« Et pourquoi donc avez-vous décidé que vous pouviez vivre mieux que nous ? »

Cette année, pour la première fois depuis le début de l’invasion à grande échelle, des défenseurs des droits humains russes ont pu se rendre en Ukraine en mission de monitoring et documenter officiellement des témoignages sur les crimes commis par l’armée russe. La délégation – Oleg Orlov, Natalia Morozova et Vladimir Malykhine, du Centre Memorial – s’est rendue dans plusieurs régions pour recueillir des données sur les violations, rencontrer des victimes d’occupation, d’enlèvements, de tortures et de détention secrète, et interroger d’anciens prisonniers de guerre ukrainiens. À l’issue de cette mission, Memorial publie un rapport détaillé intitulé « Ukraine : crimes de guerre des agresseurs russes ». L’une de ses auteurs, Natalia Morozova, présente ce texte saisissant.  

À l’heure où l’on discute de plans de paix, d’amnisties et de la levée de diverses sanctions, il est très important de savoir et de se rappeler ce que fait la Russie dans les territoires occupés.

Par exemple, les Russes ont crevé l’œil d’un homme parce qu’ils ont trouvé dans son portefeuille une carte de réduction bleu et jaune du supermarché « Ukraine » : cette carte est interprétée comme une marque de sympathie pour le nazisme.

D’autres Russes ont simulé de manière moqueuse l’exécution de plusieurs dizaines de personnes à la veille de leur retrait de Kherson.

D’autres Russes encore n’ont pas imité l’exécution, mais ont réellement fusillé trois frères, simplement parce que l’aîné avait autrefois participé à l’opération antiterroriste, nom donné à la tentative de l’Ukraine de défendre son intégrité territoriale entre 2014 et 2018. Le cadet des frères a miraculeusement survécu : la balle l’a touché à la mâchoire, il s’est extirpé de ce qui était littéralement une fosse commune, a regagné son village par des chemins de campagne et a tout raconté.

Les Russes se livrent également à des vols de voitures et à d’autres actes de pillage. Et à des tortures, encore et encore… autant que leur imagination le leur permet. Avec des slogans sur la « racaille fasciste et bandériste » et des phrases telles que : « Pourquoi avez-vous décidé que vous pouviez vivre mieux que nous ? » Exigeant de désigner des cachettes d’armes, même s’il n’y en a pas, d’avouer avoir collaboré avec le parti Pravy Sektor (Secteur droit) et de reconnaître « des liens avec Yaroch1 », même si la victime ne sait pas de quoi il s’agissait.

Tel est le terrorisme que la Russie pratique dans les territoires occupés.

Il est important que tous les prisonniers – militaires, civils, tous sans exception – soient rendus à l’Ukraine. Qu’ils soient échangés contre n’importe qui, pourvu qu’aucun Ukrainien ne reste en otage en Russie.

Car aucune convention de Genève ne s’applique aux prisonniers ukrainiens : ce n’est pas une guerre, mais une « opération militaire spéciale », ce qui signifie que les prisonniers ne sont pas des prisonniers, mais des terroristes. Les militaires ukraniens ont, selon les Russes, suivi une formation dans le but de mener des activités terroristes. Ils ont été faits prisonniers dans la région de Koursk : ils ont illégalement franchi la frontière.

Je vais m’éloigner un instant du sujet des prisonniers et vous raconter rapidement comment les membres des bataillons Azov et Aidar2 ont été condamnés à des peines pour participation à une « association terroriste », car ces pirouettes juridiques doivent être portées à la connaissance du public.

Ainsi, en 2015, Lioubov Selina, une femme de trente ans originaire de la région de Louhansk, a travaillé pendant cinq mois et demi comme secrétaire dans le bataillon Aidar. Plus précisément, dans l’ancien bataillon Aidar, car en 2015, il a été officiellement dissous et réorganisé en 24e bataillon d’assaut des forces terrestres de l’armée ukrainienne.

Mais huit (!) ans plus tard, pour cet « acte », le tribunal militaire de la région Sud a condamné Selina à cinq ans d’emprisonnement – près d’un an pour chaque mois – en vertu de l’article 205.4, partie 2, du Code pénal de la Fédération de Russie ( « Participation à une association terroriste »). Le verdict est entré en vigueur le 22 novembre 2023. Il n’a toujours pas été publié mais, sur cette base, le bataillon Aidar a été ajouté à la liste des organisations terroristes en décembre 2023.

