Danila Tkatchenko. // Suomen valokuvataiteen museo, capture d’écran

Danila Tkatchenko. // Suomen valokuvataiteen museo, capture d’écran

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Propos recueillis par Dmitri Voltchek, pour Radio Svoboda.

Somewhere/Nowhere, l’exposition de Danila Tkatchenko à Venise, touche à sa fin. Tkatchenko, lauréat du prix World Press Photo et de plusieurs autres distinctions, est l’un des plus grands photographes russes. Il est recherché par la justice de son pays pour avoir tenté de faire échec à l’« opération spéciale » des services de sécurité. Il avait projeté de déclencher à distance des bombes fumigènes bleu et jaune pour faire apparaître l’image du drapeau ukrainien dans le ciel au-dessus du défilé organisé à Moscou le 9 mai dernier. Il vit aujourd’hui en Italie.


L’exposition de Venise présente des œuvres photographiques plus ou moins récentes et deux nouvelles vidéos. Pour son projet Planetarium, Danila Tkatchenko a photographié des villes abandonnées du Grand Nord, en éclairant les fenêtres de maisons à l’abandon. Dans le cadre de son projet Monuments, il a réalisé des installations dans des églises à moitié délabrées. L’une de ses vidéos s’intitule Scène : des bombes fumigènes périmées, vestiges de l’armée soviétique, s’enflamment dans une Maison de la culture désaffectée. Dans la vidéo Feu d’artifice, filmée après le début de l’agression russe contre l’Ukraine, des feux d’artifice servent d’armes à feu dans un complexe abandonné.


Comment comprendre le titre Somewhere/Nowhere ?

Ce titre m’a été suggéré par le commissaire de l’exposition, Mario Peliti. L’exposition a trait au projet impérial. Un empire est un État qui n’a pas de base, pas d’existence, qui a perdu son identité. D’une manière générale, l’exposition porte sur l’échec du projet colonial de l’Union soviétique et de la Russie contemporaine.

Comment interpréter les interventions géométriques noires de votre série Monuments ? J’ai pensé à une référence au suprématisme, mais vous aviez peut-être autre chose en tête.

La superposition continuelle de cultures n’aboutit en fin de compte à rien de cohérent. Je fais référence au modernisme soviétique : un événement finit en ruine, le suivant se termine lui aussi dans des ruines, c’est un projet qui échoue perpétuellement. Il s’agit d’un travail sur la mémoire, d’une tentative — vaine — pour trouver une sorte de cohésion.

Exposition de Danila Tkatchenko à Venise

Exposition de Danila Tkatchenko à Venise, octobre 2022. // Sa page Facebook

On vous a reproché de brûler des maisons dans des villages abandonnés pour le plaisir de produire un plan spectaculaire. À l’époque, vous ne vouliez pas répondre à ces critiques. Pouvez-vous maintenant nous donner une réponse ?

J’intervenais avec à mes côtés une équipe d’architectes et une équipe de juristes. Ces villages n’ont pas d’existence légale, pas de propriétaire. Les architectes ont établi qu’ils étaient voués à la démolition ou, en tout cas, ne pouvaient pas être restaurés, qu’ils n’avaient aucune valeur culturelle. Je reconnais qu’il s’agit d’un geste assez radical, mais il était important pour moi de marquer le moment de la mort du village russe. Certains médias russes laissent entendre que nous faisons revivre quelque chose, que nous retournons à nos racines. Je voulais montrer la réalité, dire que le projet Village russe est mort. Pour moi, c’était un rite de funérailles, un adieu à ce projet.

Comment décririez-vous votre relation avec le feu ? Vous semblez fasciné par cet élément.

Je travaille avec l’eau et avec le feu car ce sont des symboles fondamentaux pour l’humanité. Ce sont pour moi des outils artistiques ; ils m’attirent en raison de leur caractère primordial. Je ne dirais pas que j’aime le feu, mais le feu peut être un moyen bien précis d’exprimer des intentions artistiques.

Le projet Feu d’artifice fait-il référence à la guerre contre l’Ukraine ?

Oui, bien sûr. La guerre m’a énormément marqué, je ne peux pas ne pas y penser. Penser à l’absurdité de tout cela. Notre État a dépassé les bornes et cela a conduit à un désastre.

