Alors que le front se rapproche de l’ancienne cité industrielle, certains commerçants poursuivent leur activité. Ouvertes, éclairées et chauffées, leurs boutiques offrent une étrange impression de normalité, comme un faible pouls qui continue de battre sous les bombes et la neige. Antoine Laurent est parti à leur rencontre, afin de comprendre les défis auxquels sont confrontés ces rares civils actifs demeurés sur place et les raisons qui les poussent à rester là, malgré les risques qu’ils encourent1.
Dans les rues de Kramatorsk, les véhicules de l’armée ukrainienne sont monnaie courante ; les bombardements russes aussi, avec plus d’intensité qu’ailleurs, proximité du front oblige. Plusieurs fois par jour, les groupes Telegram qui ont pour vocation de prévenir les habitants du danger notifient le départ d’un missile, l’arrivée d’un drone de type Shahed, d’une bombe planante et même de drones kamikazes FPV, lesquels atteignent désormais certains quartiers de la ville. Sur les groupes de discussion et les réseaux sociaux, les images de bâtiments en flammes et d’explosions défilent, publiées par les témoins de ces frappes qui touchent tant civils que militaires. En dépit d’un exode massif, la ville compterait encore 50 000 civils environ, contre 150 000 avant l’invasion.
Signe le plus visible de cette présence, de nombreux commerces demeurent ouverts. À Kramatorsk, on peut faire ses courses au marché ou en grande surface, faire réparer son téléphone, envoyer des colis, acheter un canapé, des cigarettes, du matériel militaire et même de l’alcool, si l’on sait où s’adresser ; car depuis juillet 2022, le commerce des boissons alcoolisées est interdit dans l’oblast. Les gérants, propriétaires et employés décrivent des réalités complexes ; mais nuancées et diverses. Étonnamment, certains témoignages laisseraient presque penser que le climat des affaires de cette base arrière de l’armée ukrainienne relèverait d’une normalité perturbée, plutôt que du chaos d’une antichambre de l’enfer, où subsisteraient de rares vestiges du monde en paix.
Chiffre d’affaires : des hauts…
À entendre Laryssa, propriétaire et gérante du commerce de fleurs Galantus, situé à l’est de la ville, c’est en tout cas la conclusion à laquelle on serait tenté de parvenir. Légèreté, assurance, aisance… Le grand sourire et l’énergie de la fleuriste, par ailleurs professeure de yoga, sont aussi inattendus dans un tel contexte que les mots manquent pour les qualifier convenablement. Interrogée sur la dynamique de ses ventes depuis le début de l’invasion à grande échelle, Laryssa, 49 ans, ne dissimule pas son soulagement. « Les choses vont plutôt bien, malgré le fait que, oui, la guerre est toute proche […], répond-elle, selon une évaluation généreuse de la situation. Il y a des gens qui sont restés – les anciens surtouts. Les plus jeunes sont partis et veulent, d’une manière ou d’une autre, faire plaisir à leurs proches plus âgés ; alors ils commandent des bouquets. »
Chez Galantus, précise notre interlocutrice, il est possible de commander et payer ses fleurs en ligne. L’entreprise familiale dispose aussi d’un service de livraison à domicile, géré par son mari. Nul besoin de se trouver sur place pour faire un présent. Par ailleurs, ajoute-t-elle, « il y a beaucoup de gars [les militaires, NDLR] qui viennent en ville pour se reposer pendant leur relève ; […] et ils achètent aussi des fleurs pour les filles. » Les fleurs, développe notre hôte, tandis que son employée nous propose un café, « apportent de la lumière ; même en ces temps tristes et sombres que traverse l’Ukraine. »
… et des bas
Cette lumière, d’autres commerçants en auraient visiblement besoin ; car tous n’ont pas la chance de Laryssa. Pour s’en convaincre, un détour par la vieille ville suffit. Nous y rencontrons Natalia, 44 ans, propriétaire et gérante d’un café-boulangerie dont, par prudence et à sa demande, nous tairons le nom. « Les recettes journalières ont diminué – beaucoup diminué » indique la négociante, sans effusion, avant de poursuivre. « Seuls quelques locaux habitent encore ici. Avec les bombardements, ils partiront et ce sera d’autant moins de clients pour nous. Certains d’entre eux venaient prendre un café chaque matin… »
Par ailleurs, ajoute-t-elle, beaucoup d’habitants restants sont au chômage, du fait de la délocalisation, fermeture ou destruction de nombreuses entreprises, ce qui limite fortement leur pouvoir d’achat. « Parfois, on est obligé de faire des prix pour que les gens puissent se permettre d’acheter un café », souligne Natalia. Si son commerce se maintient, poursuit-elle, c’est « principalement grâce aux soldats. » Au comptoir, les hommes en uniforme sont en effet nombreux. D’autres, café en main, s’offrent une cigarette sur le pas de la porte.
