Poutine lors d’une réunion avec des jeunes à Volgograd, le 2 février dernier. // kremlin.ru

Poutine lors d’une réunion avec des jeunes à Volgograd, le 2 février dernier. // kremlin.ru

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Desk Russie publie cette contribution à l’édition allemande du Livre noir de Vladimir Poutine, qui vient de paraître outre-Rhin. Le grand historien allemand Karl Schlögel dresse un portrait saisissant du « maître du Kremlin ».

Depuis le 24 février 2022, nous sommes les témoins d’une guerre comme l’Europe n’en a plus connu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les historiens, dont le métier est d’étudier le passé, deviennent soudain les témoins de processus qu’ils n’étudient généralement qu’avec recul, mais qui se déroulent désormais sous leurs yeux comme une histoire du présent : dans le staccato des informations qui s’enchaînent, dans les gros plans des reporters de guerre, dans les images de roquettes frappant des quartiers résidentiels, de champs en feu, d’équipes de sauvetage en mission permanente, de cadavres au bord des routes, de récits insoutenables de tortures, de viols, de meurtres. Ils sont les témoins oculaires d’une guerre d’extermination.

Et bien que les événements soient si irréfutablement réels, on ne veut pas en croire ses yeux. Ils sont tellement incompréhensibles qu’on est tenté de se réfugier dans des interprétations, des analyses, des théories qui ne sont pourtant guère plus que des tentatives impuissantes de rationalisation, qu’on est tenté de donner un sens à ce qui est insensé et manifestement criminel et génocidaire. On cherche la clé qui explique et résume tout : comme « le retour du mal archaïque », comme la réaction logiquement inévitable de la « grande puissance russe humiliée par l’Occident » et bien d’autres choses encore. Mais de même que la résistance ukrainienne à l’assujettissement et à la destruction du pays vient d’abord et avant tout du canon des fusils, la description et l’analyse appropriées de la guerre russe ne peuvent sans doute venir que de la rupture avec l’illusion que l’on pourrait faire quelque chose contre la violence brutale avec des mots. Même la théorie et l’analyse doivent d’abord s’être rendues à un aveu d’échec pour que la désillusion, c’est-à-dire la perte des illusions, ramène à la réalité. On pourrait certes commenter beaucoup et dire ceci ou cela, mais on ne peut rien changer à l’impuissance de celui qui n’a que des mots, là où il s’agit en réalité de vie et de mort.

Comme on le voit depuis le début de l’invasion russe, les historiens, en tant que contemporains et citoyens qu’ils sont aussi et peut-être d’abord, prendront parti d’une manière ou d’une autre. Ils le feront par solidarité spontanée avec ceux qui, attaqués par un adversaire apparemment tout puissant et d’une cruauté sans limite, ont choisi de lutter pour leur survie et se défendent corps et âme. Mais peut-être aussi, en jouant de la rhétorique, exprimeront-ils des inquiétudes, appelleront-ils à rester réalistes, à évaluer les risques, à garder son sang-froid, à résister à la surexcitation et à l’hystérie, à laisser de côté la moralisation des indignés ; bref, les gadgets habituels dans le monde bien ordonné des discours où l’on donne des conseils de loin à ceux qui sont confrontés aux questions de vie et de mort.

L’histoire de cette guerre, de la provocation meurtrière à son origine, est aussi celle de la résistance courageuse de personnes qui, du jour au lendemain, passent du statut de citoyens ordinaires « comme vous et moi » à celui de combattants qui font face à la monstruosité — parce qu’ils fuient les missiles dans des abris, qu’ils s’installent pour des mois dans les profondeurs du métro, qu’ils laissent brusquement derrière eux tout ce qui les relie à leur travail et à leur vie quotidienne habituels, qu’ils doivent fuir, c’est-à-dire commencer une deuxième vie, qui n’a plus rien à voir avec la précédente.

