L’héritière de la Horde d’or sous vernis orthodoxe
Pour expliquer les caractéristiques principales et les agissements de l’État russe actuel, l’auteur plonge dans l’histoire médiévale, et notamment l’époque de la domination mongole. Il considère que le modèle étatique de la Russie d’aujourd’hui est un héritage fonctionnel de la Horde d’or. Et c’est précisément parce que cette réalité est difficilement avouable qu’elle doit être perpétuellement masquée sous le costume byzantin, le vernis orthodoxe, et le mythe d’une continuité fictive avec la Rus’ chrétienne.
Depuis le début des années 2010, le Kremlin a remis au centre de sa communication un récit de continuité historique présentant la Russie comme l’héritière naturelle de la Rus’ de Kyïv et comme une composante organique de l’Europe chrétienne. Vladimir Poutine mobilise régulièrement ce récit, en ancrant la légitimité politique russe dans une « Russie historique » antérieure aux États modernes, associée au baptême de Vladimir en 988, à l’orthodoxie comme socle civilisationnel, et à l’idée d’une unité spirituelle et politique qui ne peut être brisée que de l’extérieur. Ce récit n’est pas un simple discours mémoriel. Il fonctionne comme une ressource de légitimation1, utilisée pour soutenir des prétentions de continuité territoriale, contester la souveraineté ukrainienne et revendiquer une autorité civilisationnelle au nom d’une Europe chrétienne que le Kremlin affirme protéger.
Or cette filiation proclamée masque une discontinuité structurelle majeure. Dans le discours, la Russie se place sous les signes de Kyïv et de Byzance. Dans ses formes de pouvoir, son organisation administrative, sa logique de commandement, sa conception du territoire et de la population, elle renvoie à une autre généalogie. L’examen des structures profondes de l’État russe met au jour des continuités institutionnelles et organisationnelles plus étroites avec l’ordre politique façonné par la domination mongole qu’avec celui de la Rus’ de Kyïv2. La thèse défendue ici est que la Russie s’est constituée non comme la continuation naturelle de Kyïv, mais comme l’héritière fonctionnelle de la Horde d’or, au point de pouvoir être décrite comme le dernier empire de la steppe encore en activité au XXIe siècle, recouvert d’un vernis orthodoxe et européen destiné à rendre sa forme acceptable.
Cette analyse ne postule aucune « essence » culturelle russe ni aucun déterminisme anthropologique. Elle s’attache aux trajectoires institutionnelles, aux matrices organisationnelles et aux héritages structurels observables dans la longue durée. L’héritage mongol y est traité comme un facteur structurant majeur, mais non exclusif. Il doit être articulé à d’autres dimensions explicatives, notamment les emprunts symboliques au modèle byzantin dans la sacralisation du pouvoir, certaines influences européennes dans les phases de modernisation, et les dynamiques générales de centralisation propres aux États modernes. L’objectif est de proposer un modèle interprétatif hiérarchisé, non une explication totalisante, afin d’éclairer l’écart entre le récit chrétien et européen revendiqué par le Kremlin et la réalité structurelle de l’État russe.
La naissance d’un empire : quand Moscou choisit le Khan
Pour comprendre cette métamorphose, il faut remonter au traumatisme fondateur : le sac de Kyïv par les Mongols en 1240. Avant cette catastrophe, la Rus’ de Kyïv représentait un système politique différent de ce que deviendra la Moscovie. Les principautés russes vivaient sous un régime relativement décentralisé, avec des vetché3, des guildes marchandes puissantes, et un pouvoir diffus fondé sur les lignées princières des Riourikides. Kyïv était un carrefour commercial prospère, ouvert sur Constantinople et l’Europe, où coexistaient Slaves, Finno-ougriens et Varègues.
Certaines nuances s’imposent toutefois. La Rus’ kyïvienne connaissait elle aussi des formes de pouvoir princier concentré, et les vetché ne fonctionnaient pas partout avec la même intensité. Par ailleurs, des éléments de continuité institutionnelle subsistèrent entre la Rus’ et la Moscovie, notamment la persistance des lignées riourikides et de certaines structures ecclésiastiques. La rupture fut donc réelle mais non absolue.