La baisse du chiffre d’affaires de son établissement, poursuit Natalia, est d’autant plus marquée « depuis la fermeture de la gare ». Située à quelques centaines de mètres, celle-ci n’accueille plus de passagers depuis le 5 novembre. La liaison ferroviaire qui reliait l’oblast de Donetsk au reste de l’Ukraine libre a été interrompue ; une décision que les chemins de fer ukrainiens justifient par des « considérations de sécurité », comme le rappelle le media ukrainien Suspilne. Parmi les périls dont la compagnie nationale cherche à prémunir ses passagers, on compte bien sûr les drones FPV russes. Désormais, les principaux axes routiers permettant d’accéder à la ville sont également à leur portée. L’accès à Kramatorsk demeure possible ; mais par le biais des routes secondaires.
Approvisionnement et accès à l’électricité, des surcoûts inégaux
Du fait des difficultés d’accès à la ville, explique Natalia, le coût d’approvisionnement de son café s’est envolé. « Les camions qui transportent la marchandise peuvent être visés. Nous avons été confrontés à ce cas de figure en septembre : le camion qui venait nous livrer a été touché par un drone. Nous avons dû nous rendre à Otcheretyne [non loin de Barvinkove], avec notre minibus pour récupérer tous les biens qui nous étaient destinés », indique-t-elle, avant de nous montrer les photos prises par le chauffeur qui, heureusement, a échappé à l’attaque. Le camion en question, ajoute-t-elle, était clairement un véhicule civil : « Il y avait même des dessins de produits alimentaires sur la remorque… »
À cause du danger que constituent les drones, poursuit notre hôte, il est parfois difficile de trouver des transporteurs qui acceptent de se rendre à Kramatorsk ; tandis que ceux qui y consentent tiennent compte du risque dans le calcul de leurs prix. « Une fois ça passe, l’autre non. » En conséquence, il est parfois plus avantageux pour Natalia de se ravitailler elle-même à Dnipro, grande ville de l’est du pays située à environ 4 h 30 de route, où sa fille s’est installée. Cette réorganisation de la logistique, bien que chronophage, est pourtant nécessaire ; car Natalia est également confrontée à un autre surcoût : celui du prix de l’électricité. À Kramatorsk, comme ailleurs en Ukraine, les coupures de courant sont un lot quotidien et durent parfois des heures. Pour y remédier, indique notre interlocutrice, « nous lançons le groupe électrogène » ; mais pour faire fonctionner les appareils nécessaires, celui-ci consomme « 3 à 4 litres de pétrole par heure » ; un coût qu’elle assure ne pouvoir reporter sur le prix du café « sinon, personne ne pourrait l’acheter ».
Le discours de Natalia se déroule en toute logique. Pourtant, là encore, les situations divergent. De son côté, Laryssa parvient à s’approvisionner sans difficulté ni surcoût majeur. Pourtant, précise-t-elle, beaucoup des produits qu’elle vend sont importés. « Nos fournisseurs, résume-t-elle, sont basés à Kharkiv [ville elle-même située à une trentaine de kilomètres du front, NDLR]. Ils reçoivent les cargaisons directement depuis les Pays-Bas. » De plus, ajoute-t-elle, son entreprise dispose de son « propre site de production et de serres. » Grâce à ces actifs, détenus à Kramatorsk eux aussi, Galantus parvient à cultiver « 20 à 25 % » du volume de fleurs nécessaire à son activité.
Le magasin de Laryssa, qu’elle désigne par le terme de « salon », est en effet bien garni. À environ 18 kilomètres des positions russes, on peut s’y procurer des lis des Incas, des orchidées Vanda, des anthuriums et autres fleurs d’une parfaite fraîcheur qu’il est possible d’agrémenter de cartes de vœux, de peluches et autres accessoires. « Dans notre salon, j’ai toujours maintenu une large variété de fleurs, y compris de nombreuses variétés exotiques […]. Je pense que nous pourrions rivaliser avec n’importe quel salon de Kyïv », précise, non sans fierté, notre sympathique interlocutrice ; et de préciser qu’elle parvient, sans graves surcoûts là encore, à surmonter les coupures de courant grâce à son générateur. Cadenassé à la rambarde du perron, celui-ci fait entendre son vrombissement à travers la porte ; et la lumière demeure.