Personne ne retiendra cette expérience sauf ceux qui auront vécu tout cela, non pas en tant qu’observateurs mais en tant que victimes et survivants, abîmés, mutilés, privés de tout. De cette situation naissent un nouveau langage, un nouveau genre, une nouvelle vision, de nouvelles images. L’histoire de la guerre russe contre l’Ukraine, dont on ne voit pas la fin et dont les possibles (et déjà annoncés) développements dépassent notre imagination, sera écrite un jour s’il reste du temps et des forces après la destruction et la dévastation infinies de vies, de corps et d’âmes, de pays et de cultures. Des montagnes de documents filmés, de rapports et de données enregistrés, de photos et de vidéos capturées sur les smartphones, de journaux intimes envoyés en ligne, fourniront le matériel pour les procès qui devront se tenir lorsque le monde sera remis en ordre, que la justice sera rendue aux victimes et que les criminels seront jugés, qu’ils soient célèbres ou anonymes pour le moment. Tout s’enchaînera pour écrire l’épopée de la résistance ukrainienne et le récit de la chute de l’Empire russe, dont nous ne pouvons pas encore connaître les ravages intérieurs et extérieurs, mais peut-être aussi l’histoire de la trahison de l’Europe et de l’Occident envers l’Ukraine.

Pour l’instant, ce récit n’existe pas, bien que les analyses s’empilent et que des bibliothèques entières de Putiniana se soient accumulées. Il n’y a pas encore de nom pour ce qui s’est formé en Russie. « Autocratie », cela semble souligner de manière trop conventionnelle la continuité avec l’ancien tsarisme et négliger les éléments modernes. « État mafieux », cela englobe les relations informelles propres au crime organisé, mais néglige sans doute la forme étatique et les racines russes autochtones de la fixation du pouvoir et de l’État. « Autoritarisme » reste manifestement en retrait par rapport à la transformation du pouvoir russe en dictature et en État policier. « Kleptocratie » décrit bien la convergence du capitalisme prédateur et du pouvoir, mais passe sous silence les aspects de l’hégémonie culturelle et du soft power, sans lesquels il est difficile d’expliquer la participation des Russes à la guerre de Poutine. « Néo-totalitarisme » reflète les traits de l’État policier et l’atomisation de la population, mais recule souvent devant le reproche courant selon lequel le terme représente un retour au discours totalitaire de la guerre froide, alors que l’éclectisme postmoderne du régime de Poutine saute aux yeux. Et ceux qui parlent de « fascisme » ou de « rachisme » (un néologisme formé à partir de l’anglais « Russia » et de « fascisme ») doivent toujours se défendre contre l’objection selon laquelle on en arrive à une assimilation trop simpliste et donc inadmissible de Hitler et de Poutine, alors que le régime de Poutine n’est pas porté par un mouvement de masse, et ainsi de suite.

Il est frappant de constater que la généalogie russo-soviétique n’apparaît guère dans la plupart de ces concepts (les antécédents des Cent-Noirs nationalistes et antisémites avant 1917, la clandestinité rouge-brun de la fin de l’Union soviétique, mais surtout le stalinisme) bien que les continuités structurelles, mentales, inscrites dans la transmission familiale soient pourtant évidentes : la planification, mais aussi l’arbitraire de la terreur de masse de 1937, l’agitation contre les ennemis intérieurs, la soi-disant cinquième colonne, le discours sur les ennemis du peuple et la trahison de la patrie. Manifestement, une inhibition fonctionne dans l’utilisation de certaines notions, comme si l’on ne voulait en aucun cas s’exposer au soupçon de tomber dans le piège de l’analogie ou de tomber dans le parallélisme trompeur, comme les cas de comparaison sans cesse rappelés : l’« humiliation » de l’Allemagne par le traité de Versailles, la conférence de Munich et la politique d’apaisement face à Hitler, le référendum et l’annexion des Sudètes et autres.

De nombreux arguments plaident en faveur du terme « poutinisme », qui s’est spontanément révélé adéquat dans la vie quotidienne, mais aussi dans un usage plus théorique du langage. C’est le nom de la Russie sous Poutine, ouvert à l’analyse des conditions historiques, sociales, culturelles, mais aussi une possibilité de faire face à la nouveauté du « phénomène Poutine ».

Poutine sur la scène qui représente le monde

On semble condamné à être un simple spectateur, comme les spectateurs d’un théâtre. Mais sur cette scène, on ne joue pas une pièce de théâtre, on donne un drame sanglant.

