Tolstoï voit rouge

Philosophe et critique littéraire, Christophe Solioz propose sa lecture de Léon Tolstoï, Le Royaume des cieux est en vous, traduit du russe en 1893 et réédité aujourd’hui1.

Tolstoï voit rouge un 9 septembre 1892. Son train croise un convoi de soldats en mission pour mettre au pas des paysans révoltés qui défendent une forêt, qu’ils considèrent comme un bien commun. Si la révolte est légitime, sa brutale répression ne l’est en rien. L’écrivain est ulcéré par cet événement qui lui sert de révélateur : « Comme par un fait exprès, le hasard, après deux ans de méditation sur le même objet, me faisait être témoin, pour la première fois de ma vie, d’un fait dont la réalité brutale me montrait, avec une évidence complète, ce que j’avais vu depuis longtemps très nettement en théorie, que notre organisation sociale est établie non pas, comme aiment à se le représenter des hommes intéressés à l’ordre des choses actuel, sur des bases juridiques, mais sur la violence la plus grossière, sur l’assassinat et le supplice. » (p. 143)

Après son livre-manifeste En quoi consiste ma foi ? (1884) qui expose le credo de l’auteur et dénonce toutes les formes d’oppression, l’écrivain met en chantier Le Royaume des cieux est en vous2. Commencé en mars 1891 comme un pamphlet religieux, le livre devient, suite à l’incident susmentionné, un texte engagé qui tire à boulets rouges sur l’État, la guerre et l’Église. La triple condamnation est sans appel : l’État est dénoncé pour se maintenir par la peur, l’impôt et la conscription ; l’armée n’est qu’une école du crime ; et l’Église, en légitimant la violence de l’État et des armées, trahit le message évangélique.

Le ton est vif, la charge est frontale. L’épouse de l’écrivain s’alarme des risques encourus, mais c’est plus fort que lui : « J’écris ce que je pense et qui ne saurait plaire ni aux États, ni aux gens riches. » Publié début 1893, le livre sera censuré en Russie mais traduit la même année en français sous le titre Le salut est en vous. C’est cette traduction, dans une version sensiblement allégée – mais avantageusement complétée par la correspondance entre Gandhi et Tolstoï – qui est publiée en 2010 et reprise aujourd’hui3.

Répondant au livre phare de Nikolaï Tchernychevski, Que faire ? (1863) que son essai éponyme de 1885 reprend, la réponse fuse : la « non-résistance au mal par la violence ». Si l’expression est maladroite, l’idée fera son chemin et trouvera avec Gandhi la formulation qui fera mouche : « résistance non violente ». Il s’agit tant pour l’un que pour l’autre de refuser de coopérer avec l’injustice non pas en renversant les institutions par la violence, mais en se tenant à l’écart de toute pratique impliquant la violence.

Tolstoï pacifiste ? Certainement. Mais anarchiste ? Lisons son journal en date du 18 mai 1890 : « Les anarchistes ont raison en tout – et dans la négation de l’ordre existant, et dans l’affirmation qu’il ne peut être rien de pire que la violence du pouvoir étant donné les droits qui existent sans ce pouvoir. Ils se trompent seulement sur l’idée qu’on puisse instaurer l’anarchie par la révolution – institutionnaliser l’anarchie ! L’anarchie s’établira ; mais elle s’établira seulement par le fait qu’il y aura de plus en plus de gens à qui ne sera pas nécessaire la protection d’un pouvoir gouvernemental, et de plus en plus de gens qui auront honte d’appliquer ce pouvoir4. »

Si Tolstoï s’inscrit certes dans l’horizon d’un anarchisme chrétien5, il n’est pour autant ni militant ni acteur politique, comme le souligne Alain Refalo dans sa préface « Tolstoï prophète de la non-violence ». Et de préciser l’angle d’attaque du poète russe : « Tout le combat de Tolstoï sera de dénoncer les justifications de la violence derrière lesquelles les pouvoirs, l’État, l’armée, mais aussi les révolutionnaires s’abritent en permanence. » Et, comme une évidence : « Tolstoï anticipe des formes modernes de résistance non violente qui inspireront Gandhi, Martin Luther King ou encore les mouvements contemporains de désobéissance civile. »

La précision importe ici : si le poète prône l’insoumission non violente à l’État, c’est au nom d’une révolution personnelle. Dans la lignée d’un Kant, Tolstoï se pose en moraliste et en appelle à un perfectionnement moral : la révolution politique et sociale a pour condition « un état d’esprit moral qui suscitera chez les hommes la volonté d’agir envers les autres comme ils veulent qu’on agisse envers eux6. »

