Errer des jours sans fins avec Macron, ou Penser la guerre en Ukraine avec Aron

Après quatre ans de la guerre d’agression russe, l’Europe n’a toujours pas compris la nature de cette guerre, ni n’a défini l’objectif de son soutien à l’Ukraine. Pierre Raiman cite les travaux sur la guerre de Raymond Aron (1905-1983) et en tire un enseignement capital. Pour aider efficacement l’Ukraine, L’Europe doit d’abord comprendre qu’il s’agit, pour le régime russe, d’une guerre d’anéantissement civilisationnel. Tant que l’Occident se contentera de formules qui éludent cette dimension, il ne fera qu’administrer des hésitations, faute de stratégie.

Paris, décembre 1971. Raymond Aron ouvre son cours au Collège de France. Devant lui, l’énigme Clausewitz – ce général prussien qui chercha moins à enseigner la victoire qu’à comprendre l’essence de la guerre. « Ce qui m’avait attiré d’abord, écrira Aron, c’était le problème philosophique, l’effort pour saisir la nature de la guerre, pour élaborer une théorie qui ne se confondait pas avec une doctrine, qui apprît au stratège à comprendre sa tâche sans nourrir la prétention dérisoire de communiquer le secret de la victoire1. »

Nous sommes en pleine guerre froide. Pourtant, Aron choisit de méditer sur ces vingt-trois années (1792-1815) qui embrasèrent l’Europe – d’abord la guerre révolutionnaire, puis l’épopée napoléonienne quand les coalisés enchaînèrent les défaites faute de comprendre la nature révolutionnaire de leur ennemi.

De cette méditation, Aron tire une loi rigoureuse : « La politique ne détermine adéquatement la fin qu’à la condition d’apprécier exactement la nature de la guerre en fonction des circonstances qui la conditionnent2. » Avant de fixer des buts, il faut comprendre à quoi l’on fait face. Saisir la logique de l’adversaire, nommer la nature du conflit ou se condamner à l’errance stratégique.

Février 2022. L’Ukraine est envahie à nouveau. Quatre ans plus tard, le bilan accable. Des centaines de milliers de morts et blessés. Vingt pour cent du territoire ukrainien sous occupation. Et une succession de formules creuses se voulant buts de guerre : « As long as it takes », « Ne pas humilier la Russie », « Ne pas laisser l’Ukraine perdre », « Mettre l’Ukraine en position de force pour négocier », « Amener Poutine à la table des négociations ».

Davos, janvier 2026. Volodymyr Zelensky invoque le film Un jour sans fin3. Cette comédie où Phil (Bill Murray) revit indéfiniment la même journée. « C’est exactement ainsi que nous sommes en train de vivre. » « L’Europe adore discuter de l’avenir, mais évite d’agir aujourd’hui4. » Discussions sans fin et surtout sans fins. Que voulons-nous vraiment obtenir ? Quelle paix cherchons-nous ? Avons-nous seulement compris la nature de cette guerre et du régime agresseur ?

La leçon de 1792

« Le chef d’État ne doit pas se tromper par défaut, autrement dit méconnaître la nature de la guerre et de l’ennemi comme l’ont fait les coalisés de Coblence et du Manifeste de Brunswick5 en 17926. » Les monarchies européennes, fortes de leurs armées de métier, traitèrent la guerre contre la Révolution française comme une rébellion passagère.

Elles ne comprirent pas qu’elles affrontaient un phénomène radicalement nouveau : un régime révolutionnaire mobilisant le peuple entier, refusant toute limite, visant non la négociation mais la transformation de l’ordre politique européen. Cette méconnaissance ne fut pas d’abord militaire. Elle fut politique et intellectuelle. Les coalisés projetèrent sur la Révolution leurs propres catégories – équilibre, compromis, restauration – alors même que celle-ci se définissait par la rupture, l’universalité et la mobilisation totale.

Valmy, en septembre 1792, cristallisa cette erreur. L’armée prussienne comptait sur l’effondrement de troupes révolutionnaires supposées fragiles. L’effondrement n’eut pas lieu. Face à des hommes qui ne se battaient pas pour un prince mais pour une entité collective, l’armée de Brunswick hésita, puis se retira. Ce jour-là, seul un poète saisit ce qui échappait aux états-majors. Goethe, présent dans le camp prussien, s’écrie le soir même au bivouac : « À partir de ce lieu et de ce jour commence une ère nouvelle de l’histoire du monde7»

La leçon, sévère, demeure entière. La guerre impose sa forme à qui refuse d’en reconnaître la nature.

