Tel est le titre de l’essai d’Arthur Kenigsberg (Éditions Eyrolles, 2025) dont nous publions l’introduction. À l’heure de tous les dangers, l’auteur plaide pour changer la vision que les Européens de l’Ouest ont de leurs voisins orientaux. Comprendre ces pays est nécessaire pour renforcer l’unité européenne et faire face aux chocs géopolitiques, militaires et technologiques qui s’annoncent. Notre avenir, affirme Kenigsberg, se joue entre la mer Baltique et la mer Noire.
De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique,
Winston Churchill, 5 mars 1946
un rideau de fer s’est abattu à travers le continent.
Péninsule de Crimée, palais de Livadia, février 1945
Dans la majestueuse résidence d’été des tsars de Russie, au bord de la mer Noire, Joseph Staline, Franklin Roosevelt et Winston Churchill épiloguent sur la future architecture du continent européen et des territoires « libérés » du nazisme. Un mythe tenace enrobe les conclusions de cette Conférence de Yalta : les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) y auraient décidé et dessiné soigneusement les traits du nouveau partage de l’Europe. Alors que l’Allemagne nazie désormais envahie était sur le point de plier, le dictateur de l’URSS aurait obtenu du président américain et du Premier ministre britannique le contrôle des pays d’Europe centrale et orientale « libérés » par l’Armée rouge.
En réalité, les principes adoptés au palais de Livadia s’inscrivent dans une série de rencontres commencées dès 1943 à Téhéran et à Moscou dans lesquelles la Grande-Bretagne et les États-Unis insistaient sur la construction d’un nouvel ordre international où les puissances ne chercheraient plus à étendre leurs sphères d’influence. La question des frontières de la Pologne et la tenue d’élections libres dans les territoires débarrassés du joug nazi constituaient deux solides points de divergences entre ces trois puissances alliées face à Hitler.
Londres étant devenue depuis 1940 la capitale des gouvernements en exil de Tchécoslovaquie et de Pologne, l’administration britannique était lucide sur la nature et les ambitions du régime soviétique. Churchill n’ignorait pas les vues impérialistes soviétiques sur la majorité des pays d’Europe centrale et orientale qui avaient arraché ou tenté d’arracher1 leur indépendance sur les décombres des empires allemands, russes et austro-hongrois tombés après 1918. La préoccupation principale invoquée par le régime stalinien était la nécessité pour l’URSS de se « prémunir des invasions venues de l’Ouest » et de ne pas avoir un « cordon sanitaire » qui la séparerait de l’Allemagne. Son contrôle des pays d’Europe centrale et orientale était donc une priorité stratégique.
L’administration américaine n’était pas plus candide face aux ambitions soviétiques. Averell Harriman, ambassadeur des États-Unis à Moscou, écrit en 1944 : « Lorsqu’au titre de sa sécurité, un pays commence à étendre à la force du poignet son influence au-delà de ses frontières, on ne voit pas où cette influence peut s’arrêter. Si l’on admet que l’Union soviétique a le droit de s’introduire au nom de sa sécurité chez ses voisins immédiats, il devient logique à un moment donné qu’elle s’introduise chez les voisins de ces voisins2. » En dépit de cet avertissement, Washington accédera aux revendications sécuritaires du Kremlin et montrera que Roosevelt n’avait pas les mêmes priorités stratégiques et politiques que Londres ou les gouvernements européens en exil.
Roosevelt, obnubilé par l’objectif d’apaiser les Soviétiques afin de les rallier à la nouvelle Organisation des Nations unies et à la guerre contre le Japon, accepte par utopisme, cynisme ou désintérêt les fausses promesses de Staline sur l’Europe centrale, orientale et balkanique. Le dirigeant de l’URSS accepte d’organiser des élections libres dans chaque pays libéré par l’Armée rouge : la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie. Alors que Tallinn, Riga, Vilnius, Minsk, Kyïv, Chișinău et Tbilissi sont déjà avalées par l’empire soviétique, Varsovie, Prague, Budapest, Bucarest et Sofia seront finalement dirigées, sans élections libres, par des régimes communistes à la botte du Kremlin. Staline a trahi ses engagements, ces pays vivront près de cinquante ans derrière le rideau de fer3.
Quatre-vingts ans après, nous pouvons constater que ce n’est pas à Yalta que le lourd partage de l’Europe en deux blocs fut décidé. L’occupation des pays d’Europe centrale et orientale, écrasés par le ciment totalitaire de la nouvelle « Europe de l’Est », fut imposée par le chef suprême de l’Armée rouge. L’histoire frappa Yalta d’une légende noire et jugea avec sévérité la naïveté ou la faiblesse, parfois les deux, de Churchill et de Roosevelt face à Staline. L’Europe centrale et orientale a été perdue par manque d’anticipation et de profondeur stratégique face à la vision des relations internationales de l’URSS : « Ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est négociable. » Ce sont la force et les rapports de force qui régissent ces négociations, pas les engagements ou le droit international.