Votre attitude à l’égard de la Russie et de la communauté artistique russe, à supposer que celle-ci existe, a-t-elle changé depuis la guerre ?

Évidemment. Comme beaucoup, j’ai perdu toute illusion. Je considère personnellement que le projet « Russie » est terminé, je ne crois pas à sa survie. La communauté artistique dans son ensemble m’a aussi déçu car elle n’est absolument pas prête à défendre sa liberté. Elle est déjà à l’état de cadavre.

Vous êtes le seul à avoir tenté un projet (Opération spéciale) où l’art est un moyen de défier le régime. Qu’est-ce qui vous y a décidé ?

Il m’était impossible de faire en Russie, pendant la guerre, un art qui ne soit pas lié à la guerre, impossible de faire comme si de rien n’était. Malheureusement, la communauté culturelle russe est devenue totalement conformiste ; au fil des années de répression, elle a pris l’habitude de se retirer des affaires du pays. C’est aussi l’une des raisons du désastre. J’ai compris que ce n’était pas admissible et j’ai décidé de faire ce que je pouvais pour ne pas avoir honte plus tard de mon inaction. Mais cela m’a attiré beaucoup de critiques de la part de la communauté culturelle : j’étais un traître, je mettais les autres en danger. Cette attitude, à savoir ne rien faire et ne pas attirer l’attention, m’est totalement étrangère.

Celui qui prépare un projet comme le vôtre, qui défie le FSB (Service fédéral de sécurité) et le FSO (Service fédéral de protection), s’expose à de gros risques. Il faut être très motivé et particulièrement courageux. Vous auriez pu vous faire prendre au début du montage et les conséquences auraient pu être terribles. Comment avez-vous appréhendé les choses ?

Je suis conscient des risques. Naturellement, j’ai été prudent. J’ai tout fait pour assurer la sécurité de mes proches, personne n’était au courant de mon projet, je n’ai impliqué personne en aucune manière. Qu’est-ce qui m’a décidé ? Je le répète, il y a une guerre là-bas, avec des milliers de victimes. Quand on regarde ce qui se passe, on ne peut pas ne pas réagir.

Aviez-vous renoncé à toute éventualité de retour ? Ou bien pensez-vous que l’effondrement du régime serait imminent ?

Je suis certain que le régime va s’effondrer d’une manière ou d’une autre, il y a des limites à tout. Mais rester dans le pays, garder le silence, accepter la situation comme normale, c’était pour moi absolument impossible. Il s’agit simplement d’une décision morale.

En mai, vous avez dit que vous ne saviez pas comment les services spéciaux vous avaient identifié. Avez-vous des informations à ce sujet ?

J’ai à présent connaissance de mon dossier, il comporte plusieurs volumes. J’ai un avocat en Russie qui suit l’affaire. C’est une femme de ménage qui aurait averti les autorités. Je n’en suis pas sûr, ces informations viennent des forces de sécurité.

Combien y a-t-il eu de perquisitions ? Y a-t-il eu des actes d’enquête récemment ?

L’équipe d’enquête comptait au départ quinze personnes, puis elle a été réduite à un ou deux agents. Actuellement je n’observe aucune activité, je ne sais pas ce que font les enquêteurs. Au tout début, des perquisitions ont eu lieu chez mes parents, chez les parents de mon amie, dans les appartements où j’ai habité.

J’en viens à une question abstraite : que peut l’art contre le pouvoir ? Votre expérience vous a-t-elle convaincu que l’art était impuissant, ou vous a-t-elle incité à entreprendre quelque chose du même ordre mais de manière différente ?

Chacun peut lutter avec les moyens dont il dispose. Je suis un artiste, je lutte en faisant de l’art. N’importe qui — un bon pyrotechnicien, un tireur d’élite, un bon charpentier — peut trouver des moyens de combattre le régime s’il en a l’intention.

Scènes de Danila Tkatchenko

Un tireur d’élite, certainement. Mais un artiste ?

J’ai l’intention de monter un projet en collaboration avec des artistes ukrainiens, dans le champ de l’actionnisme, afin d’inciter les Européens à donner de l’argent pour aider militairement l’Ukraine. D’une manière générale, les frontières de l’art sont aujourd’hui très floues. Il est toujours possible de dessiner une affiche et de sortir avec dans la rue.