Le double aveuglement

Or la Russie de Vladimir Poutine n’est pas celle que l’Occident croit affronter. Patiemment, bien avant 2022, le régime a mué8. Le FSB, héritier du KGB, en constitue désormais l’ossature ; l’idéologie du « Monde russe »en fournit la justification – tous les territoires russophones appartiennent à Moscou, et l’Ukraine n’existe pas comme nation légitime. Et cette nature conditionne une guerre d’anéantissement civilisationnel – guerre totale où la destruction de l’adversaire devient fin en soi.

Aron l’avait compris dans l’autre siècle. En 1976, l’année même où paraît Penser la guerre, Clausewitz, il préface le Court traité de soviétologie9 de son ami Alain Besançon. Ce n’était pas une coïncidence. Penser la guerre et diagnostiquer le régime adverse relevaient d’un même geste intellectuel – car la première leçon de Clausewitz est que la politique détermine la nature de la guerre, et qu’il faut donc connaître cette politique pour ce qu’elle est, non pour ce qu’on souhaiterait qu’elle fût.

Or Alain Besançon démontre que pour le Kremlin, détente et guerre froide n’étaient pas deux états mais « deux tactiques dans une stratégie offensive, et la plus conquérante n’est pas celle qu’on pense ». La politique léniniste « est un affrontement global, dramatique, où l’un doit l’emporter complètement et l’autre disparaître ». Aron, dans sa préface, pose le diagnostic en miroir : « Les Occidentaux se sont, pour la plupart, convaincus que l’Union soviétique est un pays “comme les autres”. »

Remplacez « Union soviétique » par « Fédération de Russie », « détente » par « reset » ou « dialogue stratégique », « exporter la révolution » par « défendre le monde russe » : la structure est intacte, et l’aveuglement occidental aussi – parce que les objectifs poursuivis en Europe n’ont pas changé10.

L’erreur est symétrique à celle de 1792, et presque aussi complète. On continue de qualifier la Russie de simple « régime autoritaire », de cadrer l’invasion comme un « conflit territorial » dans lequel Poutine chercherait des gains limités. Autant de catégories rassurantes plaquées sur une réalité qui les refuse : comme les coalisés plaquaient sur la Révolution leurs grilles dynastiques. Février 2022 rejoue septembre 1792.

Mais le schéma se renverse. Poutine commet l’erreur symétrique. Lui qui mène une guerre totalitaire n’a pas compris qu’il affrontait une mobilisation patriotique et révolutionnaire. Il pensait conquérir un État corrompu, diviser une société fragmentée. Il découvre le peuple ukrainien se levant comme la France de 1792, transformant en trois jours une guerre d’agression en guerre patriotique. La trinité de Clausewitz – peuple, armée, gouvernement – désarticulée en Russie, s’alignait sous ses yeux en Ukraine avec une force magnifique.

Cette guerre possède une nature que l’Europe s’obstine à ne pas reconnaître. Elle est terroriste : frapper les civils pour gouverner par la peur, transformer chaque hiver en arme. Elle est civilisationnelle : nier l’existence de l’Ukraine, effacer sa langue, déporter ses enfants, piller ses musées – tels sont ses objectifs de guerre. Elle est cognitive : subvertir, intoxiquer, démoraliser, infiltrer les esprits avant les territoires. Elle est subversive : capter les élites, corrompre les institutions, fragmenter les sociétés de l’intérieur.

Elle est déjà internationale : l’Iran a fourni à la Russie les drones Shahed, la Corée du Nord a envoyé des milliers de soldats, la Chine les composants électroniques indispensables. Ces cinq dimensions dessinent une guerre génocidaire et totale au sens le plus rigoureux. La nature de la guerre ne peut être envisagée sans comprendre la nature du régime de Poutine et la continuité de sa politique avec celle de l’URSS, ainsi que l’axe des puissances totalitaires11.

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Le cimetière de Lychakiv à Lviv / president.gov.ua

L’errance des formules creuses

Un but de guerre n’est pas une posture morale. C’est l’accord explicite entre une fin politique et des moyens adaptés, évalués dans le temps, l’espace, l’économie, l’opinion et la volonté. Tant que l’Occident se contente de formules qui éludent ces dimensions, il ne conduit pas une stratégie, il administre des hésitations.