Recrutement sous tension
En dépit de situations bien différentes, Laryssa et Natalia s’accordent sur un point : leur difficulté à embaucher du personnel. Du fait de l’invasion, indique cette dernière, « beaucoup de bons travailleurs ont quitté la ville ; on doit donc former ceux qui nous restent. À titre d’exemple, nous avons eu beaucoup de mal à trouver une barmaid. J’ai dû apprendre moi-même à préparer correctement le café. Nous avons ensuite formé les employés à partir de ce que j’avais appris. Nous devons aider les gens à se reconvertir d’une profession à l’autre. » Natalia identifie sa difficulté à recruter comme le principal obstacle au bon fonctionnement de son établissement. Face à la situation critique qu’elle a rencontrée en 2022, son mari, jusqu’alors représentant de commerce, a dû lui prêter main forte en tant que caissier pendant quelques mois. « Mais il n’a pas supporté. Il s’est engagé dans l’armée ukrainienne », ajoute-t-elle, impassible. Natalia regrette par ailleurs le manque de main d’œuvre masculine, mobilisation oblige. Si les huit personnes qui composent son équipe sont toutes des femmes, précise-t-elle, « ce n’est pas un choix […]. Les femmes doivent parfois faire le travail des hommes : elles déchargent même les camions de marchandises. »
Quant à Laryssa, les 8 employées de son équipe d’avant l’invasion ont toutes quitté la ville. « Lorsque nous avons publié les offres d’emplois, les candidates étaient soit très jeunes, entre 16 et 20 ans, ou plus âgées, plus de 60 ans. Pour notre secteur, c’est délicat », précise-t-elle, dans la mesure où le métier de fleuriste requière à la fois « une maturité suffisante » pour échanger avec les clients et gérer une caisse, tout en étant « physiquement exigeant. » Laryssa, qui décrit le métier de fleuriste en Ukraine comme « féminin en règle générale », est parvenue à recruter trois nouvelles employées, là encore sans expérience du métier. Comme sa consœur, elle a dû prendre en charge de nombreuses responsabilités autrefois assumées par son personnel. Malgré une vive inquiétude initiale, les deux commerçantes conviennent que le problème du recrutement a fini par être surmonté. Jeunes femmes, déplacées internes et retraitées ayant repris du service, donnent à présent satisfaction.
Assumer les risques, le choix et la contrainte
Pour Laryssa cependant, la résolution de ce problème ne constitue pas un retour à la normale. « On a l’impression de vivre dans une espèce de ghetto, en particulier depuis que les trains ne desservent plus [la ville] », indique-t-elle ; et de poursuivre : « soit les gens restent parce qu’ils travaillent ici ; soit cette ville les retient d’une façon ou d’une autre. En règle générale, ceux qui ne sont retenus par rien s’en vont. Nous, nous restons parce que nous avons notre production, nos propriétés et, bien sûr, la possibilité d’en vivre : l’État n’est pas d’une grande aide à cet égard [pour les déplacés internes, NDLR]… » La gravité de ses propos tranche étonnamment avec sa bonne humeur et le parfum envoûtant qui règne dans la boutique.
Natalia emploie d’autres mots ; mais sa perception des événements rejoint, en partie du moins, celle de Laryssa. La « situation psychologique » engendrée par les événements du quotidien est difficile à supporter, souligne-t-elle, sans qu’il soit besoin de beaucoup d’explications pour la comprendre : au cours de la soirée précédente, une bombe planante de plusieurs centaines de kilos s’est abattue sur un bâtiment du quartier. « Nous sommes arrivés sur place à 23 heures et avons dû rester jusqu’à 3 heures du matin pour nettoyer tout ce bazar, car toutes les fenêtres et les portes avaient été soufflées […] ; même la porte de service ! » Non loin de là, les lignes électriques sont à terre et les voitures ont perdu leur pare-brise.