Tout est clair, n’est-ce pas ? Ils ont trouvé une personne au hasard dont le lien avec Aidar pouvait être confirmé, et au cours du « procès », on ne sait comment, ils sont arrivés à la conclusion qu’Aidar était une organisation terroriste, ils ont condamné cette pauvre femme pour participation à une organisation terroriste sans raison apparente, puis cette condamnation a servi de base pour inscrire Aidar sur la liste des organisations terroristes. Et gardons à l’esprit qu’Aidar n’existe plus officiellement !

Mais il y a mieux encore – suivez bien ! Les 15 anciens membres d’Aidar ont récemment été condamnés à des peines allant de 15 à 21 ans pour participation à une organisation terroriste. Ces gens ont été faits prisonniers au printemps 2022, un an et demi avant l’ajout du bataillon Aidar, qui n’existait plus sur la liste des organisations terroristes !

Au moins, on sait où se trouvent ces gens d’Aidar, ils ont des avocats, reçoivent des colis, etc. Des centaines d’autres prisonniers ukrainiens sont détenus au secret – le ministère russe de la Défense répond qu’ils sont « détenus pour avoir opposé une résistance à une opération militaire spéciale », et c’est tout. On peut leur faire tout ce qu’on veut.

Imaginez que de six heures du matin à huit heures du soir, vous deviez rester immobile, sans changer de pied, sans vous appuyer sur quoi que ce soit. Si vous bougez, vous êtes battu. Et cela pendant des mois. Jusqu’à ce que vous ayez des varices, des ulcères et la gangrène. C’est ainsi que l’on torture dans le tristement célèbre Camp n° 10 en Mordovie, en plus de lâcher des chiens, de battre les détenus et de leur faire apprendre la Katioucha3 et l’hymne russe.

« Nos ancêtres nous ont transmis cette sagesse populaire4 », sans aucun doute.

Et d’ailleurs, ce sont vraiment les ancêtres, car le Camp n° 10 de Mordovie n’a pas été choisi au hasard : il a une longue histoire. Dans les années 1960, c’était l’un des rares endroits où étaient détenus les prisonniers politiques et les étrangers, puis, plus tard, les membres de la résistance armée du Caucase du Nord. Le village où se trouve ce camp porte le nom symbolique d’Oudarnoïe5. Et les centres de filtration ne sont pas apparus par hasard, mais à l’image de ceux qui avaient été créés pendant les guerres de Tchétchénie, et dont Memorial a parlé à plusieurs reprises.

Ainsi, nous pouvons nous permettre de dire : « On vous avait prévenus ! » Car, même s’il est inutile de rechercher une logique dans les agissements du régime, le système est indéniablement traçable, de la Tchétchénie à l’Ukraine en passant par la Géorgie et la Syrie.

Traduit du russe par Desk Russie 

Lire la version originale 

morozova bio

Natalia Morozova est juriste au Centre de défense des droits humains Memorial et à la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH).

Notes

  1. Dmytro Yarosh est un homme politique et militaire ukrainien de la droite nationaliste. Ancien chef de file du parti Secteur droit, il est élu député entre 2014 et 2019. Il est actuellement commandant de l’Armée des volontaires ukrainiens. [Toutes les notes sont de la rédaction]
  2. Deux unités de grande bravoure, initialement formées de volontaires nationalistes, mais qui ont depuis longtemps été incorporées dans l’armée ukrainienne régulière. Ils sont néanmoins considérés comme des « nazis »et des « terroristes » par les Russes.
  3. Chanson patriotique russe pendant la Seconde Guerre mondiale.
  4. Paroles de l’hymne national russe.
  5. Toponyme qui signifie « lieu où vivent des travailleurs de choc » (oudarnik) ou bien « lieu où l’on frappe ».

Abonnez-vous pour recevoir notre prochaine édition

Deux fois par mois, recevez nos décryptages de l'actualité.

Le don à A l'Est de Brest-Litovsk ouvre droit à une réduction fiscale. Seuls les dons effectués via Helloasso permettront l'émission d'un reçu fiscal.