Ces hésitations trahissent une défaillance conceptuelle traçable jusque dans la doctrine américaine. En 1989, le colonel Arthur Lykke formalisa pour le War College une équation devenue canonique : Stratégie = Fins + Voies + Moyens12. Des générations d’officiers furent formés sur ce triptyque. Certes, Lykke rappelait que la stratégie militaire devait servir la politique nationale. Mais l’équation elle-même recelait un vice : ses « fins » désignaient les objectifs militaires – non l’état final politique recherché, qui surplombait le modèle sans y figurer. On pouvait aligner des moyens, esquisser des voies, nommer des objectifs partiels – sans jamais devoir répondre à la question : pour obtenir quoi, au terme de tout cela ? Lykke offrait une addition ; Aron exigeait des inférences.

En méditant sur Clausewitz, il avait posé la hiérarchie inverse : la politique détermine la fin ; la fin commande la stratégie ; la stratégie ordonne les voies et les moyens. Supprimer le premier terme, c’est condamner les suivants à l’errance – l’état final politique gouverne la stratégie, qui s’y subordonne en articulant objectifs militaires, voies et moyens.

On reconnaît la pathologie occidentale en Ukraine. « As long as it takes » est une formule de moyens sans fin. « Mettre l’Ukraine en position de force pour négocier » est un concept stratégique flottant, détaché de tout état final. « Ne pas laisser la Russie gagner » est un objectif négatif dont personne n’a vérifié qu’il suffirait à produire une issue politique viable. Chacun de ces slogans remplit une case du triptyque de Lykke – et laisse vide la seule qui compte.

La formule « as long as it takes » semble souligner la détermination, mais repose sur une méconnaissance du temps des démocraties –scandé par les élections, exposé aux divisions, lisible par l’adversaire. Proclamer une endurance indéfinie sans en définir la finalité revient à céder à l’ennemi la maîtrise du tempo et à lui transférer le privilège de la durée.

Surtout, cette formule efface le temps comme moment : à l’été 2022, l’initiative stratégique était ukrainienne. Une aide massive et rapide aurait pu transformer une défaite opérationnelle russe en échec stratégique durable. Le refus de fournir certaines capacités, au nom de la peur de l’escalade, a offert à la Russie le temps de se retrancher, de mobiliser, d’adapter son économie.

L’espace révèle la même asymétrie : la Russie exploite sa profondeur stratégique tandis que l’on refuse à l’Ukraine les moyens de frapper loin. L’économie prolonge la dissonance : économie de guerre russe contre sanctions lentes, partielles, contournées ; avoirs gelés mais non confisqués ; flotte fantôme exportant le pétrole.

Reste la dimension la plus négligée – celle que Clausewitz plaçait au cœur de son « étrange trinité logique13 » : le peuple. Or les gouvernements occidentaux ont renoncé à expliquer la guerre à leurs opinions. En France comme aux États-Unis, le conflit flotte dans un espace public où il n’est ni débattu ni approprié – soutien matériel réel mais parcimonieux et discours stratégique inexistant. Les formules creuses ne mobilisent pas parce qu’elles n’expliquent pas – et elles n’expliquent pas parce qu’il faudrait, pour le faire, poser le diagnostic que les dirigeants refusent de formuler. Ce vide n’est pas neutre : il est exploité. Tandis que les démocraties laissent leurs opinions dans l’ignorance, la Russie intensifie sa guerre cognitive – récits de lassitude, spectres nucléaires, faux dilemmes entre « paix » et « escalade ».

L’opinion européenne est un objectif stratégique russe, et cette asymétrie est fondamentale : dans une démocratie, l’opinion contraint la politique ; dans un régime totalitaire, elle est façonnée par le pouvoir. Poutine n’a pas à craindre la lassitude de son opinion, Poutine n’a pas à composer avec la lassitude de son opinion – il la façonne, l’anesthésie ou la fait taire. Il lui suffit d’attendre la nôtre car l’efficacité de la guerre cognitive russe est inversement proportionnelle à la clarté des buts de guerre européens. Moins l’Europe dit ce qu’elle veut, plus Moscou peut dire à sa place ce qu’elle devrait craindre et accepter. Définir la fin, arme l’opinion ; éviter de la définir offre à Poutine le terrain qu’il ne peut conquérir par les armes.

