Ukraine : Krovospas, ou la fabrique de la survie

Depuis bientôt quatre ans, une centaine de volontaires réalisent un petit miracle : produire assez de compresses hémostatiques pour équiper, à prix coûtant, une large partie du million de combattants qui défendent l’Ukraine. Cette gaze, imbibée d’un agent chimique coagulant, est utilisée pour arrêter les hémorragies sévères. Elle constitue l’un des éléments essentiels d’une trousse de secours militaire. L’auteur a rencontré Ihor Tsouroupa, l’un des inventeurs de la technologie utilisée pour produire ces compresses et l’initiateur de cet étonnant projet.

« Est-ce que vous pourriez me faire un devis ?
– Non, on ne fait pas de devis. On ne vend pas notre production : on la fournit en échange d’un don ; mais je peux vous dire combien de compresses vous pourriez obtenir pour le montant de votre don.
– Ah… Et pour la facture ?
– On ne fait pas de facture – vu qu’on ne vend rien. Mais notre association partenaire, Anomaly, à laquelle il faudra virer l’argent, pourra vous envoyer un reçu attestant de votre don. »

Soupir. Derrière son ordinateur, un volontaire chargé de passer commande de quelques centaines de paquets de gaze hémostatique au profit d’unités de l’armée ukrainienne se demande si cette histoire n’est pas un en train de prendre un tournant un peu trop complexe.

Le prix des compresses Krovospas est imbattable et les sauveteurs militaires qu’il a contactés l’ont tous assuré de la fiabilité du produit ; mais cette prise de contact sur Facebook et ces procédures inhabituelles le poussent à une certaine suspicion. Il franchit finalement le pas. Moins d’une semaine plus tard, un carton plein à craquer de compresses, ainsi qu’un reçu en bonne et due forme, l’attendent à la poste de son quartier de Kyïv.

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Les bénévoles plient les bandes de gaze préalablement imbibées de solution hémostatique. Avril 2025. Photo : Antoine Laurent

Flou juridique salvateur

Ces subtilités déroutantes s’expliquent fort simplement. Krovospas, comme a fini par le comprendre notre volontaire incrédule, n’est ni une entreprise, ni une association ; c’est simplement le nom donné aux compresses à destination exclusive de l’armée ukrainienne que produisent, sans but lucratif, une centaine de volontaires ukrainiens – des femmes, dans leur grande majorité.

« Ce que nous faisons relève d’une zone grise du droit ukrainien », explique Ihor Tsouroupa, chimiste de formation, qui coordonne l’intrigante production. Cette dernière, bombardements obligent, est répartie sur différents sites. C’est sur l’un d’entre eux, quelque part dans l’oblast de Kyïv, que nous rencontrons ce trentenaire amateur de musique électro, naguère ingénieur en chimie de synthèse dans l’industrie de la santé.

L’absence de statut juridique de cette initiative, indique Ihor, explique le coût dérisoire des compresses Krovospas ; car leur production n’est pas soumise aux normes strictes qui encadrent l’industrie de la santé. Les compresses sont de plus livrées à prix coûtant, pour une somme dérisoire, plus de de dix fois inférieure aux prix pratiqués par les fournisseurs occidentaux, principalement américains et britanniques, qui équipent les armées de l’OTAN.

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Une bénévole s’apprête à glisser la gaze pliée dans des sachets. Avril 2025. Photo : Antoine Laurent

Vies sauvées, amputations évitées

En conséquence, la demande, de la part des militaires ou des volontaires civils qui les aident à s’équiper, est constante. Les bénévoles de Krovospas travaillent 7 jours sur 7 et plus de 3 millions de paquets de compresses ont déjà été produits et distribués depuis le lancement de la production en 2022.

« Je pense que 60 %, voire plus, du personnel militaire [ukrainien] est équipé avec nos compresses. Ce sont des milliers de vies que nous avons sauvées », explique notre interlocuteur, sans emphase, entre deux gorgées de thé. Des vies, « mais aussi des membres », ajoute-t-il gravement ; car, en cas d’hémorragie massive, la gaze hémostatique est aussi utilisée dans la phase de remplacement du garrot, posé en première intention sur un membre grièvement blessé, par un pansement. Sans cette opération, le membre concerné, privé de flux sanguin, doit être amputé au bout de quelques heures.

Une industrie de l’entraide

Les chiffres, impressionnants, le sont encore davantage si l’on considère que le financement de cette production ne doit rien aux commandes de l’État ukrainien. « Ils ne peuvent pas nous passer commande, puisque nous n’avons pas de statut », rappelle Ihor, tandis que, derrière une mince cloison, le sifflement d’une machine à souder les emballages sous vide se fait entendre. Ainsi, l’équipement des soldats en compresses Krovospas n’a été possible que grâce à un concours de solidarité. Le fait que la production des compresses soit assurée de manière entièrement bénévole en est peut-être le signe le plus évident ; mais ce n’est pas tout.