Novgorod mérite ici une attention particulière, car elle représente non pas une anomalie marginale mais une forme politique alternative, durable et historiquement attestée. Pendant plus de trois siècles, du XIIe au XVe siècle, la République de Novgorod développa un système institutionnel distinct, articulant un vetché doté de pouvoirs effectifs (élection et révocation des princes, décisions de guerre et de paix, contrôle fiscal), des élites marchandes organisées en corporations puissantes (kontsy4), et une autonomie urbaine garantie par des chartes. Le prince y était un magistrat contractuel, non un souverain absolu : il ne pouvait ni posséder de terres sur le territoire novgorodien, ni juger seul, ni lever d’impôts sans l’assentiment de l’assemblée[5]5. Ce modèle, sans constituer une démocratie au sens moderne tant l’oligarchie boyarde y pesait lourd, démontrait la viabilité d’une organisation politique décentralisée, fondée sur la négociation institutionnelle plutôt que sur la verticalité autocratique. Novgorod prospéra dans ce cadre, devenant l’une des plus grandes cités d’Europe et un nœud commercial majeur de la Hanse.
La destruction mongole balaya néanmoins une grande partie de ce monde. Ce qui émergea des cendres ne fut pas une renaissance kyïvienne. Moscou, principauté périphérique et secondaire, s’éleva non pas en résistant aux conquérants, mais en devenant leur collaboratrice la plus efficace. Les princes moscovites se firent collecteurs d’impôts pour le Khanat, relais administratifs zélés d’un pouvoir étranger. En échange de leur servilité, ils reçurent la yarlyk6, le sceau d’investiture mongol qui légitimait leur autorité sur les autres principautés russes. Moscou ne conquit pas son rang : elle l’obtint par la soumission.
Pendant plus de deux siècles, cette cohabitation transforma en profondeur les structures russes. Le tribut mongol devint la base de la fiscalité. Le système postal du yam7, permettant communication et contrôle rapides sur de vastes distances, fut adopté tel quel. La centralisation administrative, moins développée dans la Rus’ kyïvienne, s’imposa progressivement comme norme. Les vetché disparurent dans la plupart des principautés. Les solidarités horizontales qui caractérisaient une partie de la société kyïvienne (guildes, communes urbaines, fraternités religieuses) furent majoritairement affaiblies au profit d’une relation directe entre l’individu et le souverain.
Dans les deux siècles qui virent s’effondrer lentement l’empire mongol, la Moscovie s’étendit méthodiquement, absorbant les dépouilles de ses anciens maîtres. Tver, principauté rivale, fut lentement intégrée au cours du XIVe siècle. Mais c’est la conquête de Novgorod par Ivan III en 1478 qui constitue le point de bifurcation décisif de la trajectoire politique russe.
L’écrasement de Novgorod ne fut pas une simple annexion territoriale : ce fut un acte délibéré de clôture institutionnelle, l’élimination méthodique d’une voie politique alternative. Ivan III ne se contenta pas de soumettre la cité ; il en démantela systématiquement les structures. Le vetché fut aboli, ses archives dispersées ou détruites. La cloche qui convoquait l’assemblée, symbole matériel de l’autonomie municipale, fut décrochée et emportée à Moscou comme trophée, geste politique signifiant que le droit de délibérer collectivement n’existait plus. Les familles de boyards furent massivement déportées vers l’intérieur moscovite et remplacées par des serviteurs du grand-prince. Les chartes garantissant les libertés urbaines furent annulées. En quelques années, trois siècles d’expérience institutionnelle furent effacés.
L’importance analytique de cet événement est considérable : il démontre que la verticalité autocratique qui caractérisera la Russie moscovite puis impériale n’était pas une fatalité historique. Une autre forme d’organisation politique avait existé, avait fonctionné durablement, et avait prospéré dans le même espace culturel et religieux. La trajectoire moscovite s’imposa non par évidence ou nécessité, mais par la force et par la suppression délibérée de l’alternative. Cette élimination constitue l’un des actes fondateurs de l’autocratie russe.8
À l’ouest, le Grand-Duché de Lituanie et le Royaume de Pologne résistèrent, formant une barrière que la Moscovie ne parviendrait à franchir que bien plus tard. Mais à l’est, rien n’arrêta l’expansion : le Khanat de Kazan fut conquis en 1552, celui d’Astrakhan en 1556. Moscou héritait ainsi des territoires de la Horde d’or en se substituant à elle. Seul le Khanat de Crimée, au sud, demeura insoumis, et rappela cruellement aux tsars leur vulnérabilité en saccageant Moscou elle-même en 1571. Cette humiliation ne fit que renforcer l’obsession sécuritaire qui allait structurer la politique russe pour les siècles à venir.