La double négation – « ne pas laisser la Russie gagner », « ne pas laisser l’Ukraine perdre » – évite soigneusement de dire ce que serait gagner ou perdre. Elle dessine un horizon négatif où l’objectif n’est plus la victoire mais l’évitement du pire : contenir sans trancher, soutenir sans assumer, durer sans décider. Clausewitz jugerait cette posture sévèrement : une Halbheit, l’irrésolution, l’inconséquence, la demi-mesure14. Dans un manuscrit de 1969, longtemps inédit, Aron relevait que Clausewitz décrivait cette situation avec précision : « L’art de la guerre tout entier se transforme en une simple prudence dont l’objet principal sera d’empêcher l’équilibre instable de pencher soudain à notre désavantage et la demi-guerre de se transformer en guerre complète15. » « Elle prend une forme conforme à la nature de la politique dont elle émane16 », ajoute Aron. Encore faut-il qu’une politique émane. Quand la prudence se résume à un refus de définir la défaite de Poutine, elle cesse d’être l’instrument d’une politique et devient le résidu de tous les choix qu’on a refusé de faire.

Les formules évolutives – « mettre l’Ukraine en position de force pour négocier », « amener Poutine à la table » – supposent que la négociation est un but en soi. Or, dans une guerre où l’un des camps nie l’existence même de l’autre, la table des négociations devient instrument tactique : gagner du temps, diviser les alliés, figer des conquêtes. Les accords de Minsk l’ont démontré. Tant que les buts de guerre ne seront formulés que par des négations et des horizons flous, la stratégie restera absente. Et ce vide sera comblé – non par nos intentions, mais par la logique de l’adversaire.

Emmanuel Macron incarne cette dérive avec une constance sidérante. Du « ne pas humilier la Russie » de juin 2022 aux hésitations sur les livraisons d’armes, des appels téléphoniques infructueux à la volte-face du Conseil européen de décembre 2025 – où il renonce à la confiscation des avoirs russes et abandonne Friedrich Merz pour « ouvrir le dialogue » avec le Kremlin –, le président français illustre ce que produit le refus de penser la nature de la guerre : improvisation permanente habillée en subtilité diplomatique.

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Le sommet de la Coalition des volontaires à Paris le 6 janvier 2025 // president.gov.ua

Cruelle ironie, « ne pas humilier la Russie17 » est, depuis la conférence de Munich en 2007, le propre narratif du Kremlin : « La Russie en a plus qu’assez des humiliations, des atteintes constantes à ses intérêts18… » La Russie lasse des humiliations, blessée dans sa dignité, contrainte de réagir. En reprenant cette grammaire, Macron ne faisait pas acte de prudence ; il sert de ventriloque – s’en est-il rendu compte depuis ? – à la guerre cognitive russe depuis l’Élysée.

Cette errance exprime une dérive européenne plus profonde : l’abandon du politique au profit du procédural. Le politique, pour Aron, c’est l’intelligence de l’État qui apprécie la nature de la situation avant de fixer les fins. Mais l’Europe a inversé l’ordre clausewitzien : la crainte militaire – l’escalade, le chantage nucléaire – dictent les buts politiques, au lieu que la politique fixe les fins et calibre ensuite les moyens. Quand la coalition des volontaires propose d’envoyer des troupes après un hypothétique cessez-le-feu plutôt qu’avant, elle révèle cette inversion fatale. Reporter à un « après » incertain les engagements que l’urgence exige maintenant, c’est encore une fois laisser l’adversaire fixer le tempo19.

I got you Ukraine

Dans Un jour sans fin, la répétition est la matière. I Got You Babe20, le tube qui réveille Phil chaque matin, promet la sécurité affective : « je t’ai, tu m’as, tout ira bien. » Mais la promesse sonne faux – Phil est seul, personne ne l’a, personne ne le croit. Le film choisit un air solaire pour annoncer une journée devenue prison – discordance et négation du réel presque orwelliennes. La chanson installe d’emblée l’idée que la répétition n’est pas seulement un ressort comique mais une épreuve de vérité. Tant que Phil espère une échappatoire par la ruse ou le ressentiment, le même air le nargue ; lorsqu’il cesse de fuir la répétition pour la remplir de sens, I got you cesse d’être une malédiction – la boucle se brise.

