Témoigner et aimer

L’écrivain et poète ukrainien Serhiy Jadan, aujourd’hui militaire, a reçu le 25 juillet 2025 un prix au Festival de Salzbourg. Selon l’ambassade d’Autriche en Ukraine, il s’agit d’un prix national récompensant la littérature européenne. « Jadan donne une voix littéraire à l’horreur de la guerre et à la peur invisible et omniprésente », a déclaré le ministre autrichien de la Culture, Andreas Babl. Nous publions le discours prononcé par Serhiy Jadan lors de la cérémonie de remise des prix. 

Parler de littérature en temps de guerre est un grand luxe. Aujourd’hui, il est beaucoup plus naturel de parler de la guerre. Pour voir la guerre, il n’est pas nécessaire d’ouvrir un livre, il suffit de regarder par la fenêtre. Les Russes détruisent nos villes, détruisent nos concitoyens. La Russie mène cette guerre d’agression injuste pour nous exterminer. Que dire de la littérature dans un tel contexte ?

On peut dire que même dans cette guerre, qui dure depuis 2014, des livres sont écrits et publiés en ukrainien. Certains d’entre eux sont même traduits dans d’autres langues, par exemple en allemand. Dans ce cas, que peut attendre un lecteur, par exemple autrichien, d’un livre traduit de l’ukrainien ? De quoi peut-il être question dans ce livre ?

La guerre sera certainement présente dans ce livre. Même si elle n’apparaît pas dans l’intrigue, elle remplira les pauses et les vides. Elle sera perceptible dans le silence et la respiration, dans les attentes et les déclarations. Car c’est elle qui détermine aujourd’hui notre quotidien, nos habitudes, notre nouvelle réalité. Cette guerre est totale et nous concerne tous aujourd’hui, tous ceux qui sont unis par leur pays, leur citoyenneté. Et leur langue.

La littérature, l’écriture, la langue façonnent notre perception du monde, notre perception de ses dimensions, de ses contours, de ses sons. L’être humain a cette possibilité : regarder la vie à travers le prisme des livres qu’il a lus, l’évaluer à partir de l’expérience du comportement et des paroles des personnages principaux. Cependant, la réalité s’avère généralement bien plus grande que la littérature, plus volumineuse, plus effrayante, plus convaincante. Les intrigues classiques peuvent nous expliquer certaines choses, mais elles ne sont pas toujours capables de nous convaincre.

Nous avons grandi avec la grande littérature qui condamnait la guerre, la rejetait, la niait. Il est naturel pour nous, à l’instar des grandes voix du XXe siècle, de répéter les thèses sur l’inadmissibilité du mal, la condamnation de l’injustice, la noblesse et l’éthique de la compassion. Mais c’est une chose de se heurter à l’injustice et à la compassion dans les pages d’un livre, et c’en est une autre de voir tout cela dans le quartier voisin.

Notre réalité ne tient plus dans l’expérience du lecteur, elle la dépasse, elle n’en a finalement pas besoin. La littérature ne semble pas toujours appropriée lorsqu’il s’agit de contempler la mort. Et pourtant, il est nécessaire de témoigner de la guerre, tant pour la littérature elle-même que pour ses lecteurs. Témoigner pour continuer à lutter. Témoigner pour aimer.

Dans les discussions sur la guerre, ce qui est insurmontable et voue la communication à l’échec, c’est généralement la différence des expériences. L’expérience de la vie aux abords de l’enfer ne peut être simulée ou imaginée, elle ne peut être que vécue personnellement. La littérature peut suffire à transmettre, au moins dans une certaine mesure, la profondeur du désespoir et la lueur de l’espoir de quelqu’un. La voix de Paul Celan, brisée, sombre, pleine d’angoisse et de tendresse, ne peut guère nous expliquer toute la douleur de la perte et la noirceur du désespoir des personnes qui ont traversé la Seconde Guerre mondiale. Mais il témoigne de la guerre et de tout le XXe siècle avec beaucoup plus de précision et de clarté que les manuels d’histoire et les biographies de dictateurs. Il ne faut pas sous-estimer les possibilités de notre langue. Surtout lorsque celle-ci change et perd ses capacités habituelles.

Qu’est-il arrivé à notre langue ? Comment la guerre l’a-t-elle changée ? Elle a perdu sa légèreté. À sa place, il y a maintenant de la douleur. Beaucoup de douleur. Et sa présence excessive déforme la langue, la déséquilibre. Nous parlons aujourd’hui la langue de personnes qui ont un besoin particulièrement aigu d’être entendues, qui essaient de s’expliquer. Il ne faut pas y voir un excès d’égocentrisme. Nous ne crions pas pour attirer l’attention sur nous-mêmes, nous crions pour attirer l’attention sur ceux qui sont plus mal lotis que nous, ceux qui souffrent particulièrement, qui ont la vie dure, qui ont mal. Nous crions pour ceux qui ne peuvent pas parler aujourd’hui, ceux qui ont été privés de leur voix, ceux qui ont été privés de leur cœur.