Ce n’est pas fuir la réalité pour se réfugier dans le monde de l’imagination artistique et de l’esthétique que de souligner que la politique ne peut être comprise sans la dimension esthétique et qu’il existe une relation étroite entre le théâtre et la réalité, entre l’écriture de l’histoire et le drame en tant qu’unité de lieu, de temps et de personnages en action. Cependant, rien n’abolit la différence radicale entre la réalité et l’imagination, entre les faits et la fiction. Le récit historique trouve ses limites, comme on le sait, dans le « droit de veto des sources » ; le poème, le roman, le drame, en revanche, ne suivent pas d’autres « lois » que celles de la production artistique. L’effacement de la différence irréductible entre faits et fiction ouvrirait la porte à la fuite de la réalité et à la manipulation. Comme le dit une analyse des médias russes de Peter Pomerantsev, tout serait alors également vrai et également faux. Ce qui est réel deviendrait alors une question de regard et d’interprétation, voire de pure invention et de mensonge. C’est ainsi que l’on transforme les coupables en victimes et les victimes en coupables, la résistance en terrorisme et l’agression en libération. Les médias russes l’ont montré à l’excès : les cadavres dans les rues de Boutcha ne sont plus des victimes de l’occupation russe, mais des fausses victimes humaines, déposées au bord de la route par des cinéastes ukrainiens. L’utilisation de demi-vérités et la diffusion de fausses informations sont devenues une forme essentielle de guerre hybride même si, dans l’ensemble, les mensonges ont la vie courte. Mais les dégâts qu’ils provoquent dans les cerveaux et les cœurs des publics travaillés par la propagande sont terribles. C’est ainsi que des peuples entiers peuvent être amenés à participer à des guerres, même si celles-ci sont manifestement criminelles, délirantes et inutiles. La guerre de Poutine est une guerre acceptée et soutenue par la Russie.

Chaque époque s’incarne dans ses formes culturelles spécifiques. Et s’il y a un jour une représentation du poutinisme — et ce sera après sa destruction ou son autodestruction —, elle ne pourra pas faire l’économie de son décryptage en tant que monde de formes culturelles. L’analyse de l’esthétique du poutinisme ne fait pas trop d’honneur à la personne dont elle porte le nom, ne suit pas un récit de l’histoire centré sur un individu, mais part du principe que la force de pénétration, l’attraction de ce qu’Antonio Gramsci — bien avant le débat sur le « soft power » — a appelé l’hégémonie culturelle, ne peut s’expliquer sans l’analyse des formes culturelles et symboliques. Le travail analytique et théorique à effectuer ici est à bien des égards comparable à l’effort que les intellectuels ont dû fournir lors de la montée, de la consolidation et du déchaînement du fascisme et du nazisme dans les années 1930. Il ne s’agit pas ici d’une assimilation schématique du fascisme et du poutinisme, mais de l’analogie d’une situation de dépassement de soi, dans laquelle le travail analytique et le diagnostic de l’époque devaient tenter de « faire avec » ce qui se préparait dans l’Europe de Mussolini et de Hitler — sans oublier celle de Staline.

La scène et le public

En tant que contemporains et spectateurs, nous avons regardé la scène sur laquelle s’est présenté, il y a deux décennies, un homme discret qui ne disait presque rien à personne, à l’exception du cercle restreint de ses collègues du KGB qui connaissaient le chemin de vie qu’il avait parcouru jusque-là. « Qui est ce Poutine ? », telle était la question étonnée non seulement des correspondants et des observateurs politiques sur place, en Russie même, et dans les capitales du monde entier, lorsqu’il est sorti pour la première fois des coulisses, présenté comme le successeur d’un président malade, prêt à abdiquer et soucieux de se protéger des poursuites judiciaires, Boris Eltsine.