Tolstoï, l’essayiste comme l’écrivain, est sans concession : « “Comment !, s’écrieront ces hommes, vous voulez remplacer nos villes, avec leurs chemins de fer électriques, souterrains et aériens, leur éclairage électrique, musées, théâtres et monuments, par la commune rurale, forme grossière de la vie sociale depuis longtemps délaissée par l’humanité ?” Parfaitement, répondrai-je ; vos villes avec leurs quartiers de misérables, les slumsde Londres, de New-York et des autres grands centres, avec leurs maisons de tolérance, leurs banques, les bombes dirigées autant contre les ennemis du dedans que ceux du dehors, les prisons et les échafauds, les millions de soldats ; oui, on peut sans regret supprimer tout cela7. » Non conformiste, anarchiste, prônant la non-violence, le végétarisme, la frugalité, le retour à la nature et à un mode de vie plus simple, appelant à la décroissance, Tolstoï est d’une étonnante actualité.

Comme le démontre à l’envi Le Royaume des cieux est en vous, il n’en demeure pas moins que le moraliste prend le dessus sur un anarchiste dont on attendrait plus. Le refus de toute action collective ou engagement politique pourrait passer pour une limite de la pensée exposée dans ce maître-livre s’il n’avait inspiré le mahatma Gandhi, qui le lira comme une révélation. Avec Gandhi, le manifeste spirituel se métamorphose en une stratégie de lutte collective victorieuse. Gandhi transforme l’essai en montrant que la non-violence peut infléchir le cours de l’histoire, illustrant de belle façon qu’en définitive, c’est le lecteur qui « fait » le livre.

Il n’en demeure pas moins qu’après Sarajevo, Kyïv et Gaza, on peut douter que la vie de l’humanité soit « un mouvement incessant de l’obscurité vers la lumière » comme l’affirme Tolstoï non sans quelque naïveté. Quand bien même l’insoutenable se situe au-delà des mots et exige un engagement qui, de toute évidence, ne soit pas de salon et de notoriété, reste l’inconfortable question tolstoïenne : peut-on vraiment lutter contre le mal sans devenir complice de la violence que l’on combat ? Retenons de notre auteur le refus de toute irresponsabilité morale et la suggestion d’une ligne de conduite pour arpenter les chemins de l’après-guerre : « La condamnation de la violence ne saurait empêcher l’union des hommes ; toutefois, les unions fondées sur l’accord mutuel ne peuvent se former que lorsque seront détruites les unions fondées sur la violence8. »

solioz bio

Philosophe, essayiste et critique littéraire, Christophe Solioz croise les lieux (Zurich, Genève, Sarajevo, Trieste, Belfast), les disciplines (politique, esthétique, littérature, urbanisme, relations internationales) et les pratiques (éditoriale, pédagogique, gestion de projets à l’international).

Notes

  1. Le Royaume des cieux est en vous, traduction de Ely Halpérine-Kaminsky, Le Passage clandestin, 2026, 333 p.
  2. Première publication sous le titre Le Salut est en vous, édition originale, Paris, Librairie académique Didier, Perrin & Cie, Libraires-Éditeurs, 1893, 389 pages.
  3. Seule une version censurée sera publiée en Russie. La version russe intégrale du livre ne paraîtra à Genève qu’en 1896. Signalons que les éditions Payot ont publié en 2022 sous le titre Inutilité de la violence les quatre derniers chapitres du Salut est en vous.
  4. Léon Tolstoï, Journaux et carnets, Paris, Gallimard, « La pléiade », 1980, tome 2, p. 42.
  5. Cf. Alain Durel, « Tolstoï, anarchiste et chrétien ? », in Les Temps maudits, n° 13, 2002, p. 81-93.
  6. Léon Tolstoï, « Appel aux hommes politiques » [1903], Le refus d’obéissance. Écrits sur la révolution, Paris, L’Échappée, 2017, p. 43.
  7. Léon Tolstoï, Les gouvernants sont immoraux [1906], Paris, Grasset, 2019, p. 131 – première publication sous le titre Guerre et révolution. La fin d’un monde. Traduit du russe par Ely Halpérine-Kaminsky, Paris, Bibliothèque Charpentier, Fasquelle, 1906.
  8. Léon Tolstoï, op. cit.

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