Vous passez de la photo à l’actionnisme ?

La photographie est un outil. Les frontières de la photographie, de la sculpture, de l’actionnisme désormais se confondent. Tout est très fluide, il est difficile de dire : ceci est de la photo, ceci est de l’action, ceci est de la sculpture, ceci est de la peinture.

J’aimerais que vous parliez de votre expérience d’émigré. Éprouvez-vous de la nostalgie ? Vous sentez-vous bien en Europe ?

Je ne ressens aucune nostalgie. Après ce qui est arrivé à la Russie, après le déclenchement de cette guerre, je ne sais pas comment je pourrais être nostalgique. Cela m’aide même, dans une certaine mesure, car je comprends que l’État russe n’a pas d’avenir. Bien sûr, je me heurte à des difficultés nouvelles, trouver un logement par exemple, mais tout cela paraît futile au regard de la guerre.

Nombreux sont ceux qui se plaignent des difficultés rencontrées par les artistes russes en Occident parce que le rejet de la culture russe aurait atteint un point tel que même les artistes les plus opposés au régime ne trouvent pas de soutien. Est-ce exact ? Avez-vous ressenti des préjugés à votre égard ?

Quand on arrive en Europe, on comprend pourquoi il y a un certain rejet de la culture et des artistes russes. On trouve encore malheureusement, chez la majorité des Russes, des syndromes post-impériaux ; on le voit dans leurs réflexions, dans leurs conversations. La culture impériale est ancrée dans le code culturel de l’éducation, dans les habitudes, les pratiques. Il est très difficile de s’en débarrasser, cela demande un long travail. Je m’aperçois combien ceux qui sont restés en Russie pensent autrement, ont une autre vision de la situation. L’idée que l’État est inamovible, qu’il est vain de discuter avec lui, que quelqu’un en haut décide pour vous, est profondément enracinée dans l’esprit de l’homme russe, qui n’en a d’ailleurs pas toujours conscience. On comprend que cela puisse être agaçant. Beaucoup d’artistes russes tout simplement s’en vont et se taisent, ils ne font rien, ils essaient de ne pas se manifester. Une grande partie de la communauté culturelle russe est juste conformiste, elle n’inspire aucun respect.

Suivez-vous la vie artistique russe ?

Je ne crois pas que tout cela, dans l’ensemble, en vaille la peine. Je ne crois pas qu’il faille organiser des foires de l’art ou des expositions sur la culture russe pendant la guerre. Le malheur est que cette culture est devenue parfaitement conformiste. Elle est à l’agonie.

Vous avez dit que le projet « Russie » était pour vous terminé. Vous dites à présent que c’est la fin de la culture russe. J’imagine l’indignation que ces propos peuvent susciter chez ceux qui vivent et continuent de travailler là-bas, qui pensent que la culture russe n’est pas finie mais s’est juste un peu fourvoyée et finira par renaître. Qu’en pensez-vous ?

C’est mon avis personnel. Je comprends qu’on puisse ne pas le partager. Chacun son opinion. Je pense que faire de l’art pendant Auschwitz est totalement contraire à l’éthique. Il ne peut pas y avoir d’art dans un État comme le nôtre. Selon moi, le dernier de nos soucis aujourd’hui doit être la culture russe. La notion même de « culture russe » est radicalement impériale, il me semble que la culture russe n’a rien d’un monument. Si elle existe, elle se débrouillera bien toute seule : soit elle restera, soit elle disparaîtra. On n’y peut rien, il faut juste rester humain.

Cela ne vous fait rien qu’on déboulonne une statue de Pouchkine en Ukraine ?

Je ne m’inquiète pas pour Pouchkine. Malheureusement, notre État s’est approprié Pouchkine, il s’est approprié Dostoïevski, il s’est approprié la Grande Guerre patriotique, et tout cela va disparaître avec lui. Nous pouvons être fiers de notre régime ! Chaque pays doit avoir une société civile : soit la société peut se défendre, soit elle ne le peut pas. Dans notre cas, la communauté culturelle n’a pas pu se défendre et elle en paie le prix.