« L’administration locale nous loue ces locaux pour un hryvnia [la monnaie ukrainienne, NDLR] symbolique ; une entreprise locale nous donne le carton d’emballage ; une usine de transformation laitière nous offre du lait chaque semaine et des glaces en été ; des volontaires et fonds caritatifs nous offrent les tenues stériles [portées par les ouvrières, NDLR] », énonce Ihor, avant de préciser que les machines qui n’ont pu « être achetées en Chine » ont été construites gratuitement par des ingénieurs de sa connaissance. Les agents chimiques quant à eux, sont achetés à prix coûtant auprès de grossistes accommodants.

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Deux bénévoles mettent les sachets de gaze sous vide. Avril 2025. Photo : Antoine Laurent

Réactivité volontaire…

Ce fonctionnement, que l’on pourrait penser précaire car dépendant de bonnes volontés parfois fluctuantes, a cependant l’avantage de garantir un approvisionnement rapide aux soldats, dans la mesure où il s’affranchit de la légendaire lourdeur administrative de l’armée ukrainienne.

« Si un soldat passe nous demander des compresses, indique Ihor, il les recevra le jour même ou le lendemain » ; et s’il ne peut se déplacer, les compresses lui seront expédiées par voie postale dans la semaine. À charge pour le destinataire d’envoyer ensuite les photos ou vidéos prouvant que la distribution de la commande a bien été réalisée auprès de ses camarades. C’est l’une des seules conditions à remplir s’il veut pouvoir passer une nouvelle commande, et pour s’en affranchir, quelques jours suffisent tout au plus.

… contre carences étatiques

Inversement, « au sein de la hiérarchie militaire, la communication est mauvaise. Si des soldats demandent à être ravitaillés en se conformant aux procédures légales, ils recevront leur ravitaillement dans six mois ! » indique Ihor, recoupant un discours de lassitude que beaucoup de soldats ukrainiens ont en partage. De plus, rappelle notre hôte, début 2022, au moment de la montée en puissance de l’armée ukrainienne (passée en quelques mois d’environ 200 000 à près de 800 000 hommes), les stocks de matériel médical de premier secours n’étaient pas au rendez-vous, créant une situation de grave pénurie, en gaze hémostatique y compris. Dans un tel contexte, la flexibilité des volontaires de Krovospas, on s’en doute, a été plus qu’appréciée des militaires et de leurs soutiens.

Les problèmes d’approvisionnement qui touchent l’armée ukrainienne sont connus de longue date. « Depuis 2014 [et le déclenchement de la première guerre du Donbass, NDLR], la question de la médecine militaire a été déléguée aux volontaires. Parce que les volontaires s’en occupent plutôt bien ; et le gouvernement se dit “C’est bon, pas besoin d’intervenir” », explique Ihor, quelque peu dépité. C’est une situation de fait, poursuit-il, qui ne relève d’aucune décision officielle mais qui s’explique par un manque de moyens de l’État ukrainien et, parfois, par un manque de compétence de la hiérarchie militaire.

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Les bénévoles préparent les colis à envoyer aux volontaires et aux soldats. Dans chaque paquet à destination directe des militaires, ils ajoutent un paquet de bonbons. Au centre, Ihor Tsouroupa. À gauche, David Plaster, directeur de l’association Anomaly, en charge de récolter les dons. Avril 2025. Photo : Antoine Laurent

Guerre du Donbass et coût de la survie

Malgré quelques hésitations dans le maniement de la langue de Shakespeare, l’exposé d’Ihor sur la médecine militaire se déroule, fluide, bien construit, comme la présentation d’un sujet cent fois exposé. Pour cause, ce sont ces carences de l’État ukrainien qui, dès 2014, l’ont poussé à se lancer dans ce qui deviendrait plus tard l’aventure Krovospas.

À cette période, Ihor est loin d’imaginer qu’il se dédierait un jour à la gestion de production. Il réalise un doctorat en chimie physique au sein de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, à Kyïv, lorsque l’un de ses voisins et amis est mobilisé dans le cadre de la première guerre du Donbass. « Je lui ai acheté une trousse de premier secours militaire avec mes dernières économies, se rappelle Ihor. C’était très cher – 100-200 dollars –, et ce qui coûtait le plus cher, dans cette trousse, c’était la gaze hémostatique », se remémore-t-il. À cette période en effet, seules les marques importées des États-Unis ou du Royaume-Unis lui semblent proposer des solutions fiables.

Le constat est amer car, en tant que doctorant, Ihor gagne alors « moins qu’un balayeur de rue » et ne peut pas même se permettre « d’acheter de la nourriture normale » ; mais pour notre scientifique, assisté de quelques confrères, ce problème se transforme rapidement en une équation scientifique à résoudre.