La transposition vers Zelensky est féconde. « I got you » comme promesse européenne testée par les actes. L’Occident dit à l’Ukraine : « On est avec vous. » Mais si chaque matin la même phrase revient sans accélération, sans production, sans décisions, elle finit par ressembler à un jingle – la compassion répétée qui ne rompt pas la boucle. La répétition devient ce que Clausewitz aurait appelé une forme de friction morale et politique21, une usure qui altère la volonté, tandis que l’adversaire convertit le temps en avantage matériel.

D’où le renversement possible : retourner le refrain en pacte stratégique. « Vous nous avez, et nous vous avons », au sens clausewitzien : nos destins de sécurité sont liés. L’Ukraine tient une partie du front européen ; l’Europe doit tenir l’Ukraine par des moyens à l’échelle. Il ne s’agit plus de se soutenir comme on se console, mais de se lier comme on s’engage : fixer une fin politique intelligible – que l’agresseur soit défait, que les troupes russes soient chassées d’Ukraine – puis ordonner à cette fin l’ensemble des moyens, afin que la répétition des sommets et des promesses cesse d’être un rituel et devienne la cadence d’une stratégie. Alors seulement, le refrain ne sonnera plus comme un déni : il deviendra la formule d’une solidarité qui ne se dit pas, mais qui se prouve.

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Raymond Aron dans l’émission Un certain regard sur la première chaîne de l’ORTF en 1969 // INA, capture d’écran

Le fil d’Aron

Face à cette errance, Aron nous tend un fil. Sa discipline commence par l’exigence première : apprécier exactement la nature de la guerre. Non selon nos catégories confortables, mais selon les circonstances qui la conditionnent.

Cette guerre n’est pas conflit territorial mais guerre totale menée par un régime néo-totalitaire. Elle ne se résoudra pas par un compromis territorial mais par la défaite stratégique de la Russie. Elle n’oppose pas des intérêts négociables mais deux visions du monde inconciliables. Accepter cette vérité constitue le préalable à toute politique adéquate. Là où Lykke offrait aux officiers une équation à trois variables, Aron impose un diagnostic et une exigence. L’équation rassure, le diagnostic dérange – car il peut révéler que le mal est d’une tout autre nature. L’Europe de 2026 refuse encore de le poser.

Ce diagnostic posé, tout s’ordonne sans détour : retrait des forces russes hors du territoire ukrainien dans ses frontières internationalement reconnues, retour des enfants déportés, intégration de l’Ukraine dans les architectures de sécurité atlantiques et européennes. C’est la seule traduction politique cohérente du diagnostic : face à un régime qui nie l’existence de sa victime, tout ce qui n’est pas la défaite de l’agresseur n’est qu’un répit qu’il mettra à profit – la leçon de Minsk, répétée sans fin.

Dès lors, les dimensions cessent de flotter séparément pour s’aligner. L’arraisonnement de la flotte fantôme et la confiscation des avoirs de la Banque centrale russe frappent l’économie de guerre dans ses deux artères vitales – revenus pétroliers et réserves financières. Cette hémorragie retourne le facteur temps : c’est désormais Moscou qui verrait le sablier se retourner – ses ressources s’épuisant grain à grain sous une contrainte temporelle qu’elle ne maîtrise plus. Simultanément, la fourniture à l’Ukraine de capacités de frappe en profondeur rétablit la réciprocité de l’espace : la logistique, les bases et l’industrie militaire russes cessent d’être des sanctuaires intouchables. Et la protection du ciel ukrainien – par un bouclier aérien européen – soustrait les populations civiles de l’Ukraine libre à la stratégie de terreur, principal levier de pression russe.

Dans cet alignement, et non dans l’addition dispersée de mesures partielles, les trois voies convergent vers un seul effet – resserrer l’étau jusqu’au point où la rationalité totalitaire elle-même bute sur ses propres limites matérielles : non pas convaincre le régime, mais lui retirer les moyens de poursuivre son agression.

Encore faut-il mesurer ce que ces buts ne disent pas encore : quel ordre de sécurité la défaite de la Russie doit-elle fonder, quel avenir pour un régime totalitaire privé de sa guerre, quels lendemains pour les peuples d’un empire ramené dans ses frontières. Le fil d’Aron ne s’arrête pas au jour de la victoire ; il demande qu’on sache, avant de vaincre, à quoi la victoire doit servir.