Le monde entier connaît désormais le visage, les gestes, les mimiques, la façon de parler et même le corps de Poutine. Sa vie, entre les débuts d’un jeune issu d’un milieu modeste qui commence sa carrière dans les services secrets et le chef de guerre qui fait raser des villes et menace le monde de l’utilisation d’armes nucléaires, se révèle au grand jour. Son ascension de novice tâtonnant et regardant gauchement autour de lui à dirigeant se moquant sarcastiquement de ses « partenaires » occidentaux s’est déroulée sous les yeux de tous. Depuis son investiture en 2000, nous avons pu assister à toute une série de cérémonies d’intronisation retransmises à la télévision. Nous avons suivi les défilés sur la place Rouge le jour de la victoire et l’avons vu entouré de ses fidèles, heureux de pouvoir être à ses côtés lors d’événements aussi festifs. Nous avons maintenant une idée de l’aménagement de ses bureaux et de la manière dont il reçoit ses ministres pour écouter leurs rapports et leur transmettre des instructions. Même l’intérieur de la Maison Blanche à Washington n’a pas été aussi souvent montré aux informations que l’intérieur des bureaux de Poutine, d’où il est resté en contact avec le monde extérieur pendant des mois en temps de pandémie. Nous l’avons vu entouré des puissants de la planète dans des décors de rêve devant lesquels la politique mondiale et les communiqués finaux sont mis en scène.

Ses rôles étaient nombreux : en James Bond russe qui aime s’entourer de la légende de Max Otto von Stierlitz, l’espion héroïque soviétique en Allemagne nazie ; en plongeur qui découvre une amphore au fond de la mer Noire ; en parapentiste qui rejoint un vol de grues ; en motard en tenue noire sur une Harley Davidson ; en Tarzan dans les forêts sibériennes tout en étreignant une femelle tigre ; en homme d’État pensif se promenant dans un parc et discutant avec George W. Bush ; en sujet poliment dévoué lors de la réception par la reine à Buckingham Palace ; en bon ami devant l’entrée du palais Ioussoupov, alors qu’il serre Gerhard Schröder contre sa poitrine pour fêter son anniversaire. Et selon les rôles, la tenue change : lors de la visite du croiseur, c’est l’uniforme de la marine, sur le terrain d’entraînement militaire où sont dévoilées les dernières super-armes, ce sont les lunettes de soleil design.

Nous suivons son parcours et découvrons les étapes de sa vie, comment un jeune homme peu sûr de lui devient un orateur haineux qui harangue son public imaginaire et l’incite à mener une guerre meurtrière. Nous le voyons, lors des Jeux olympiques d’hiver, dans la tribune du stade de Sotchi, regarder de haut l’entrée des athlètes à un moment où il réfléchit déjà, ou a peut-être déjà décidé, de la manière dont il va occuper la Crimée par un coup de main et déclencher la guerre dans le Donbass. Grâce à la caméra qui l’accompagne en permanence, nous découvrons le pays qu’il parcourt et le calendrier des fêtes, dans lequel les jours fériés de l’Église se chevauchent avec ceux de l’époque soviétique (ce qui crée de longues vacances sans travail). Il se présente comme un homme de culture entouré de directeurs de musées, de grands cinéastes, d’écrivains, mais surtout de sportifs. Il ne peut pas se passer de sport, même lorsqu’il s’agit de respecter un délai qui pourrait éviter une guerre. Sa déambulation dans les halls du Grand Palais du Kremlin et les portes battantes qui s’ouvrent à la seconde près n’est pas la démarche d’un nouveau tsar en civil, mais celle du judoka bien entraîné en veste. Il honore son meilleur allié bélarusse avec un match de hockey, même s’il est déjà minuit.

D’autre part, il a développé à la perfection le fait d’arriver en retard et de faire attendre les gens de manière calculée, avec précision, lors de réceptions et d’audiences ; plus le rang des personnes présentes est élevé, plus l’impression laissée par son arrivée tardive est forte. Lors de son discours sur la chute du mur de Berlin au Bundestag, celui qui, en tant qu’homme du KGB à Dresde, a eu cinq ans pour bien apprendre l’allemand, s’extasie devant Schiller et Goethe, mais ne parle pas du moment où il a stoppé les manifestants devant l’immeuble du KGB. Les yeux baissés, il tient un cierge dans la pénombre de la cathédrale du Christ-Sauveur la nuit de Pâques et plonge dans le lac Seliger, où il se lave de ses péchés devant les caméras. Il se rend en pèlerinage sur le mont Athos et dans les monastères des îles du lac Onega, mais il a aussi un penchant pour les montres Patek Philippe et les costumes Brioni.

