Depuis février 2025, un réseau informel visant à fournir à l’armée ukrainienne des filets de protection contre les drones russes s’est établi en Europe. De France, de Suisse, des Pays-Bas ou d’Ukraine, bénévoles indépendants et associations à but non lucratif coopèrent afin de récupérer des filets de protection des cultures contre la grêle et des filets de pêche de seconde main. Les filets sont expédiés en Ukraine, où ils sont distribués aux soldats. Immersion dans ce maillage continental qui contribue directement à sauver des vies sur le front.
Franck Labourey, bénévole indépendant engagé au profit de la cause ukrainienne depuis 2014, bénéficie d’une énergie peu commune. Depuis le déclenchement de l’offensive russe à grande échelle, en 2022, Franck n’a eu de cesse de collecter véhicules et aide matérielle destinée aux soldats et aux civils ukrainiens dans divers pays d’Europe afin d’aller les livrer en Ukraine ; une activité chronophage que l’homme de 65 ans, originaire du Doubs, exerce en parallèle de son métier de ramoneur qu’il exerce en Suisse, où il s’est expatrié.
« J’en suis à mon 47e voyage [depuis 2022, NDLR] », précise Franck qui, bon prince envers lui-même, se permet parfois le luxe de prendre un jour de congé afin de pouvoir parcourir en trois jours (au lieu de deux) les 4 600 km auxquels correspondent a minima les allers-retours qu’il effectue durant ses week-ends ; des jours de congé que, depuis 2022, il n’utilise d’ailleurs presque plus qu’à cette fin, au détriment de sa vie sociale, il en convient.
Course de voile et drones kamikazes
« J’ai toujours vécu avec la pression » indique notre interlocuteur qui, pendant près de dix ans, a également été coureur hippique professionnel, avant de préciser qu’il a toujours eu « deux ou trois boulots » simultanément et que l’inaction, ne serait-ce que le temps d’une journée, lui cause des maux de tête. Parfois, le farniente est pourtant salvateur. C’est précisément l’un de ces rares jours de repos que Franck s’est octroyés, en février, qui nous ramène à notre sujet. « Je regardais un film sur la course de voile du Vendée Globe. J’étais sur mon canapé, ils montraient les préparatifs, puis j’ai vu des filets. » Notre homme réalise alors tout l’intérêt que pourraient avoir des filets de pêche pour les combattants de l’armée ukrainienne, sur un front où pullulent les drones kamikazes.
Franck contacte alors un autre volontaire qui vit aux Sables-d’Olonne, Luc Jézéquel, et lui fait part de son idée. Rapidement, ce retraité breton de 77 ans, qui consacre sa retraite à la cause ukrainienne et au secourisme, parvient à identifier plusieurs tonnes de filets de pêche usagés sur la côte vendéenne. Avec le concours de l’association parisienne Safe et celui des pêcheurs de la ville côtière, deux premiers poids lourds sont ainsi expédiés en Ukraine dès avril 2025. « Vous auriez vu leur joie au moment de charger les camions ! » se souvient Luc à propos des pêcheurs.
À la suite de ces premières livraisons, poursuit Franck, « le gars qui fait le recyclage des filets de pêche nous a dit : “mais ça ne vous intéresserait pas des filets anti-grêle ?” Moi j’ai proposé aux militaires, ils m’ont dit : “non, non, ça ne sert à rien.” […] Ils les voulaient juste pour faire des filets de camouflage. » En dépit de cette réponse, Franck juge son intuition prometteuse. « J’ai dit “on ne sait jamais”, puis j’en ai envoyé […]. Ils ont trouvé que c’était bien, puis maintenant toutes les unités [nous en demandent]. Tous les jours, j’ai des demandes ! » poursuit-il, heureux de cette réussite.
Le réseau des Anges
Dans son combat contre les drones russes, Franck, on l’aura compris, est loin d’être seul. S’il a jusqu’à présent refusé de créer sa propre association, il est néanmoins conscient de la nécessité de travailler à plusieurs pour atteindre un résultat tangible sur le terrain. C’est la raison d’être du groupe WhatsApp Les Anges de la route pour l’Ukraine, qu’il a créé il y a maintenant plus de trois ans, à la demande tout d’abord de personnes souhaitant suivre son travail. La discussion regroupe aujourd’hui une centaine de bénévoles, indépendants comme lui ou membres d’associations, et elle a pris une tournure opérationnelle. « C’est un groupe d’idées. Chacun donne des idées, il y a beaucoup de synergies [car l’idée principale c’est que] toute aide, même insignifiante, est la bienvenue », souligne Franck.
