Lecture de : HugoDécrypte en Russie, relié – illustré, novembre 2025. Créateurs : HugoDécrypte, Christian Lerolle, Kokopello et Kris.
Avec le scénariste Kris et le dessinateur Kokopello, le média HugoDécrypte se lance dans la BD, pour proposer au grand public une « histoire de la Russie ». L’intention est bonne, mais tout en dénonçant l’autocratie russe, le régime de Poutine et l’invasion de l’Ukraine – qui ne le fait pas aujourd’hui ? – l’équipe dirigée par Hugo Travers n’échappe pas au risque de participer à la désinformation.
Hugo Travers a créé en 2015, alors qu’il était encore étudiant à Sciences Po, le média en ligne HugoDécrypte, devenu depuis un « must » de l’information sur les plateformes numériques puisqu’il revendique d’être suivi par 20 millions de personnes sur YouTube, Instagram ou TikTok, principalement des jeunes. Ce qui lui a permis d’interviewer Emmanuel Macron, Bill Gates ou Volodymyr Zelensky, mais aussi principalement des vedettes sportives ou artistiques, avec un sens indéniable de la mise en scène. C’est dire qu’une BD signée HugoDécrypte a toutes les chances de faire beau succès d’édition et peut être un bon vecteur de diffusion de connaissances. Et sur un sujet aussi compliqué et controversé que la guerre en Ukraine, l’idée de faire comprendre ce qu’est la Russie est bien sûr une excellente idée. Mais le compte n’y est pas.
Le sujet est délicat. Aussi Hugo Travers et son équipe prennent-ils soin de préciser qu’ils ont consulté les ouvrages des bons auteurs : notamment Michel Heller, Richard Pipes, Timothy Snyder et Nicolas Werth. Ils assurent avoir travaillé avec un comité d’historiens par lesquels ils se sont fait relire : Pierre Gonneau, Alexandre Sumpf, Anne de Tinguy, Elena Pavel. Voilà qui donne du poids et du sérieux à l’ouvrage. On est toutefois étonné que ces derniers aient laissé passer l’affirmation, placée dans la bouche du personnage de Hugo Travers, selon laquelle « cela fait des siècles que la Crimée est un point de crispation entre l’Ukraine et la Russie ».
La vérité est bien différente. Cette péninsule qui s’avance dans la mer Noire a connu une histoire mouvementée, avec de multiples vagues de peuplements (successivement Huns, Bulgares, Khazars, Kiéviens, Petchénègues, Coumans, Tatars et Mongols). Elle a été principalement sous domination byzantine, puis elle est devenue un Khanat tatar sous protectorat ottoman, à partir de la seconde moitié du xve siècle, avant d’être conquise par les Russes, sous Catherine II, à la fin du xviiie. Sa population est très majoritairement tatare, de religion musulmane. Il faut attendre l’éphémère République populaire d’Ukraine en 1917 pour qu’elle fasse l’objet d’une première revendication officielle ukrainienne.
Si Nikita Khrouchtchev la rattache en 1954 à la République socialiste soviétique d’Ukraine, c’est en partie pour y accroître le poids de la population non ukrainophone dans le cadre d’une lutte déjà engagée par Moscou dans de multiples domaines, notamment culturel et religieux, pour contrer le sentiment national ukrainien. La Crimée, en effet, avait été peuplée de russophones après la déportation des Tatars par Staline. Par ailleurs, il y avait des nécessités économiques : l’alimentation en eau et en électricité de la péninsule et ses voies de communications non maritimes dépendaient de l’Ukraine. Enfin, à l’intérieur de l’URSS, les « frontières » entre les Républiques n’étaient que des délimitations administratives dont l’importance était relative. Au cours de l’histoire soviétique, les frontières de plusieurs républiques ont subi d’importants changements.
En fait, la Crimée n’a été russe que pendant deux siècles et demi, sa géographie physique la rattache à la région de Kherson, sa population tatare a été massivement déportée sous Staline et elle n’a eu le droit de revenir dans la péninsule qu’après l’effondrement de l’Union soviétique. Elle s’est pourtant déclarée dès le 20 janvier 1991 « République autonome ». Ce qu’elle est effectivement devenue au sein de l’Ukraine qui s’est proclamée indépendante en août de la même année, proclamation confirmée par référendum en décembre (approuvé par plus de 56 % des votants en Crimée, et à plus de 59 % dans la ville portuaire de Sébastopol elle-même où stationne la flotte russe !).