À la croisée de l’ordre byzantin, qui la structure spirituellement, et de l’ordre mongol, qui la contraint militairement et fiscalement, la Moscovie se développe ainsi dans l’ombre de deux empires en déclin qu’elle n’affronte pas, mais dont elle exploite le lent effondrement. Elle capte le capital symbolique de Byzance, recycle les techniques de pouvoir issues de la domination mongole, et se constitue en empire par opportunisme de décomposition, non par succession légitime. Dans le même temps, à l’ouest, la résistance durable du Royaume de Pologne et du Grand-Duché de Lituanie bloque toute réunification autour de Kyïv, détourne son axe d’expansion et consomme la rupture définitive avec les racines de la Rus’, désormais intégrées à un autre espace politique et mémoriel.
Le corps mongol sous le costume byzantin
Lorsque Moscou acheva de s’émanciper de la tutelle directe de la Horde, non par une glorieuse libération, mais par l’effondrement progressif du Khanat, elle n’abandonna pas pour autant l’héritage mongol. Elle le perpétua en l’habillant d’oripeaux byzantins. La chute de Constantinople en 1453 offrit une opportunité providentielle : le moine Philothée formula en 1510 la théorie de la « Troisième Rome », présentant Moscou comme l’héritière légitime de l’Empire romain d’Orient9. L’aigle bicéphale fut adopté, les insignes impériaux empruntés, la titulature byzantine imitée.
Mais sous ce vernis prestigieux, la structure du pouvoir conserva des caractéristiques mongoles substantielles. Ivan III puis Ivan IV « le Terrible » institutionnalisèrent une autocratie qui tendait à reproduire le système Khan – baskaks – population10 : une verticalité prononcée où l’autorité émane du souverain et redescend sans partage. Le système pomestié11 fit de la terre une récompense conditionnelle au service militaire, selon un principe qui rappelle les attributions territoriales mongoles où la terre appartenait au Khan et n’était que concédée temporairement. Pierre le Grand perfectionna ce système avec sa Table des Rangs en 1722 : quatorze échelons rigides où le statut dépend exclusivement du service rendu à l’État.
Il convient toutefois de reconnaître que ces évolutions intégraient également des influences européennes. La Table des Rangs s’inspirait des modèles prussiens et suédois ; la bureaucratisation de l’État russe au XVIIIe siècle procédait aussi d’une dynamique de rationalisation administrative commune à l’Europe moderne. L’héritage mongol et l’influence européenne se superposent ainsi sans s’exclure, produisant une configuration politique spécifique plutôt qu’une simple reproduction du modèle de la Horde.
L’Église orthodoxe elle-même fut progressivement absorbée dans cet appareil. La prétendue « symphonie » entre pouvoir spirituel et temporel masquait une subordination croissante. En 1721, Pierre abolit purement et simplement le Patriarcat pour créer un Saint-Synode contrôlé par l’État. L’orthodoxie devint instrument géopolitique, bras spirituel de l’influence impériale, une fonction qu’elle retrouve aujourd’hui sous le Patriarcat de Moscou. Cette instrumentalisation du religieux relève toutefois d’une logique qui n’est pas exclusivement mongole ; le césaropapisme byzantin et les Églises d’État européennes offraient des précédents comparables.
L’empire continental : coloniser sans traverser les mers
La Russie présente une particularité qui la distingue des empires coloniaux occidentaux : son expansion s’est faite par contiguïté terrestre, non par projection maritime. Cette différence formelle a longtemps masqué une réalité : la Russie pratique ce que certains historiens qualifient de colonialisme continental ou interne12, dont les mécanismes (exploitation des ressources, hiérarchies ethniques, déportations de populations, russification) présentent des similitudes significatives avec ceux des empires européens, tout en s’inscrivant dans des configurations territoriales et administratives distinctes.