Parmi les membres des Anges de la route, indique-t-il, se trouve par exemple Daniel Federspiel, le président de l’association bisontine Les Convois solidaires, laquelle supervise une partie de la collecte des filets de seconde main en France, ainsi que l’organisation et le financement de leur exportation vers Ukraine. Le monde des volontaires est un grand village : les deux hommes se sont rencontrés au cours d’un événement commémoratif organisé par Les Convois solidaires et Le Souvenir français dans le Doubs, à l’occasion des trois ans de l’invasion à grande échelle, et en l’honneur de sept Ukrainiens morts pour la France aux côtés des FFI en 1945.
« Moi je n’avais pas l’argent, il fallait une association pour lever des dons », résume Franck, tandis que les membres de l’organisation de Besançon, fondée en mars 2022 pour venir en aide aux Ukrainiens, sont habitués aux défis financiers et logistiques avec, selon Daniel, plus de 350 tonnes d’aides envoyées en Ukraine depuis sa création, pour une valeur d’environ trois millions d’euros.
Casse-tête réglementaire
« Les Convois solidaires, pour les filets anti-drone, servent de support administratif […], explique Daniel, 61 ans, responsable qualité d’une entreprise franc-comtoise. On marche avec une boîte qui récupère et valorise des déchets industriels, qui nous passe un bon de commande qui nous permet d’enlever [les filets]. » Jusqu’ici, le processus semble simple ; mais la tâche est en réalité plus complexe qu’elle n’y paraît.
Pour cause, indique le président des Convois, les filets collectés disposent généralement du statut de déchets industriels, ce qui soumet leur exportation hors Union européenne à une législation particulièrement stricte visant à éviter les trafics et les dommages à l’environnement. La cargaison, acheminée par camion, doit être pesée à plusieurs reprises durant son parcours, tandis que les entreprises de transport doivent remplir une multitude de documents.
« C’est notre nom qui apparaît sur tous les bons de commande […], sur toutes les déclarations de douane pour passer en Ukraine, et sur tous les bons de suivi de déchets », indique Daniel ; et de souligner que le moindre écart se paye en tracas judiciaires conséquents pour les entreprises donatrices, sans lesquelles l’aide des bénévoles ne pourrait avoir lieu qu’à une échelle bien plus modeste. Pour les bénévoles, souvent étrangers à ces questions réglementaires, le défi n’est pas simple.
Mais l’union, dit-on, fait la force. Dans ce projet, les Français peuvent compter sur l’aide essentielle d’Alla, Nadiya, Nataliya, Liana et Oksana. Ces cinq Ukrainiennes se chargent de lever des fonds (y compris en Ukraine), de négocier les prix avec les entreprises de transport et de réceptionner les filets en Ukraine par le biais d’organisations à but non lucratif. Elles s’assurent enfin de la livraison effective et gratuite des cargaisons de filets aux militaires ukrainiens.
Alla vit en Allemagne, Nadiya et Liana en Ukraine, Nataliya en France et Oksana aux Pays-Bas. Toutes cinq ne se connaissent qu’à travers les réseaux sociaux sur lesquels elles se sont rencontrées, au gré des projets de soutien aux civils et militaires ukrainiens qu’elles ont menés. « Moi je dis que c’est la guerre qui nous met en relation. Malheureusement c’est comme ça ; mais je pense que la guerre, elle nous lie », résume Nataliya, installée en France depuis 17 ans et qui, depuis 2022, a cessé son activité d’agent immobilier sur la côte d’Azur pour soutenir son pays en tant que bénévole à plein temps depuis son village de l’arrière-pays niçois.
Une logistique euro-ukrainienne désormais bien rodée
« En fait, mon rôle, on peut dire, c’est de lier deux pays, l’association française qui donne les filets et l’association ukrainienne qui reçoit les filets […]. Ce que je fais n’est pas énorme mais le plus important c’est que je suis en lien direct avec les soldats. Donc je sais ce dont ils ont besoin, etc. » Il y a environ six mois, poursuit notre interlocutrice, elle aussi membre du groupe Les Anges de la route pour l’Ukraine, « on a cherché des filets. En fait c’est grâce au bouche à oreille que je suis arrivée à avoir le contact avec Franck, Daniel, et les autres. En janvier, on a commencé avec Franck à beaucoup parler de tous ces filets, le problème d’envoi, etc. Et […] en avril, c’était le premier camion qui partait. »
Depuis, indique Nataliya, avec le concours des Convois solidaires, de Safe, des membres des Anges de la route et d’autres bénévoles indépendants, plusieurs dizaines de camions chargés de filets ont été envoyés en Ukraine – soit environ 400 tonnes de marchandise. En règle générale, explique-t-elle, les cargaisons sont envoyées à Zaporijjia ou à Lviv. Les associations ukrainiennes partenaires remettent les ballots de filets directement aux militaires où les leur envoient par le biais d’une entreprise de transport privée à l’efficacité légendaire en Ukraine – Nova Pochta (la Nouvelle Poste) – qui permet aux associations et particuliers d’expédier gratuitement les biens destinés à l’armée ou l’aide humanitaire à travers le pays.