La Patrie, œuvre de Danila Tkatchenko

La Patrie, œuvre de Danila Tkatchenko

Peut-on dire que l’exposition de Venise est pour vous une sorte d’adieu à la Russie ?

C’est un projet non pas sur la Russie, mais sur l’impérialité, sur la colonialité. Au fond, je m’intéresse à la question de la décolonisation de la conscience. Cela dépasse largement la question de la Russie. L’Europe et le monde entier connaissent une problématique similaire avec le syndrome postcolonial. Le processus de décolonisation va encore durer très longtemps et l’on ne sait pas comment cela va finir. D’autant qu’on assiste aujourd’hui dans le monde à un virage à droite : de nombreux pays se tournent vers la droite. Dans ce processus en cours, la Russie est l’exemple le plus affligeant.

Pourquoi ce virage ?

Je pense que c’est lié aux nouvelles possibilités d’information, à Internet, aux énormes flux d’information qui brouillent la notion de réalité. Beaucoup de gens ont peur dans un monde où ils ne comprennent pas ce qui se passe, car l’information présente chaque situation sous de multiples facettes. Cela crée une base instable pour l’individu. Se tourner vers la droite, c’est chercher sous ses pieds un socle plus ferme pour se sentir plus assuré. Mais c’est une illusion, cela ne pourra pas aider.

Pourquoi la Russie est-elle devenue le chef de file des forces archaïques et obscurantistes ?

Cela tient à ses paysages, à son espace, à l’immensité de son territoire. La Russie est le dernier empire classique, avec des territoires immenses et un centre unique. Cette structure ne correspond pas du tout à la modernité. Le dernier empire s’effrite, c’est un processus très lent, qui se poursuit mais qui, je crois, touche à sa fin. Comme c’est le dernier empire, toutes les forces chauvinistes s’y sont concentrées.

Vous pensez que la Russie est condamnée ?

En tant qu’État, absolument. Voyez comme c’est ridicule : Moscou, avec au centre sa forteresse médiévale vers laquelle mènent toutes les routes qui butent sur un château moyenâgeux à l’intérieur duquel il y a un trou noir. C’est une structure totalement dysfonctionnelle dont ni les régions, ni les pays voisins, ni personne n’a besoin, à l’exception de la poignée d’individus qui s’y terrent. Ils essaient de faire tenir le tout sur des principes idéologiques archaïques qui ne fonctionneront pas longtemps.

Vous avez dit « trou noir », et je me suis souvenu de votre projet Monuments avec vos interventions noires dans les ruines.

Pour moi, l’art est une réflexion sur l’espace qui nous entoure, une communication avec la réalité. Ce qui se passe autour de soi, on cherche à le sublimer et à se l’expliquer par un processus de fabrication, et l’on obtient un résultat. Il s’agit d’un dialogue.

De nombreux artistes ukrainiens disent qu’ils ne peuvent plus faire de l’art maintenant, à cause du contrecoup psychologique. Et vous ? En Italie, vous faites de l’art ou bien vous soignez vos traumatismes et vous étudiez votre dossier pénal ?

Bien sûr, il y a un processus de guérison, de retour à soi. Je me remets lentement, je commence à former des projets, je repousse lentement la Russie hors de moi et de ma vie. J’essaie de regarder le monde d’un point de vue non russe. Je trouve ce processus intéressant car le fait d’avoir quitté la Russie produit des effets importants. La perspective change immédiatement, la perception de la situation change. Quand on se trouve à l’intérieur d’un pays, le milieu exerce une forte pression. Quand on quitte cet espace, on change aussitôt de point de vue. C’est un élargissement du champ visuel. Mais qu’en sortira-t-il ? On verra. J’ai beaucoup de nouvelles idées. Pour l’instant, je rassemble mes forces, je veux me remettre au travail.

Comme une sortie de prison ?

Oui. Ce qui se passe est terrible mais je suppose que cela devait arriver. Le point positif est que l’on en a terminé avec vingt ans de stagnation en Russie. On avait l’impression qu’il était impossible de changer quoi que ce soit, et maintenant il y a un espoir de changement. Malheureusement, le changement n’ira pas sans difficultés, mais il y a un mouvement vers quelque chose de nouveau et, pour un artiste, c’est une bouffée d’air.

Traduit du russe par Fabienne Lecallier.

Version originale.

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