Les raisons pour lesquelles Natalia poursuit ses activités à Kramatorsk révèlent plus d’incertitude que celles avancées par sa consœur. « Vous voyez ce que c’est : aller à Kyïv ? C’est bombardé massivement. À Dnipro ? Pareil, il y a aussi des bombardements. » En outre, quitter la ville dans des conditions décentes n’est visiblement pas un jeu d’enfant. Dans la perspective de délocaliser son activité dans la région de Kyïv, Natalia s’est intéressée à un programme national d’aide aux déplacés internes. Dans le cadre de celui-ci, explique-t-elle, l’État « rembourse jusqu’à 70 % de l’apport initial exigé pour un crédit immobilier ». L’initiative, bien que séduisante, a pourtant montré ses limites : aucune des banques partenaires du programme n’a accepté sa demande de prêt, du fait de sa domiciliation dans une zone proche du front.
Pour pouvoir investir dans un nouveau logement, Natalia devrait d’abord quitter son domicile et donc son emploi ; mais sans revenu, comment contracter un prêt immobilier ? Et sans logement, comment ouvrir un nouveau commerce ? Il y aurait bien l’option consistant à louer un appartement… mais le prix des loyers dans les grandes villes du pays sont, selon elle, exorbitants ; et Natalia a des animaux de compagnie : seraient-ils acceptés ? Autant de complications qui alimentent son état d’indécision.
L’ombre d’un nouvel exil
Afin de résoudre cet infernal dilemme, Natalia s’est posé une limite : elle quittera Kramatorsk « si quelque chose arrive à [son] logement » ou « si l’heure du couvre-feu est avancée [aujourd’hui, il débute généralement à 21 heures, NDLR] ». « Je suis à bout de nerfs, souffle-t-elle avec réserve, je vis dans le centre, ça tombe de partout. Si au moins j’étais avec mon mari ; mais je suis seule, avec mon chat et mon chien. » Interrogée sur ses projets des mois à venir, Laryssa répond quant à elle sur un ton plus sibyllin : « Comme je l’ai précisé, nous gérons notre propre production ; et nous cultivons beaucoup de tulipes – pour le 14 février et le 8 mars notamment. Je passe commande des bulbes aux Pays-Bas en mars, on les reçoit en septembre. A présent, on les a déjà tous mis en terre. Alors, est-ce qu’on fait des plans, oui ou non ?? » En dépit de son apparente confiance, Laryssa confie avoir chargé sa fille d’ouvrir un second magasin à Lviv, afin de pouvoir se replier en cas de nécessité.
Natalia, Laryssa et leurs familles respectives ont déjà fui la guerre par deux fois : en 2014, lors de l’occupation de la ville par les milices séparatistes soutenues par le Kremlin ; puis en 2022, lors du déclenchement de l’invasion à grande échelle. Natalia et ses proches se sont réfugiés à Dobropilia, à une soixantaine de kilomètres, puis dans l’oblast d’Odessa, dans le Sud du pays. Laryssa et les siens ont pour leur part trouvé refuge à Oujhorod, à plus de mille quatre cents kilomètres à l’Ouest, puis dans un village des Carpates et à Kyïv. Lasses de ces épreuves épuisantes, les deux femmes semblent s’être habituées à l’atmosphère d’entre-deux mondes qui règne à présent dans leur ville d’origine.
Un nouvel exil, peut-être définitif, paraît à présent plus difficile à accepter ; surtout après les efforts consentis pour maintenir leur établissement en activité. En septembre 2022, se souvient Natalia, « nous avons repris le travail en pensant que la guerre s’arrêterait […]. Nous étions parmi les premiers commerces à rouvrir dans la vieille ville. » De son côté, indique Laryssa « lorsque la guerre a commencé […] nous avons fermé la boutique pendant environ quatre mois seulement ; [mais] nous avions [aussi] une échoppe au marché ; et ce point de vente est resté ouvert : l’une des filles n’était pas partie, elle a continué à gérer les affaires. » Dehors, la blancheur des flocons efface çà et là les tons gris de la ville. Kramatorsk semble se fondre dans les motifs d’un vaste camouflage d’hiver. Silencieux contrepoint de ces souvenirs, teintés d’un espoir plus vif que les considérations d’aujourd’hui.
Antoine Laurent est journaliste indépendant. Contributeur du bimensuel suisse Echo Magazine, du média italien Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa et d’autres titres de façon plus ponctuelle (Le Courrier de Genève, Linkiesta…).