Cette organisation efficace est cependant victime de son succès, indique Nataliya, par ailleurs présidente de l’association Agir et Soutenir l’Ukraine qu’elle a fondée en 2023 pour venir en aide aux enfants ukrainiens. Au sein des unités, l’information circule vite et les demandes ont explosé, au point que les cargaisons sont généralement déjà réservées avant même leur chargement. « Les soldats nous disent que ces filets c’est de l’or ! » indique-t-elle avec une énergie teintée de tristesse.
En France, les filets qui ne sont pas récupérés sont détruits
De fait, la demande dépasse à présent la capacité des bénévoles à financer le transport de ce précieux matériel, par ailleurs voué à la destruction lorsqu’il n’est pas récupéré. Plus problématique encore, souligne un témoin souhaitant préserver son anonymat, il arrive qu’un stock de filets soit détruit alors même que la somme nécessaire à son transport vers l’Ukraine a été réunie. L’Ukraine ne fait partie ni de l’UE, ni de l’espace Schengen. Aussi, les contrôles aux frontières auxquels sont soumises les entreprises de transport ukrainiennes sont extrêmement stricts ; plus stricts encore depuis le début de l’invasion à grande échelle. Passer la frontière peut ainsi prendre des heures voire des jours, et les camions censés récupérer la cargaison en France arrivent parfois avec deux ou trois jours de retard.
« Je comprends qu’au niveau de l’organisation, de la part de la déchetterie, ça leur fait plus de travail, concède notre source. Après, de notre côté, les bénévoles travaillent gratuitement 24 heures sur 24. Comme moi, je travaille pour la quatrième année 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, toujours sur mon téléphone, gratuitement. Peut-être que je peux être assez brusque avec des salariés qui travaillent de 8 heures à 17 heures : ils ne veulent rien savoir, à midi ils veulent aller manger, ils ne veulent pas savoir qu’en Ukraine on attend les filets pour sauver des vies. »
Une telle situation, dont la résolution pourrait se faire à moindre frais (expédier un camion de 20 tonnes en Ukraine coûte environ 3 800 €), mériterait peut-être d’être débattue, en France comme au niveau européen. C’est le combat que Luc – le contact de Franck aux Sables-d’Olonne, lui aussi membre des Anges de la route – s’est donné. Avec le soutien de la députée du Finistère Liliana Tanguy (Renaissance), il a pour projet de rencontrer le président du groupe d’amitié France-Ukraine de l’Assemblée nationale, un certain Gabriel Attal, lors d’une visite que celui-ci doit effectuer en Bretagne au mois d’août. Le bénévole espère ainsi sensibiliser le monde politique aux enjeux qui entourent l’envoi de filets de pêche et anti-grêles en Ukraine, afin de parvenir à une solution acceptable tant pour les bénévoles que pour les entreprises de recyclage.
Ces enjeux ne sont d’ailleurs pas que militaires. Il y a quelques mois, se souvient Nataliya, une cargaison a été envoyée à Kherson sur requête de l’administration de cette ville du Sud de l’Ukraine située sur le front. Comme le rapporte le Courrier international, les pilotes de drones russes s’y livrent à un véritable « safari humain », ciblant tant les civils que les militaires. La situation a également été décrite par différentes organisations, dont l’ONG Human Right Watch.
En Ukraine, les filets font leurs preuves
L’amertume qui entoure la destruction des filets qui ne sont pas récupérés est proportionnelle à l’enthousiasme que suscite la réception des cargaisons de ce matériel en Ukraine. Pour le comprendre, un détour par les arrières du front s’impose. C’est là, dans une commune de cantonnement de l’oblast de Kharkiv d’où les autres témoins de ce reportage ont été interviewés par téléphone, que nous rencontrons le major Fritz (qui doit son pseudonyme à sa naissance en Allemagne) et l’officier de renseignement Tarik (un pseudonyme également). Tous deux sont engagés volontaires au sein de la 3e brigade d’assaut, l’une des unités d’élite de l’armée ukrainienne. Grâce au travail des bénévoles, leur unité a pu recevoir une semi-remorque de filets anti-grêle, soit environ 20 tonnes de ce précieux matériel – assez pour couvrir l’équivalent de 40 hectares.