L’Europe de l’Est est la création artificielle de Staline, extorquée par son pouvoir de duperie et couverte par les bruits des bottes de l’armée soviétique. Ni la géographie, ni l’Histoire, ni la culture, ni la langue, ni la religion et encore moins la volonté politique ne prédisposaient toutes ces nations à vivre dans le même bloc et sous la même chape de plomb. L’Europe de l’Est fut la négation de leurs aspirations à l’autodétermination et à l’indépendance.
Alors que la victoire contre le nazisme est synonyme de libération pour la France et les Français, pour l’Europe centrale et orientale « la libération, c’est la terreur4 » : déportations de masse, assassinats, viols, emprisonnements, pillages… Les espoirs de liberté, de démocratie et de respect des droits humains s’envolent. La désolation économique, la répression politique, les tentatives d’effacement culturel, les déformations de l’architecture urbaine et des paysages marquent cette séparation violente avec l’Occident jusqu’à la chute du mur du Berlin.
Cette colonisation russo-soviétique craque sous le poids des résistances nationales au communisme en 1989 et s’effondre définitivement en 1991. Durant ces deux années, la Pologne, la Tchécoslovaquie5, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, le Bélarus, l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie déclarent leur indépendance. Ces pays naissent ou ressuscitent. L’Europe de l’Est disparaît, mais ne quitte pourtant pas les esprits.
En plus de cinquante ans de guerre froide, cette appellation s’est profondément enkystée dans notre imaginaire et notre carte mentale jusqu’à les figer. Comme si le rideau de fer n’avait pas été brisé, comme si ces pays n’avaient pas entamé leur « retour à l’Europe », comme s’ils étaient toujours ligotés au glacis communiste, cette notion d’ « Europe de l’Est » continue d’être le prisme de lecture privilégié en France. Coincées entre le regard romantique d’une gauche anticapitaliste sur les régimes communistes et le regard admirateur d’une droite conservatrice pour la « Russie éternelle », l’Europe centrale et orientale restent un impensé français. Ces pays ont été bien trop longtemps regardés et pensés à l’ombre de l’Union soviétique puis de la Fédération de Russie.
Faute de la considérer également comme l’ « arrière-cour » historique et géographique naturelle de l’Allemagne, la France a longtemps considéré qu’elle n’avait pas d’intérêt à conceptualiser son regard, sa présence et son influence dans cette région « entre mer Baltique et mer Noire ». Elle n’est pas parvenue à prendre les tournants de la fin de l’URSS en 1991 puis des élargissements européens de 2004 et 2007 pour saisir les opportunités de rapprochement qui se présentaient. Cette incompréhension, souvent mutuelle, et le désintérêt, souvent à sens unique, entre la France et les pays d’Europe centrale et orientale ne pouvaient faire naître que frustrations et ressentiments, aggravant les fractures « Est-Ouest ».
Ces appellations d’ « Europe de l’Est » ou de « pays de l’Est » nuisent à la compréhension des dynamiques, des particularités et de la diversité des pays d’Europe centrale et orientale. Ils ne constituent pas un bloc. La Lituanie ne peut pas être assimilée à la Lettonie, la Slovaquie ne peut pas être pensée comme la Hongrie et l’Ukraine ne peut pas être regardée comme la Moldavie. Ces désignations, datées d’une époque révolue, négligent les progrès et changements réalisés par ces pays depuis l’effondrement de l’URSS et leur volonté d’appartenir pleinement à la communauté européenne ainsi qu’à « l’Occident ».
La progression et la croissance économique de certains pays d’Europe centrale et orientale depuis leur « grande conversion6 » à l’économie libérale sont impressionnantes. De la Pologne qui enregistre en moyenne une augmentation de son produit intérieur brut (PIB) de près de 4 % par an depuis son adhésion à l’Union européenne à l’Estonie devenue un leader européen du digital et de l’e-gouvernement ; de la Roumanie qui a un écosystème de start-up très dynamique à l’Ukraine qui exporte un grand nombre de services de technologies de l’information, les changements opérés dans ces pays depuis 1991 sont importants. Pourtant, dans notre imaginaire, ils sont toujours englués dans un retard conséquent et une économie arriérée. Ces défaillances de compréhension investissent malheureusement le terrain politico-diplomatique et fragilisent l’unité européenne.
Depuis 1989, au moins quatre épisodes politiques ont structuré l’image de la France dans la région : la proposition de François Mitterrand de créer une Confédération européenne réunissant tous les pays européens et l’URSS, les propos de Jacques Chirac invitant les pays d’Europe centrale à « se taire », le veto de Nicolas Sarkozy sur l’adhésion de l’Ukraine à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) après la guerre de Vladimir Poutine en Géorgie et le rapprochement franco-russe lancé par Emmanuel Macron trois ans après l’annexion de la Crimée puis d’une partie du Donbass. Ces exemples sont régulièrement cités et rappelés dans ces chancelleries européennes pour souligner le manque de fiabilité, de considération et de compréhension des élites politiques françaises pour leurs enjeux stratégiques. Ces pays se sentent incompris, la France ne se sent pas écoutée.