Les déportations massives constituent l’une des pratiques les plus révélatrices de cet héritage structurel. Le sürgün13 était une technique mongole par excellence. Les tsars puis les soviétiques la perpétuèrent avec une constance remarquable : Tatars de Crimée en 1944, Tchétchènes la même année, Allemands de la Volga, peuples du Caucase14. Des millions de personnes furent arrachées à leurs terres ancestrales et dispersées aux quatre coins de l’empire. La Rus’ de Kyïv, où l’expansion se faisait principalement par le commerce et l’évangélisation, ne connaissait pas de pratiques comparables, même si des formes de violence et de domination y existaient également.
Le « fédéralisme » russe contemporain tend à perpétuer cette logique sous des formes modernisées. La « verticale du pouvoir » (terme explicitement revendiqué par Vladimir Poutine) peut être lue comme une restauration partielle du système mongol des baskaks : les gouverneurs régionaux sont nommés par le centre, révocables à merci, sans légitimité locale autonome. Les républiques dites « autonomes » reproduisent structurellement le modèle des ulus15 mongols : territoires vassaux avec une autonomie de façade sous la tutelle effective du centre.
La guerre comme raison d’être
La doctrine militaire russe porte elle aussi l’empreinte de cet héritage steppique. Le « rouleau compresseur », cette capacité à submerger l’adversaire par la masse humaine en acceptant des pertes considérables, s’inscrit dans une tradition qui diffère sensiblement de celle de la Rus’ kyïvienne. Les droujiny16 de la Rus’ étaient de petites troupes d’élite, des compagnons du prince valorisant le courage individuel. L’armée russe, dans sa trajectoire historique, a fonctionné sur un modèle qui rappelle davantage les levées massives mongoles sur les territoires vassaux, où l’homme constitue une ressource au service de l’État.
Plus révélatrice encore est la conception russe du territoire. Pour les Mongols, l’espace n’était pas sacré mais tactique : une ressource à exploiter, une zone tampon à étendre. La Russie a hérité, au moins partiellement, de cette vision. Son discours de l’encerclement permanent justifie une expansion présentée comme défensive : chaque nouvelle annexion crée le besoin d’une nouvelle zone de sécurité, dans une spirale qui tend à se perpétuer. La tactique de la terre brûlée (ce retrait stratégique dans l’immensité pour épuiser l’envahisseur, utilisée contre Napoléon puis contre Hitler) illustre ce rapport instrumental au territoire : on ne le sanctuarise pas systématiquement, on l’instrumentalise.
L’absence de déclarations de guerre formelles constitue un autre marqueur significatif. La diplomatie du Khanat reposait fréquemment sur les promesses non tenues et les faits accomplis. Le vranio17 russe, ce mensonge institutionnalisé que tout le monde sait faux mais que personne ne conteste, peut être analysé comme un héritier de cette pratique. De la Transnistrie en 1992 à l’annexion de la Crimée en 2014, du conflit géorgien à la seconde guerre de Tchétchénie, et jusqu’à l’ « opération militaire spéciale » de 2022, le vocabulaire euphémistique masque systématiquement l’agression : jamais de guerre déclarée, jamais d’invasion reconnue, toujours une « protection des populations » ou une « réunification ».
L’inversion accusatoire : l’arme ultime
La culture politique russe a développé un mécanisme de domination d’une redoutable efficacité : l’inversion accusatoire. Le principe est simple mais dévastateur : accuser la victime d’exercer précisément la violence qu’elle subit. L’Ukraine envahie est accusée de « russophobie ». L’Ukraine bombardée est qualifiée de « nazie » pour justifier l’agression. Les minorités qui résistent à l’assimilation forcée sont dénoncées comme « séparatistes ». Les dissidents deviennent « agents de l’étranger » ou « traîtres ».
Cette capacité à maintenir simultanément des discours contradictoires, qu’Orwell appelait la « doublepensée », trouve sans doute une partie de sa racine dans la nécessité de survie sous domination mongole : dire publiquement ce qu’exige le Khan tout en pensant autrement. Le soviétisme perfectionna cette technique. La Russie contemporaine l’a portée à un degré d’achèvement remarquable : « nous ne sommes pas en guerre » coexiste avec « la victoire dans la guerre patriotique », et la contradiction passe largement inaperçue.