Cette erreur de HugoDécrypte n’est pas un détail. Elle révèle un biais qui marque tout l’ouvrage : la volonté d’une prétendue neutralité de la lecture historique qui est proposée. Une manière de dire : « Nous ne prenons parti pour personne. » Tous les faits historiques qui sont rapportés ou presque sont vrais. Mais c’est leur sélection, leur organisation et leur interprétation qui fait problème : l’histoire de la Russie qui est retracée est en réalité celle que se racontent les Russes, celle qu’ils nous ont imposée par un long travail d’influence déjà à l’œuvre à l’époque soviétique et même tsariste.
Certes, les auteurs montrent à juste titre que cette histoire est celle d’une autocratie dont ils décrivent sans fard la violence, la perversion, l’appétit de domination. Certes, la guerre de Poutine est montrée telle qu’elle est et son pouvoir également. Mais c’est en grande partie le discours du maître du Kremlin qui transpire, avec, de temps en temps, pour se démarquer, quelques contrepoints pour se prémunir contre les critiques. Et, surtout, un flou certain sur l’histoire de l’Ukraine.
L’un des principes du récit est de fournir à Hugo un guide à chaque époque, comme le personnage de Virgile conduit Dante dans La Divine Comédie. Pour raconter l’histoire de l’URSS depuis le début de la guerre froide, HugoDécrypte n’a rien trouvé de mieux que de se faire accompagner, par le « James Bond » soviétique, Maxime Issaïev alias l’espion Otto von Stierlitz dont la création littéraire, puis télévisuelle a été accompagnée par le KGB ! Dans les années 1960, pour redorer l’image des « organes », très abîmée par le souvenir des grandes purges staliniennes, Vladimir Semitchastny, chef du KGB, n’avait rien trouvé de mieux que de demander à des auteurs de créer des tchékistes héroïques. En 1966, Julian Semenov signait le roman d’espionnage Aucun mot de passe n’est requis, dont Stierlitz est le personnage central. La suite, Dix-sept Moments de printemps, publiée en feuilleton dans la Pravda en 1969 rencontra un très grand succès populaire. Iouri Andropov, qui avait succédé à Semitchastny deux ans plus tôt, ordonna alors d’en faire une série télévisée à laquelle furent octroyés de très gros moyens. Le succès fut total, attirant en 1973 près de 40 millions de téléspectateurs par soir, dont un certain Vladimir Poutine, totalement fasciné, qui déclara plus tard que le personnage de Stierlitz est à l’origine de sa vocation de kaguébiste.
C’est justement Poutine lui-même qui devient, dans la bande dessinée, le « Virgile » d’Hugo, lorsqu’il explore la période qui suit la chute de l’URSS ! Si bien que la description qui est faite de la période Eltsine tourne à la caricature, de même que celle de la période de Gorbatchev est pour le moins sommaire, pour ne pas dire naïve. Avec de tels guides, Poutine et une créature fictionnelle du KGB, pour explorer l’histoire de l’Union soviétique depuis 1945 puis les débuts de la Russie contemporaine, on n’est pas étonné qu’il ne soit pas question du rôle des « organes » dans la transition politique qui va des années 1980 jusqu’à l’élection de Poutine en 2000, alors qu’il est majeur, en URSS comme dans les pays d’Europe centrale.
Dans la présentation que fait Hugo de la fin de l’URSS, Iouri Andropov qui a régné sur le KGB de 1967 à sa mort en 1984 n’apparaît que dans une vignette qui le montre comme un vieillard hospitalisé avant de mourir, presque un incapable. C’est pourtant un personnage central, celui qui a choisi Gorbatchev pour qu’il entre au Comité central et au Politburo, puis accède au sommet du pouvoir. C’est lui qui le premier a pensé à préparer l’avenir de la Russie après l’échec du communisme. Il est, avec la figure de Staline, l’une des principales références de Poutine.