Fin 2019, partant de ce constat, j’ai décidé avec Romain Le Quiniou7, un ami rencontré à Varsovie, de fonder Euro Créative, un think tank8 pour rapprocher la France des pays d’Europe centrale et orientale. Nous sillonnions la région ensemble depuis des mois pour nous rendre dans les différents forums politiques, économiques ou de défense et nous étions effarés par le manque de présence et d’influence française dans ces pays. Convaincus que la France devait rester un pays moteur du projet européen, nous ne pouvions concevoir d’observer presque quotidiennement l’absence de notre pays dans ces grands rendez-vous politiques et intellectuels et de le voir incapable de défendre ses positions en Europe. Au moment où la France tentait de convaincre ses partenaires sur son idée essentielle d’ « autonomie stratégique européenne », elle ne s’expliquait pas. Questionnée sur ses doutes quant à l’avenir de l’OTAN, elle ne répondait pas. Régulièrement mise en cause sur ses relations jugées ambiguës avec la Russie, elle ne rassurait pas. L’excellent travail de certaines ambassades et instituts français ne pouvait pallier le manque d’investissement et de présence politique dans la région. Avec Euro Créative, nous voulions créer de nouveaux leviers d’actions et de réflexion.
« La jeunesse possède, comme certains animaux, un instinct qui l’avertit des changements météorologiques », écrivait Stefan Zweig dans Le Monde d’hier. Dès 2019, nous avions l’intuition qu’une agression directe de la Russie sur le sol européen était à considérer d’urgence. Notre analyse était simple : une large partie de l’élite politique, diplomatique, militaire et intellectuelle française sous-estimait largement cette hypothèse par manque de compréhension des subtilités géopolitiques de cette région, par manque d’écoute d’Européens qui ont vécu les multiples invasions russes et par manque de considération pour des « petites nations » qu’elle pensait paranoïaques dans leurs perceptions des ambitions du Kremlin.
L’invasion à grande échelle de l’Ukraine déclenchée par la Fédération de Russie le matin du 24 février 2022 a finalement bouleversé les certitudes et le regard de la France sur l’Europe centrale et orientale, devenue rapidement une région stratégique majeure. Elle a « changé de lunettes », comme rappellent les diplomates, et a certainement cessé de la considérer comme une région périphérique entre l’Allemagne et la Russie. Désormais consciente des volontés expansionnistes russes, la France accroît sa présence politique et militaire sur le « flanc est de l’Europe » (en Estonie, en Roumanie et en Pologne). L’imprévisibilité de l’administration Trump II tétanise un certain nombre de pays d’Europe centrale et orientale qui avaient fait des États-Unis leur principal protecteur et les pousse à rejoindre les positions françaises de renforcement « du pilier européen de l’OTAN » ou de la « souveraineté stratégique européenne ». La France, affaiblie durant des années par la réputation d’une position anti-américaine primaire, a une nouvelle opportunité de se rapprocher de ces pays, à condition d’opérer un aggiornamento idéologique. Ce livre s’attelle à l’importance de changer l’imaginaire, l’approche et le narratif français sur cette région.
À l’heure où l’Europe risque de devenir une simple « périphérie » dans le chaos du monde, le renforcement de l’unité européenne est une nécessité. Cette exigence de compréhension et d’intégration des enjeux historiques, politiques et stratégiques de nos partenaires d’Europe centrale et orientale est fondamentale pour trouver le chemin de l’ « Europe puissance ». Être « unis dans la diversité9 », c’est se faire une certaine idée de l’Europe.
Arthur Kenigsberg est spécialiste de l'Europe centrale et orientale. Il est le président fondateur d'Euro Créative, le think tank français spécialisé sur l'Europe centrale/orientale et les Balkans. Il a été conseiller politique à l'Assemblée nationale durant 7 ans. Il intervient régulièrement dans le débat public français et européen.
Notes
- L’Ukraine déclare son indépendance en 1918, mais est rapidement partagée entre la Pologne et l’URSS après le traité de Riga en 1921 qui met fin à la guerre polono-soviétique. La Géorgie déclare son indépendance en 1918, mais est rapidement envahie puis occupée par l’armée soviétique en 1921.
- Foreign Relations of the United States, GPO Washington, vol. IV, 1944.
- Expression utilisée par Winston Churchill dans une lettre au nouveau président Harry Truman le 12 mai 1945 : « Un rideau de fer est tombé sur le front russe. » Elle sera popularisée lors de son célèbre discours de Fulton, le 5 mars 1946.
- Formule de Christian Fouchet, délégué français à Varsovie en 1944.
- La Tchéquie et la Slovaquie se séparent pacifiquement en deux nations distinctes en 1993 lors du divorce de velours.
- Georges MINK et Jean-Charles SZUREK, La Grande Conversion, Éditions du Seuil, 1999.
- Spécialiste de l’Europe centrale et orientale.
- Plateforme de réflexion.
- Devise de l’Union européenne.