Il maîtrise tout le répertoire gestuel et mimétique : il fait preuve d’un ennui démonstratif lorsque son partenaire bélarusse Loukachenko répand des mensonges trop audacieux, car il s’y connaît mieux en mensonges audacieux, et il prend visiblement plaisir à corriger une erreur du traducteur parce que ses propres connaissances en allemand sont meilleures. Il peut jouer le rôle de l’infiniment généreux, car il dispose d’un pouvoir infini, mais il ne parvient pas — par lâcheté ou superstition — à prononcer le nom de l’homme qui a mis en lumière son palais sur la mer Noire, son mauvais goût et ses pratiques claniques corrompues. Il ne peut donc pas dire « Alexeï Navalny », mais il peut l’enfermer et en vouloir à sa vie. Car il s’y connaît aussi en mélange de poisons et sait comment éliminer les traîtres à la patrie avec une petite boîte de polonium. Interrogé, lors d’une conférence de presse sur la mort de la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée le jour de son anniversaire, il ne sait que dire sauf qu’il ne faut pas surestimer son importance.

Il change de ton et de vocabulaire — du jargon des criminels et des camps à une diction qui trahit l’ancien étudiant de la faculté de droit de l’université de Leningrad ou le bureaucrate expérimenté. Il est à l’aise avec les médecins-chefs d’une ville de province à qui il promet plus de moyens, mais aussi avec les fans de moto des Loups de la nuit et les médaillées d’or en gymnastique ou les hôtesses de l’air qui se sont prononcées pour leur patrie et contre « l’Occident collectif ». Le côté copain-copain de Donald Trump lui est visiblement plus proche que le contact avec des hommes politiques habitués à garder leurs distances. Il décore les soldats qui ont commis des crimes de guerre et laisse son porte-parole dire que le président n’a pas encore eu le temps de se faire une idée des meurtres d’opposants politiques. C’est ainsi que les informations sur les crimes se transforment en dépêches d’agence brèves et insignifiantes. L’image que le monde se fait de Poutine serait incomplète sans « la voix de son maître », Dmitri Peskov, dont l’audace du mensonge et la bassesse du discours vont toujours crescendo.

Poutine avec « les Loups de la nuit »

Poutine avec « les Loups de la nuit » à Sébastopol, en 2019. // kremlin.ru

Les scénarios du pouvoir

Le pouvoir est visible. Il existe une iconographie du pouvoir. Les images ne sont pas seulement des expressions, des ornements du pouvoir, mais des instruments de la domination, comme l’a montré Richard Wortman dans sa grandiose étude Scenarios of Power pour l’Empire russe. En suivant les formes centrales de la représentation tsariste cérémonies de couronnement, rituels funéraires, aménagement des espaces publics par les noms, les monuments, les célébrations d’anniversaires historiques il est parvenu à décrypter, dans les formes-mêmes de la mise en scène du pouvoir, l’esprit de l’époque, les ambitions de chaque souverain et la puissance d’action des formes symboliques. C’est ainsi que l’on peut voir l’extinction de la force symbolique des insignes traditionnels du pouvoir et l’émergence d’une nouvelle symbolique. On peut y lire de nouvelles formes de comportement et de discours, l’abandon de l’ancienne époque et l’avènement d’une nouvelle. Pour chaque tsar, il s’agissait de marquer son propre règne et la forme dans laquelle l’empire devait pouvoir se reconnaître. Des rituels dans lesquels devaient s’exprimer un tournant, une rupture, mais en même temps la continuité apparemment inébranlable de la formation de l’empire, une forme de création d’identité, d’établissement d’une appartenance et d’une cohésion, d’une délimitation et d’une délimitation des frontières vers l’extérieur. La révolution russe a radicalement interrompu cette continuité, vue de l’extérieur, mais l’a fait renaître, et sans doute plus fortement que jamais, sous d’autres formes avec la refondation de l’empire sous la forme de l’URSS en 1922 : une nouvelle chronologie, un nouveau calendrier des fêtes, une nouvelle iconographie, dans une nouvelle rhétorique, de nouveaux rituels de légitimation et de transmission du pouvoir, la chute de monuments et l’érection de nouveaux monuments, l’attribution de noms à des rues et des places.