La France possède en Aron un penseur de la guerre, toujours actuel, comme elle possédait en Marc Bloch un penseur de la défaite. Bloch montra dans L’Étrange Défaite22, que la déroute de 1940 avait été intellectuelle avant d’être militaire. Aron offre ce que Bloch ne put donner : l’exigence du diagnostic avant l’effondrement.

Dans l’amphithéâtre du Collège de France, il cherchait moins le secret de la victoire que la lucidité sans laquelle toute action se condamne à l’errance. En 2026, nous tous, comme Phil, vivons encore dans Un jour sans fin. Il reste à décider si demain sera le même – ou le premier jour d’une stratégie nouvelle.

raiman bio

Docteur en Histoire, spécialiste des totalitarismes.

Notes

  1. Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, tome I, avant-propos : L’âge européen, Gallimard, Paris, 1976.
  2. Ibid, tome I, chap. II : « La formation de la pensée ».
  3. Harold Ramis, Groundhog Day [Un jour sans fin], Columbia Pictures, 1993.
  4. Volodymyr Zelensky, traduit par Le Grand Continent, 22 janvier 2026.
  5. Manifeste de Brunswick, consulté sur Wikisource.org.
  6. Penser la guerre, Clausewitz, tome I, op.cit, troisième partie.
  7. Johann Wolfgang von Goethe, Campagne in Frankreich, 1822. Trad. fr. Jacques Porchat, Paris, Hachette, 1889. Goethe affirme en 1822 avoir prononcé ces mots le soir même de Valmy.
  8. Françoise Thom, La Guerre Totale de Poutine, chap. 3 : « Le retour de l’utopie au pouvoir, un tournant du régime poutinien », éd. À l’Est de Brest-Litovsk, Paris, 2026.
  9. Alain Besançon, Court Traité de Soviétologie, à l’usage des autorités, civiles, militaires et religieuses, Hachette 1976, Préface de Raymond Aron.
  10. Françoise Thom, op. cit., chap. 5 : « Les intentions de Poutine, détruire l’État ukrainien et soumettre les élites européennes ».
  11. Pierre Raiman, « Moscou, Téhéran, Pékin un axe néo-totalitaire et anti-occidental », Cités (2024/4, n° 100).
  12. Colonel Arthur F. Lykke Jr., Military Review, vol. 69, n° 5, mai 1989.
  13. Raymond Aron, op. cit., tome I, chap 3.5 : « Pourquoi les guerres de la deuxième espèce ? » et Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz (tome 1), « L’âge européen », éditions Gallimard, édition du Kindle, p.139.
  14. Clausewitz, Vom Kriege [De la Guerre], Marie von Brühl, Dresden, 1832, livre VIII, chap. 3 A : « Cohésion interne de la guerre ».
  15. Ibid., chap. 6 A. Citation reprise dans Raymond Aron, « Clausewitz et notre temps », 1969. Revue Études internationales, volume XLIII, n° 3, septembre 2012.
  16. Ibid.
  17. Emmanuel Macron, Entretien avec La Dépêche du Midi et plusieurs quotidiens régionaux, 4 juin 2022. Une occurrence publique proche de la date du 9 mai 2022, au Parlement européen à Strasbourg, où Macron déclare qu’il faudra « ne jamais céder à la tentation ni de l’humiliation, ni de l’esprit de revanche ».
  18. Vladimir Poutine, cité par Isabelle Lasserre, Macron – Poutine : Les liaisons dangereuses, chap. III : « Un président ne devrait pas dire ça… », Éditions de l’Observatoire, Paris, 2023.
  19. Elie Tenenbaum, « Face à Vladimir Poutine, il faut retourner le facteur temps à l’avantage de l’Ukraine », Le Monde, 22 août 2025.
  20. Sonny and Cher, I got you Babe, Juillet 1965, Atlantic records.
  21. Raymond Aron, op. cit., livre I, chap. 7 : « La friction dans la guerre ». La transposition de la friction du niveau militaire au niveau politique et moral la répétition des promesses creuses comme usure de la volonté – me paraît une extension légitime du concept de Clausewitz, en accord avec sa définition « ce qui distingue la guerre réelle de la guerre sur le papier ».
  22. Marc Bloch, L’Étrange Défaite, Franc-Tireur, 1946 (Écrit en 1940).

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