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Public du festival du livre organisé par Serhiy Jadan à Kharkiv, du 29 au 31 août dernier  // Page Facebook du festival

La présence de la littérature en temps de guerre peut sembler excessive, déplacée. La littérature implique un travail sur la langue, la création de nouvelles combinaisons linguistiques, la création en général. La guerre, en revanche, est destruction. Destruction de la vie, destruction de la réalité, destruction de la langue.

En temps de guerre, le langage se brise. Les constructions habituelles qui soutiennent sa fonctionnalité, son efficacité s’effondrent. La guerre nous prive de notre équilibre. En conséquence, elle nous prive de nos intonations habituelles. En regardant dans l’obscurité, on est obligé, d’une manière ou d’une autre, d’évaluer avec une attention particulière le poids des mots dits et entendus.

Que voulons-nous quand nous parlons de la mort ? Prévenir, mettre en garde, accuser, pleurer ? Quelles sont les possibilités de la littérature quand il s’agit de ténèbres et de désintégration ? La guerre est une situation de distorsion maximale, de rupture totale. Toute fixation de la réalité guerrière est une fixation d’un espace brisé, d’un langage endommagé.

De quoi s’agit-il ? Il s’agit de fixer une expérience que nous n’avions pas auparavant. Avant cette guerre, aucun d’entre nous n’avait jamais été aussi proche de la mort, ne s’était senti aussi menacé. Dans les villes, chaque habitant, qu’il soit homme ou femme, enfant ou vieillard, militaire ou civil, est une cible potentielle en temps de guerre. Cela change le poids de la vie, change la perception du temps, change radicalement la perception de l’avenir.

Cela se reflète dans le langage. Ce n’est que dans des conditions de souffrance totale, d’impuissance générale face au mal, face à l’injustice, que l’on prend conscience de l’importance et de la nécessité ou, au contraire, du caractère inapproprié et indélicat de ses propres mots. La littérature ne peut exister hors contexte, hors des sentiments et des émotions de ceux avec qui on se trouve dans le même champ linguistique.

Aujourd’hui, nous essayons non seulement de préserver les vestiges d’une réalité qui s’est effondrée avec le début de la guerre. Nous essayons de la reconstruire, cette réalité, de la relancer, de la réinventer, de la renommer. Nous apprenons à nouveau à maîtriser notre langue, nous testons la fonctionnalité et l’efficacité des mots, nous ressemblons à une personne qui réapprend à marcher après une terrible catastrophe. La langue s’est avérée peu stable, peu résistante, elle présente des faiblesses, des zones particulièrement vulnérables et ouvertes. Elle a également besoin d’être restaurée et revitalisée après avoir subi des pressions et des surcharges, après avoir été brisée et épuisée. La langue n’est pas quelque chose de figé et d’immuable, quelque chose d’universel et d’infaillible. Au contraire, elle a tendance à faire des erreurs, à prendre le mauvais ton, à faire des déclarations erronées. La langue n’est pas infaillible ni irréprochable.

Mais c’est elle qui nous permet de parler à nouveau après un grand silence, après un silence mortel, après un mutisme qui survient et témoigne de l’absence de la force et de la volonté d’expliquer quoi que ce soit. C’est la langue qui nous permet d’expliquer le monde à nous-mêmes et de nous expliquer au monde. C’est la langue qui est aujourd’hui notre outil le plus précis et le plus efficace dans nos tentatives de comprendre le monde, dans nos efforts pour être convaincants et compréhensibles. Nous utilisons un langage qui ne fait que se développer et se renouveler, comme une branche après une cassure. Nous parlons cette langue pour exprimer des choses qui n’ont jamais été dites, qui n’existaient pas dans notre vocabulaire, que nous n’avons jamais prononcées, car elles ne faisaient tout simplement pas partie de notre expérience.

Aujourd’hui, nous avons une expérience complètement différente. Et, par conséquent, une langue complètement différente. Cette langue donnera sans doute naissance à une littérature complètement différente. Peut-être cette littérature manquera-t-elle de nuances et de doutes, de fantaisie et de légèreté. Mais j’ose croire qu’elle ne manquera pas de courage pour parler de la douleur et de la joie, de la lumière et de l’obscurité, de l’impuissance et de l’espoir. Elle n’aura pas peur de témoigner de ceux qui ont besoin d’amour et de compréhension. En fait, je suppose que ce sera une littérature d’amour et de compréhension. Car cette littérature sera écrite par des gens qu’on tente justement de priver aujourd’hui d’amour et de compréhension.

Il est très important pour nous de pouvoir parler. Mais il est tout aussi important d’être non seulement entendu, mais compris. Car la langue dans laquelle les livres sont actuellement écrits en Ukraine est celle des personnes qui tentent de protéger leur vie et leur dignité, leur voix et leur droit de s’exprimer. C’est-à-dire le droit de témoigner et d’aimer. Parfois, cela suffit pour résister au mal.

Traduit de l’ukrainien par Desk Russie

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Serhiy Jadan est écrivain, poète et musicien ukrainien. Il sert depuis 2024 dans l’armée ukrainienne tout en poursuivant son engagement littéraire et artistique.

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