’absencede garantie des intérêts nationaux de la part du gouvernement.

L’inquiétude s’est accrue fin septembre, lorsque sont apparues des images de files d’attente, longues de 16 kilomètres, de voitures russes tentant de penétrer en Géorgie. Au-delà des problèmes de sécurité, la situation humanitaire du côté russe de la frontière était désastreuse. Pendant des jours et des jours, des personnes qui n’y étaient absolument pas préparées ont dû attendre dans le froid des montagnes, sans nourriture ni vêtements appropriés.

Graffiti à Tbilissi

Graffiti à Tbilissi. // Page Facebook de Dedaena Bar

Graffiti à Tbilissi

Graffiti à Tbilissi. // OC Media (СС BY 4.0)

Le bar Dedaena, à Tbilissi

Le bar Dedaena, à Tbilissi, a été attaqué par des hackers et des propagandistes russes après avoir introduit un système de « visas » pour les Russes. // Dojd, capture d’écran

Contrairement à la première vague de citoyens russes arrivés au printemps, on peut douter que les personnes qui arrivent actuellement soient financièrement autonomes. Des informations parvenant du Kazakhstan indiquent que certains nouveaux émigrés russes dorment dans des cinémas. Le gouvernement géorgien continue de prétendre qu’il maîtrise pleinement la situation, que cet afflux contribue à à la richesse nationale de la Géorgie, et que les inquiétudes qui s’expriment sont sans fondement Certains représentants du Rêve géorgien ont assuré que la beauté du pays, sa capacité à attirer le visiteur, avaient toujours généré de longues files de voitures à la frontière avec la Russie.

Tous les partis d’opposition — y compris ceux considérés comme des satellites du gouvernement — ont exprimé leur mécontentement. La principale formation d’opposition, le Mouvement national uni, estime que les Russes devraient être soumis à une « taxe d’occupation » spéciale d’environ 300 euros qui devrait être ensuite reversée aux réfugiés géorgiens provenant des régions occupées militairement par la Russie. Certains opposants parlent d’une « annexion de la Géorgie sans les tanks ».

Le parti Droa a organisé une manifestation à proximité de la frontière, pour que les Russes aperçoivent à leur arrivée des bannières soutenant l’Ukraine, ainsi que des panneaux disant pourquoi ils ne sont pas les bienvenus en Géorgie. La police georgienne a cherché à dissimuler ces banderoles, ce qui a suscité de l’indignation sur les réseaux sociaux. Droa rappelle qu’une partie de la Géorgie est occupée par la Russie, et qu’il faudrait filtrer les citoyens de cet État occupant. Certains Georgiens ayant rejoint le combat contre l’armée russe aux côtés des Ukrainiens4, militent pour la fermeture de la frontière.

Cependant plusieurs personnalités publiques, ainsi qu’une petite partie de la population, se sont montrées plutôt disposées à accueillir les Russes pour des raisons à la fois humanitaires et pragmatiques. Ces personnes estiment que plus les Russes quittent leur pays, moins il restera d’hommes susceptibles de se faire enrôler contre l’Ukraine. Mais comme la Russie s’abstient de fermer ses frontières, beaucoup pensent que Poutine ne cherche en réalité qu’à se débarrasser d’opposants ou de protestataires potentiels et des opposants. Quant à l’argument humanitaire, il est, pour la majorité des gens, moins décisif que les sujets d’inquiétude déjà mentionnés.

Un problème supplémentaire se pose pour la Géorgie : il y a une forte probabilité qu’en Abkhazie et en Ossétie du Sud, deux territoires occupés par la Russie, des habitants soient enrôlés puis expédiés à la guerre en Ukraine. La plupart des habitants de ces territoires détiennent des passeports russes, chose qui résulte d’une intense politique russe de « passeportisation forcée »5. On ignore comment le gouvernement géorgien réagirait alors. Pourrait-il accueillir tous ceux qui fuiraient la mobilisation russe en provenance des territoires occupés de Géorgie ?

Traduit de l’anglais et annoté par Clarisse Brossard

  1. Il s’agit des guerres de sécession d’Ossétie du Sud (1992) et d’Abkhazie (1992-1993) qui ont fait des dizaines de milliers de victimes, ainsi que des centaines de milliers de déplacés internes en provenance de ces deux régions. A l’issue du conflit, ces territoires (représentant 20% de la Géorgie) se sont retrouvés de facto coupés du territoire géorgien. 

  2. À l’été 2008, brandissant divers prétextes, la Russie envahit une partie de la Géorgie en passant par l’Ossétie du Sud (ou « District de Tskhinvali » selon la terminologie géorgienne). Après la signature d’un cessez-le-feu, l’armée russe se replie partiellement. Dans la foulée, la Russie reconnaît les « indépendances » des « républiques » d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud : 20 % du territoire géorgien est de fait placé sous le contrôle de Moscou. 

  3. Le Rêve géorgien (Kartuli otsneba) est le parti au pouvoir en Géorgie depuis 2012. Il a été fondé par Bidzina Ivanichvili, richissime oligarque proche de la Russie. 

  4. Depuis 2014, année du début de l’agression russe contre l’Ukraine, les Géorgiens possèdent leur propre légion de volontaires au sein de l’armée ukrainienne. Depuis février 2022, leur présence au sein des forces ukrainiennes s’est renforcée. 

  5. La « passeportisation » est l’une des stratégies utilisées par la Russie dès les années 90 dans le cadre de sa prise de contrôle des deux territoires géorgiens d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. Des passeports russes ont été distribués aux habitants, ce qui permet à la Russie de dire que ses actions et interventions visent à « défendre les intérêts » de sa « propre » population. 

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