Du carburant de fusée aux agents hémostatiques

« Mon travail de doctorat, réalisé en lien avec le bureau ukrainien de construction spatiale, portait sur les matériaux réactifs au carburant de fusée, précise-t-il en établissant un parallèle qui, à première vue, échappe au commun des mortels, et de poursuivre : L’un de ces matériaux, utilisé pour détecter les fuites de carburant dans les moteur de fusées ressemble à de la gaze imprégnée d’un composant. Celui-ci change de couleur en cas de contact avec le carburant, ce qui permet de détecter les fuites […]. Nous avions la technologie [d’imprégnation] et nous nous sommes dit que nous pourrions l’utiliser pour imprégner de la gaze avec des agents hémostatiques. »

Une intuition prometteuse ; car elle suffira à convaincre quatre doctorants en chimie et trois doctorants en médecine à se lancer dans un projet de recherche bénévole, dépourvu de tout financement, auquel ces derniers travailleront en dehors de leurs heures de travail officielles. « On a utilisé notre sang au laboratoire » pour réaliser les premiers tests, explique Ihor, avant d’ajouter qu’il travaillait alors « 12 à 15 heures par jour » pour mener à bien ce projet. Son directeur de recherche, chercheur confirmé, se chargeait quant à lui d’effectuer les contrôles de sécurité nécessaires au développement du produit.

« Nous avons développé la formule chimique en 6 à 9 mois ; mais ensuite, ça nous a pris un an, un an et demi pour rédiger le brevet et réaliser les essais précliniques et cliniques », se souvient Ihor, tandis que les deux volontaires occupées à sceller les sachets de gaze s’esclaffent dans une discussion joyeuse. La formule chimique et la technologie d’imprégnation définitivement mises au point, Ihor et ses confrères confient la production à une grande firme ukrainienne du secteur de la santé, contribuant ainsi à doter leur pays d’une précieuse capacité industrielle.

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Une photo de reporting envoyée par les militaires d’une unité ukrainienne à réception d’un colis de compresses financé par un groupe de volontaires. Les visages sont masqués par souci de sécurité. Mai 2025. Photo : Antoine Laurent

De chercheur bénévole à manufacturier volontaire

L’histoire aurait pu s’arrêter là ; si les dirigeants de l’entreprise concernée n’avaient, selon Ihor, pris la décision de ne jamais s’acquitter de la redevance de licence due aux sept chercheurs pour l’utilisation de leur invention. Aussi, lors du déclenchement de l’invasion à grande échelle, notre chimiste, sollicité de toute part, prend-il rapidement la décision de se lancer dans l’aventure que l’on connaît, abandonnant du même coup son activité professionnelle et la fabrication de cocktails Molotov à laquelle il s’était dédié durant les premiers jours du conflit.

Dans l’urgence de la situation, l’obtention des différentes licences de production, processus long et coûteux, est inenvisageable. Lancer la production était alors « une question vitale, rappelle Ihor ; et grâce à cette décision, nous avons pu approvisionner les militaires à un moment critique : le 2 mars, nous avions déjà un stock de compresses prêtes à l’emploi. » Au cours du premier mois d’activité, les volontaires parviendront à produire plusieurs dizaines de milliers de compresses, en dépit des difficultés d’approvisionnement en matériaux. Dans le chaos des premiers jours de l’invasion, contacter les fournisseurs, se souvient notre homme, relevait en effet de la gageure.

« On trouvait le contact des propriétaires ou directeurs d’entrepôts ; mais les gens étaient réfugiés chez eux, terrorisés. Parfois, on appelait un chauffeur de taxi, qui se rendait chez ces gens simplement pour récupérer les clefs du dépôt, puis nous ramener les composants ! », explique Ihor, soudainement animé par ces souvenirs. Si l’approvisionnement en matières premières a pu se révéler complexe, l’aide des travailleurs bénévoles, souligne-t-il, n’a quant à elle jamais fait défaut.

Régularisation et menaces

Ihor travaille à présent à régulariser la production des compresses Krovospas en fondant une entreprise pleinement conforme au droit ukrainien ; et ce malgré les menaces physiques qui lui sont adressées, par téléphone ou dans la rue, et les campagnes de harcèlement en ligne qu’il attribue à ses futurs concurrents nationaux. « Je ne pense pas à tout ça. Je fais mon travail […] et quand, la nuit, les gens écoutent les Shahed s’approcher [les drones kamikazes iraniens envoyés sur les villes du pays par l’armée russe, NDLR], je fais un bon somme et je ne descends pas dans les abris », conclut-il, un sourire aux lèvres.

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Antoine Laurent est journaliste indépendant. Contributeur du bimensuel suisse Echo Magazine, du média italien Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa et d’autres titres de façon plus ponctuelle (Le Courrier de Genève, Linkiesta…).

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