Ces filets, indiquent en anglais les deux frères d’armes, sont utilisés sur le front avec succès depuis environ huit mois. Le principe est élémentaire. Souvent indétectables par les caméras des drones kamikazes, les filets permettent de piéger ces derniers. Les hélices du drone s’emmêlent dans les mailles, l’immobilisant avant l’impact sur sa cible, ce qui prévient l’explosion de la charge explosive qu’il transporte. Tendus à l’entrée des abris, au-dessus des tranchées ou entre les arbres, ils fournissent une protection vitale aux combattants déployés sur le front.
Les filets permettent également aux Ukrainiens de protéger les routes d’approvisionnement stratégiques. Grâce au travail continu d’équipes spécialisées, ils sont déposés sur des câbles tendus entre des poteaux de bois disposés de part et d’autre des routes sur une vingtaine de kilomètres. Cette distance correspond à la portée maximale de la plupart des drones kamikazes, y compris les modèles guidés par fibre optique, insensibles au brouillage, qui sont particulièrement utilisés pour cibler les axes logistiques.
« Ils envoient ces drones pour traquer nos véhicules, tout ce qui est utilisé pour le transport des soldats, des munitions, du ravitaillement en général et des blessés […]. », indique Tarik, qui ajoute que les drones constituent une menace permanente pour les deux armées et que les soldats russes utilisent eux-aussi des filets pour s’en protéger.
Drones, la première des menaces
Selon Fritz, 35 ans, autrefois gérant d’un magasin de sport à Zaporijjia et dont le premier engagement militaire pour la cause ukrainienne date de 2014, les drones, en particulier les drones kamikazes, sont devenus la principale menace pour les militaires ukrainiens. « Nos gars n’arrivent pas à tous les voir. Ils doivent constamment s’en cacher. » Face au danger que représentent pour l’infanterie ces armes bon marché mais aussi pour l’artillerie et l’aviation, les armes à feu, renchérit-il « sont devenus dans cette guerre comme des jouets… »
« Au début de la guerre, les drones étaient très peu utilisés. Aujourd’hui […], ça vole en permanence : qu’il pleuve, qu’il fasse beau, la nuit, le jour […]. Vous voyez, c’est comme les moustiques dans une forêt, c’est comme un genre de “bzzzzz ” permanent. C’est ce qu’on entend sur le front. Tout le temps, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 », poursuit Tarik, 40 ans, naguère développeur informatique aux Émirats arabes unis. « Lorsque [les soldats Russes] repèrent quelqu’un dans un abri ou dans une tranchée, ils balancent tout ce qu’ils ont. Ça peut être cinq, dix drones, de types différents, explique-t-il. C’est la raison pour laquelle nous essayons de nouvelles approches, comme avec ces filets. » Les drones, en effet, sont désormais trop nombreux pour pouvoir être tous abattus et trop sophistiqués pour pouvoir être tous brouillés.
Chaque vie sauvée est une victoire
Dans cette course permanente entre la cuirasse et l’épée, l’Ukraine et la Russie ne combattent pas à armes égales. « Nous sommes en concurrence avec une puissance pétrolière, rappelle Tarik. Eux, ils ont suffisamment de ressources, suffisamment d’argent pour […] couvrir tout le pays – la Russie – avec ces filets. Nous, on utilise ce qui est fourni par les volontaires et par le gouvernement […]. Donc on se maintient dans cette compétition ; mais seul le temps dira ce qu’il en est. »
Face aux moyens russes, l’approvisionnement en filets de protection assuré par les bénévoles est donc plus qu’apprécié ; parce que ce soutien permet, toutes proportions gardées, de compenser partiellement le manque de moyens de l’État ukrainien mais également sa tristement célèbre lourdeur administrative. Sur le terrain, celle-ci se paye en vies perdues et en blessés, du fait des interminables délais de livraison du matériel commandé par les unités de l’armée lorsqu’ils doivent passer par les canaux officiels.
Les cargaisons venues d’Europe, indiquent les deux hommes, ne permettent certes pas de gagner la guerre « mais c’est quelque chose qui nous aide à sauver des vies, indique Tarik. Si vous me demandez “est-ce que c’est utile, est-ce que ça nous aide ?” Je vous répondrai que c’est 100 % utile […]. Quand on peut sauver ne serait-ce qu’une vie, c’est déjà une victoire, c’est déjà un exploit. »
Pour participer au financement des prochaines cargaisons de filets recyclés au profit des combattants et civils ukrainiens, rendez-vous sur la collecte en ligne organisée par les Convois solidaires (dons déductibles d’impôts en France).
Antoine Laurent est journaliste indépendant. Contributeur du bimensuel suisse Echo Magazine, du média italien Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa et d’autres titres de façon plus ponctuelle (Le Courrier de Genève, Linkiesta…).