La fin de l’Union soviétique en 1991 a entraîné à son tour un grand « changement de décor » : spontané, anarchique, non coordonné et inégal d’une région à l’autre. Pour réaménager les espaces publics, il fallait du temps, de l’argent et des idées. Le pouvoir qui aurait pu prescrire ou même imposer une rhétorique ou un style uniforme n’existait pas dans cette période turbulente. Une période de transition avec des voix qui s’entrechoquent, de la cacophonie, de la glossolalie, avec des espaces de liberté qui étaient nés en premier lieu du chaos, et non pas tant de l’imposition de réformes structurelles et institutionnelles.

L’intronisation de Poutine devait mettre fin au chaos des années 1990. Lui qui s’était présenté avec le slogan d’Eltsine « La Russie se relève de ses genoux », occupait le vide qui devait désormais devenir l’écran de projection de tous les espoirs d’un avenir meilleur ou en tout cas d’une « vie normale ». Les premières années, quelque chose comme le « glamour post-soviétique » de Poutine se répand, le code Poutine avec des voyages à l’étranger, du tourisme, des gratte-ciel à Moscow City, une scène artistique dans les capitales. Mais l’aubaine — l’afflux de devises issues des exportations de pétrole, de gaz et d’autres matières premières — n’est pas utilisée pour transformer le pays arriéré en un État moderne indépendant des matières premières. La nouvelle classe d’oligarques kleptocrates et de personnel du pouvoir et des services secrets n’a pas besoin d’une Russie moderne, car elle vit de l’abondante rente en nature qu’elle tire de l’exportation de pétrole et de gaz et dont elle investit les revenus de manière si rentable dans l’Occident capitaliste. Au contraire, cette classe de rentiers parasitaires ne craint rien de plus qu’une classe moyenne bien formée, performante et patriote, qui n’a eu d’autre choix ces dernières années que de quitter le pays par centaines de milliers dans un exode des cerveaux sans précédent dans l’histoire.

En l’espace de deux décennies, la Russie passe du statut d’« empire libéral » à celui d’État policier. L’ouverture temporaire s’accompagne d’une uniformisation croissante, les signes d’une normalité urbaine dans les métropoles s’opposent au délabrement des infrastructures dans les provinces, le monde global qui s’est installé à Moscou avec ses nombreux aéroports et une foule d’utilisateurs des réseaux sociaux se heurte aux régions isolées et pauvres. La question cruciale pour la survie de la Russie, à savoir quel sera son destin en l’absence de l’empire, ne peut plus être discutée depuis longtemps dans l’État policier de Poutine. L’immense pays, qui se divise en de nombreux fuseaux horaires et en territoires éloignés les uns des autres, existe en tant qu’espace cohérent uniquement dans la sphère créée par la télévision. Poutine est omniprésent, tantôt ici, tantôt là, et représente ainsi l’unité de cette immensité insaisissable. Il est présent lors des célébrations et des fêtes, qui suggèrent quelque chose comme un rythme de vie uniforme.

À côté de cela, il y a les images de réceptions et de conférences, où il se tient au milieu du cercle des puissants du monde. Le fait qu’il fasse asseoir les hommes d’État qui ont demandé à s’entretenir avec lui autour d’une table blanche laquée de 6,20 mètres de long accroît démesurément son prestige de maître de la procédure et de représentant d’une grande puissance. Lui qui est passé par l’école de la parole libre — peut-être l’acquis le plus important des années Gorbatchev — célèbre chaque année la « conversation avec le peuple », quatre heures avec un public soigneusement choisi et des questions convenues, suivies par des millions de personnes dans tout le pays. L’éclat auquel les premiers gouvernements post-soviétiques avaient renoncé, notamment par souci d’économie, est de retour : les portes à battants dorées, les uniformes de parade taillés d’après des modèles historiques, le ballet des soldats de la garde, l’aura de la scène historique sur laquelle se présente le souverain, qui ne monte toutefois plus dans une limousine de fabrication étrangère, mais dans une Aurus monumentale modèle en Russie. Le son de l’hymne soviétique est également de retour, avec des paroles légèrement modifiées.

