Le Courrier des lecteurs

Bonjour chères amies, chers amis,

Ces derniers jours, nous avons reçu plusieurs courriers intéressants. Jean-Damien T. nous écrit : « Je viens de prendre connaissance de l’édito de la lettre d’infos de Desk Russie, que je lis le plus souvent avec beaucoup d’intérêt. Cette fois, c’est avec de l’agacement que je termine l’édito. Était-il bien utile de faire la réclame, deux fois de suite, pour le site d’Amazon?
Les libraires de France ne méritent-t-ils pas davantage de reconnaissance, eux qui ont organisé maints débats sur la situation en Ukraine et mis en avant vos livres bien davantage que cette multinationale tentaculaire ? C’est franchement désolant. »

J’ai répondu à Jean-Damien qui a compris mes arguments, mais il est utile que j’explique mieux la politique éditoriale de notre toute nouvelle maison d’édition. Si nous investissons dans l’impression à grand tirage, ce qui nécessite l’adhésion à une société de diffusion, également onéreuse, n’importe quel insuccès peut nous être fatal. Par conséquent, nous avons adopté un autre système : petits tirages à peu de frais, et diffusion par nos propres forces. En absence de publicité payante et sans avoir à notre service la distribution dans des librairies, nous publions en premier lieu pour les lecteurs de Desk, et nous informons de nos parutions sur les réseaux sociaux. Quelques dizaines de libraires nous ont découvert et nous commandent des exemplaires, mais cela plus les ventes directes via notre site n’est pas suffisant. C’est pourquoi, comme tous les éditeurs, nous avons commencé également à vendre sur Amazon. Ce qui est le plus intéressant pour nous, ce sont les commandes directement sur notre site AEBL. C’est le meilleur moyen de nous soutenir. En deuxième position se trouve la vente aux libraires, qui jouissent d’une remise de 35 %, et en troisième position, Amazon, qui expédie lui-même, mais nous rembourse moins encore que les libraires. En fait, je ne peux vraiment recommander Amazon qu’à nos lecteurs hors de France, car l’envoi postal à l’étranger nous coûte très cher. Cependant, il faut donner aux gens le choix ! C’est ce que nous faisons.

Je suis une habituée des insultes sur X, mais là, nous avons reçu une menace voilée. Quelqu’un qui a créé une adresse postale sous le nom de Nazda Rovie, ce qui veut dire en russe « À votre santé ! », nous écrit cette phrase : « Un conseil. Prenez une bonne assurance vie. » Je suppose qu’il s’agit d’une menace adressée à l’équipe de Desk. Une menace qui vient après une série d’attaques de hackers sur notre site et qui n’est pas à prendre à la légère. En même temps, cette menace n’est pas suffisante pour demander une protection policière. « Même pas peur ! », comme disent les enfants.

Nous n’allons pas fermer Desk Russie, ni notre université ou notre maison d’édition. Nous allons continuer comme avant, tout en sachant que le FSB, le GRU et leurs antennes sont capables du pire, comme leurs prédécesseurs soviétiques. Plusieurs opposants ont été tués, empoisonnés, molestés, kidnappés, emprisonnés. C’est le prix à payer pour un certain courage.

Ella M. nous écrit : « Dans votre Courrier des lecteurs, vous dites que l’ambassade russe jouit d’une protection de la police française, car tel est l’usage diplomatique. Mais quid du Centre culturel et spirituel russe du quai Branly ? Pourquoi, alors que la France condamne l’agression russe, ce centre reste ouvert et continue sa propagande comme si de rien était ? Jusqu’à quand allons-nous tolérer cette hideuse construction en plein centre de Paris ? »

Chère Ella, nous partageons votre indignation. J’ai été peut-être la première à s’insurger, en 2013, contre la construction de ce centre dans une tribune publiée dans Libération. Malheureusement, la décision de vendre le terrain à l’État russe afin d’y construire une église a été prise en pleine lune de miel franco-russe, lorsque Dmitri Medvedev était président (dans ce jeu de chaises musicales) et que la direction française était persuadée qu’une nouvelle ère plus libérale s’ouvrait en Russie. Malgré la guerre russo-géorgienne de 2008 qui a privé la Géorgie de 20 % de son territoire, le discours soi-disant moderniste de Medvedev et les convictions pro-russes de François Fillon, alors Premier ministre, ont fait pencher la balance en faveur du Kremlin.

Ce qui n’était pas connu à l’époque, c’est que cette église serait entourée de plusieurs bâtiments et que cela formerait un « compound ». Lorsque je suis allée voir de mes yeux ce complexe à l’ouverture de l’église, l’accès à ces bâtiments était déjà barré. À ma question adressée à deux molosses russes sur la destination de ces bâtiments, ils m’ont répondu sur un ton peu amène : « C’est pour les pèlerins. » Bien sûr, il n’y a pas de pèlerinage religieux russe à Paris, car il n’y a pas de lieux saints russes ici. En revanche, ce territoire a été proclamé territoire diplomatique en vertu d’un précédent juridique français vieux de 100 ans, qui reconnaissait que le lieu du culte desservant une ambassade pouvait être considéré comme un territoire jouissant d’une immunité diplomatique.

C’est ainsi que cet horrible complexe fait officiellement partie de l’ambassade russe du boulevard Lannes, et malgré des soupçons que les coupoles de l’église cachent des antennes permettant d’espionner plusieurs bâtiments gouvernementaux, comme le quai d’Orsay ou Matignon, il n’y a rien à faire. Honnêtement, je ne sais pas si l’État français peut ordonner la fermeture de ce centre. En tout cas, après la menace que nous avons reçue, nous n’allons pas nous promener dans cet enclos !

Enfin, nous commençons à recevoir des avis sur le livre de Constantin Sigov Musiques en résistance : Arvo Pärt et Constantin Sigov que nous avons récemment publié. Voici ce qu’écrit Olivier Costa de Beauregard, directeur général du Groupe Industriel Marcel Dassault : « Je viens de finir le livre de Constantin Sigov. Je ne suis pas assez musicien pour tout comprendre mais j’ai admiré la noblesse de ces deux hommes et la beauté précieuse de ces deux vies. L’esprit transcende la matière, lui permet de prendre sa vraie forme, voilà la leçon que j’en ai retirée. Une leçon donnée dans des circonstances adverses d’un matérialisme triomphant, soi-disant historique, en fait englué dans la médiocrité et la laideur du cynisme de l’époque de Brejnev qui les a incarnées. Et de cette gangue a surgi une beauté qui nous touche encore, alors que cet homme cruel mais au fond pitoyable est si justement oublié. Ce qui donne peut-être une perspective et une espérance pour aujourd’hui dans la grande épreuve que vit le peuple ukrainien. » 

Merci pour vos avis ! C’est une belle récompense de nos efforts.

galina photo

Galia Ackerman, née à Moscou, est une écrivaine, historienne, journaliste, essayiste et traductrice littéraire franco-russe, spécialiste du monde russe et ex-soviétique. Elle est docteure en histoire de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheuse associée à l'université de Caen.

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