La victoire électorale en Moldavie des forces politiques favorables à l’intégration européenne et au pivot occidental est un événement de bon augure. Il n’en reste pas moins que ce pays, rattaché à l’URSS à l’époque du pacte germano-soviétique (23 août 1939), est toujours dans le viseur du Kremlin, Vladimir Poutine n’ayant renoncé à rien. Le sort final de la Moldavie dépendra en grande partie du devenir et de la direction politique prise par la Roumanie. Comprendre ce pays est essentiel pour les équilibres de puissance dans la région, pendant de la Pologne dans le Sud-Est européen. Un pacte de défense franco-roumain devrait être envisagé.
État le plus important des Balkans, la Roumanie (240 000 km² ; 22 millions d’habitants) est un pays riverain de la mer Noire, aujourd’hui membre de l’OTAN (2004) et de l’Union européenne (2007). Historiquement formé à partir d’un noyau ethnique dace, ce peuple de langue indo-européenne fut partiellement romanisé au IIe siècle, à la suite des conquêtes de l’empereur Trajan (celui-ci règne de 98 à 117). Dans les siècles qui suivent le retrait romain de la région, les Romaï, de rite catholique-grec, se retrouvent entourés de peuples slaves. Ils sont aussi confrontés aux Hongrois puis aux Ottomans, qui vassalisent les deux principautés roumaines existantes, celle de Valachie, au nord du Danube, et celle de Moldavie, plus à l’est (jusqu’au Dniestr). En 1861, ces deux principautés forment un État dont le congrès de Berlin reconnaît ensuite l’indépendance (1878). Lors de la Première Guerre mondiale, la Roumanie combat victorieusement aux côtés de la Triple Entente, ce qui lui permet de doubler sa surface territoriale (acquisition de la Transylvanie et de la Bessarabie, qui correspond peu ou prou à la Moldavie d’aujourd’hui).
Dans l’entre-deux guerres, la Roumanie est membre de la Petite Entente, ce système d’alliances que la France met sur pied, dans le dos de l’Allemagne et de la Hongrie révisionnistes d’une part, de l’autre face à l’URSS et au Komintern, qui travaillent à l’expansion de la « Révolution mondiale ». En 1940, la Roumanie est contrainte de céder la Bessarabie à l’URSS, Berlin et Moscou s’étant provisoirement entendus sur la question (par le Pacte germano-soviétique du 23 août 1939). Elle récupère cette région l’année suivante, dans le prolongement de l’offensive Barbarossa (22 juin 1941), mais doit céder la Transylvanie à la Hongrie, autre alliée de l’Allemagne. Conquise par l’armée soviétique en 1944, la Roumanie devient un satellite de l’URSS. Si elle récupère la Transylvanie, elle perd à nouveau la Bessarabie, érigée en république soviétique de Moldavie ; le sud de la Dobrogée (Dobroudja) va à la Bulgarie, elle-même satellisée.
Après la guerre froide, la Roumanie, bientôt membre des instances euro-atlantiques (cf. supra), entretient des rapports difficiles avec la Russie post-soviétique : les relations roumano-russes achoppent sur le devenir de la Moldavie, devenue indépendante en 1991. Moscou instrumentalise la question de la Transnistrie et de sa population russophone – une région moldave devenue un « quasi-État » placé sous domination russe –, pour interdire à la Moldavie de rejoindre l’Union européenne. En retour, Bucarest soutient la pleine souveraineté de la Moldavie et accorde la nationalité aux anciens ressortissants roumains qui la demandent. Depuis le rattachement manu militari de la Crimée à la Russie (2014), la Roumanie redoute plus encore ce qu’elle nomme déjà sans fard l’impérialisme russe. Aussi compte-elle particulièrement sur les États-Unis et l’OTAN pour assurer sa sécurité.
Si le renforcement de la « présence avancée » concerne plus particulièrement la Pologne et les États baltes, la Roumanie et la mer Noire ne sont pas oubliées. Une brigade multinationale de l’OTAN (entre 3 000 et 4 000 soldats) est désormais stationnée à Craiova) et, bien que le projet d’une flotte de la mer Noire n’ait pas été retenu lors du sommet de Varsovie (8-9 juillet 2016), l’OTAN et ses États membres ont accru leur présence dans cet espace. Cela va de pair avec un accroissement des dépenses militaires roumaines qui atteignent les 2 % du PIB. Enfin, le site de Deveselu, en Roumanie méridionale, accueille des éléments de la défense antimissile de l’OTAN.
Bien entendu, la grande offensive russe du 24 février 2022 sur l’Ukraine (dite « opération militaire spéciale ») joue plus encore en ce sens : la Roumanie devient le bouclier de l’OTAN dans le sud-est de l’Europe et son territoire s’avère essentiel au soutien militaire à l’Ukraine, tandis que le port de Constanta (Constantza) permet d’évacuer une partie de la production ukrainienne de blé et d’autres produits agricoles exportés sur les marchés mondiaux. L’armée américaine renforce sa présence et ses positions sur le plateau de la Dobroudja, qui domine la mer Noire. Précédemment utilisée lors des engagements en Afghanistan et en Irak, la base aérienne de Mihail-Kogălniceanu (dite « MK »), implantation la plus orientale de l’OTAN en Europe, monte en puissance afin d’accueillir plus d’avions de combat des États-Unis et de leurs alliés (la Roumanie a également acquis des F-16 auprès de la Norvège).
Dévolue à la protection aérienne du « flanc Est » de l’OTAN, « MK » surveille la mer Noire (la péninsule de Crimée se trouve dans son voisinage). Cette base est aussi un « hub » (une plaque tournante) pour les troupes françaises déployées à Cincu, dans le centre de la Roumanie, où Paris assure le commandement d’un bataillon multinational (la France agit en tant que « nation-cadre » de l’OTAN). Enfin, l’aérodrome civil de « MK » assure la liaison avec Constanta.
S’il en était besoin, les violations régulières de l’espace aérien roumain par des drones ou d’autres engins russes mettent en évidence le caractère volatil de la situation régionale et l’importance de la Roumanie sur le plan stratégique et géopolitique. Aussi serait-il bon de songer à renforcer le multilatéralisme européen et atlantique par des liens bilatéraux resserrés avec ce pays, en premier lieu dans le domaine de la défense. Il faut penser et concevoir ce que pourrait être un pacte de défense franco-roumain.
Professeur agrégé d’histoire-géographie et chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII). Auteur de plusieurs ouvrages, il travaille au sein de l’Institut Thomas More sur les enjeux géopolitiques et de défense en Europe. Ses domaines de recherche couvrent la zone Baltique-mer Noire, l’Eurasie post-soviétique et la Méditerranée.