Il a en revanche balayé les principales fêtes de l’ancienne Union soviétique — le 1er-Mai et le 7-Novembre — mais il en reste une : le 9-Mai, jour de la Victoire, pour la célébration duquel il a besoin d’anciens combattants en guise de décor. Mais personne n’a autant sali l’honneur des soldats de l’Armée rouge morts au combat contre Hitler que lui, le commandant du siège et de la destruction de Marioupol. Vêtu d’un anorak à la mode, il fait plonger le stade Loujniki dans une mer de drapeaux pour célébrer la guerre, comme on l’a fait jadis pour les congrès du parti du Reich. Lui qui n’est pas un orateur charismatique se lance dans des grimaces et des hurlements sur la scène installée sur la place Rouge pour célébrer l’annexion, rappelant les discours filmés du « Führer ». La scène où il humilie les membres de son conseil de sécurité, réunis dans la rotonde blanche du Kremlin, devant les caméras et le monde entier, comme des écoliers, et les rend complices de sa guerre criminelle par leur autocritique publique, restera inoubliable.

Il se réfugie dans le décor historique de l’empire, celui des palais qu’il a fait rénover et des monuments dont il a entouré le Kremlin. Le programme de modernisation du pays a été remplacé depuis longtemps par le récit d’un grand passé qui n’existe que dans son imagination. Il joue le rôle du vengeur des humiliés et des offensés et se présente comme la seule force qui s’oppose au diktat de l’Amérique. Il s’est montré maître dans l’art de cultiver tous les ressentiments imaginables et les traumatismes non résolus des Russes, dont le maintien lui est nécessaire pour assurer sa domination. Avec virtuosité et sur un ton sarcastique, il accuse « l’Occident collectif » de deux poids deux mesures et, parfaitement informé comme il sied à un chef d’État issu du KGB, joue sur le registre des rivalités et des conflits d’intérêts qui pourraient faire tomber l’Union européenne. Il se vante ouvertement de sa dépendance à l’énergie russe, dont les Européens, l’Allemagne en particulier, ne pourront pas se défaire avant longtemps. Pour le fantasme impérial d’un « monde russe » qui ne reconnaîtrait plus de frontières territoriales et existerait partout où vivent des Russes et où l’on parle russe, il est prêt à entraîner la Russie dans l’abîme. Personne ne peut dire quand elle se réveillera de la transe dans laquelle il l’a plongée.

Le discours de haine du 21 février 2022, par lequel Poutine a menacé l’Ukraine de dénazification, de démilitarisation, de « désukrainisation », bref, de destruction du pays, et a déclaré la guerre de facto, témoigne du fait qu’il n’y avait désormais plus de frontière qui ne puisse être franchie. Et tout ce qui s’est passé depuis témoigne de la volonté de poursuivre le jeu et d’en augmenter les enjeux. Avec de bonnes raisons, car il a toujours gagné là où l’Europe et l’Occident, ou ce qu’on appelait autrefois l’Occident, ont reculé devant ses chantages. Gagnera-t-il cette fois ?

Traduit de l’allemand par Desk Russie et relu par Rosine Klatzmann. Titre original : « Scénarios du pouvoir : le poutinisme comme style ».

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Bibliographie

Ulrich Schmid, Technologien der Seele: Vom verfertigen der Wahrheit in der russischen Gegenwartskultur, Berlin, Suhrkamp, 2015.

Peter Pomerantsev, Nothing is True and Everything Is Possible. The Surreal Heart of the New Russia, New York, Public Affairs, 2014.

Richard Wortman, Scenarios of Power. Myth and Ceremony in Russian Monarchy. From Peter the Great to the to the Abdication of Nicholas II, Princeton, Princeton University Press, 2006.

Riccardo Nicolosi, « Paranoia, ressentiment und re-enactment. Der russische politische Diskurs über den Ukraine-Krieg », dans Merkur, cahier 881, octobre 2022, 76e année, p. 19-31.

Birgit Menzel, « Glamour Style : The Putin Era », Russian Analytical Digest, n° 126, 10 avril 2013, p. 6-10.

Rosalinde Sartorti, « Politiker in der russischen Ikonographie : Die mediale Inszenierung Vladimir Putin », dans Kultur in der Geschichte Russlands, Bianka Pietrow-Ennker (éd.), Tübingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2007, p. 333-348.

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