Le lecteur ne saurait rien ou presque des liens étroits et anciens entre les « organes » et la pègre. Les auteurs se contentent de faire parler Poutine sur ce qu’il est venu faire à Saint-Pétersbourg en 1991 (alors qu’il était un agent du KGB positionné à Dresde en RDA depuis 1985) : « Je suis devenu conseiller du maire. C’est une ville difficile avec de puissants groupes mafieux. Mais je lui ai résolu pas mal de problèmes… » La phrase est évidemment à double sens, mais le lecteur ne saura pas que se trouvant en charge des « relations internationales » de la ville – c’est-à-dire notamment du commerce qui passe par le port, le plus grand de toute la Russie, contrôlé par le crime organisé –, Poutine, membre du KGB, y a construit à la fois sa fortune et son réseau, et que c’est là que s’est forgé le groupe qui tient et exploite la Russie depuis 25 ans avec une poigne de fer. Il ne saura pas davantage que le régime russe qu’il incarne est fondamentalement politico-mafieux.
Quant à l’Ukraine, elle est traitée dans la plus grande partie du livre d’une manière pour le moins « folklorique », représentée par un personnage inspiré des portraits de Tarass Boulba, ce Cosaque ukrainien dont Gogol raconte les exploits contre… les Polonais ! Hugo Travers n’a manifestement pas pris la mesure de l’importance de savoir comment s’était formée la conscience nationale ukrainienne, comment la lecture de l’histoire de la Rus’ vue de Kyïv, Zaporijjia ou Kharkiv était sensiblement différente de celle qui prévaut à Moscou. Il ne s’est pas attaché à comprendre comment s’est formée au fil des siècles une mentalité politique attachée à la délibération, au régime d’assemblées, à l’autonomie locale, fortement anarchique, diamétralement opposée à celle qui s’est construite dans l’autocratie russe.
Sans savoir cela, sans tenir compte du fait que les Ukrainiens, pendant une grande partie de leur histoire, n’ont pas connu le servage sous lequel ont vécu les Russes depuis Ivan III (à quoi il faut ajouter deux siècles et demi de « joug tatar »), le lecteur de HugoDécrypte en Russie ne peut pas comprendre le pourquoi de la volonté d’indépendance des Ukrainiens ni la cause profonde de la guerre, à savoir l’impossibilité pour la Russie de supporter l’existence d’un contre-modèle démocrate à ses frontières. Ce qui vaut aussi, évidemment, pour les pays baltes, la Pologne et la Finlande ou pour la petite Moldavie… Ce qui éclaire aussi la guerre de Géorgie en 2008 et sa mise sous tutelle ainsi que les jeux complexes de Moscou autour du sort de l’Arménie face à l’Azerbaïdjan.
On fait volontiers crédit à l’équipe de HugoDécrypte de la sincérité et d’une volonté de bien faire. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions. Le résultat final, sous couvert d’une description de l’autocratie russe et de ses effets, ressemble fort à de la désinformation, dont la recette se résume en quelques mots « 80 % de miel, 20 % de fiel ». Il ne suffit pas de dire du mal de Poutine et de l’autocratie russe – le Kremlin s’en arrange très bien – pour rendre compte de l’histoire avec justesse et justice. Effrayer les Occidentaux fait aussi partie de l’arsenal rhétorique de la propagande russe. Or aujourd’hui, l’heure est plus que jamais à l’offensive du Kremlin et de ses agents et autres idiots utiles dans la guerre psychologique. HugoDécrypte, hélas, ne s’y oppose pas. En dépit des apparences qu’il s’attache à garder sauves, il dérape.
Jean-François Bouthors est journaliste et essayiste, collaborateur de la revue Esprit et éditorialiste à Ouest-France. Il est auteur de plusieurs livres dont Poutine, la logique de la force (Éditions de l’Aube, 2022) et Démocratie : zone à défendre ! (Éditions de l’Aube, 2023). Il a été, avec Galia Ackerman, l’éditeur des livres d’Anna Politkovskaïa aux Éditions Buchet/Chastel.