Pendant que le Kremlin accuse l’Ukraine de « génocide culturel » envers les russophones, il ferme systématiquement les écoles en tatare, en bachkir, en ukrainien sur son propre territoire. Les langues minoritaires sont réprimées, le russe imposé comme langue unique de l’administration. Le mythe du « Monde russe » (Rousski Mir) présente cet impérialisme linguistique comme une « protection » culturelle, justifiant l’ingérence par la « défense » des russophones. L’agresseur se mue en victime, l’invasion devient libération.
Points de bascule et limites du modèle interprétatif
Cette lecture ne prétend pas enfermer la trajectoire russe dans une mécanique immuable. Elle repose sur l’identification de continuités structurelles observables, non sur l’idée d’une fatalité historique. D’autres évolutions, si elles se produisaient de manière durable et vérifiable, obligeraient à reconsidérer ou à hiérarchiser autrement les facteurs ici mis en avant.
Ainsi, une transformation politique profonde de la Russie, marquée par une décentralisation effective du pouvoir, une autonomie réelle des entités fédérées et une alternance politique stabilisée, indiquerait que la matrice institutionnelle héritée de la période mongole ne constitue pas un cadre structurant dominant. Les échecs passés des tentatives de démocratisation, en 1905, 1917 ou 1991, ne suffisent pas à clore définitivement cette possibilité.
De même, si l’historiographie devait établir de manière convaincante que les structures administratives, fiscales et militaires de la Moscovie procèdent majoritairement de continuités pré-mongoles ou d’emprunts européens, et que l’impact de la domination de la Horde d’or a été secondaire ou marginal, l’argument central développé ici perdrait une part essentielle de sa portée explicative.
Enfin, une rupture tangible avec les pratiques impériales constituerait un signal décisif. L’abandon des politiques de russification forcée, la reconnaissance pleine et effective de la souveraineté des anciens espaces impériaux, et la fin des interventions militaires dans l’« étranger proche » traduiraient une transformation du rapport russe au territoire et à la domination incompatible avec le schéma steppique décrit dans ce texte.
Ce cadre d’analyse vise à rendre intelligibles des continuités historiques et institutionnelles, non à figer l’histoire. Il décrit un état structurel, non une destination nécessaire.
Conclusion : le dernier empire
La plus grande inversion accusatoire russe est peut-être celle-ci : avoir accusé l’Occident d’impérialisme tout en perpétuant, seule au XXIe siècle, un empire continental intégral fonctionnant selon des principes politiques qui s’inscrivent dans une continuité observable avec le XIIIe siècle mongol. De la yarlyk au décret présidentiel, du tribut au Khanat aux impôts fédéraux, des baskaks aux gouverneurs nommés, des déportations aux « remodelages démographiques », la structure tend à demeurer identique sous des terminologies changeantes.
Le « terroir tellurique » vanté par Alexandre Douguine et les néo-eurasistes n’est pas la terre-mère sacrée qu’ils prétendent : c’est, selon cette lecture, le champ de conquête mongol, la zone d’exploitation coloniale où le territoire n’est jamais enracinement mais toujours instrument tactique. La Russie demeure ainsi le dernier empire colonial continental en activité, ayant simplement remplacé dans son discours officiel la conquête par la « protection », la subjugation par la « fraternité historique », l’annexion par la « réunification », l’agression par l’ « opération spéciale ».
Voilà pourquoi toute tentative de démocratisation, en 1905, puis en 1917, et encore en 1991, a été perçue par le pouvoir russe comme une menace existentielle. Ce n’est pas un régime qu’elle attaque, mais une structure impériale vieille de huit siècles qui ne connaît majoritairement que la verticalité. La « verticale du pouvoir » n’est pas une simple politique de Poutine : elle s’inscrit dans la restauration de la forme d’État dominante que la Russie a connue depuis la chute de Kyïv. Et c’est précisément parce que cette réalité est difficilement avouable qu’elle doit être perpétuellement masquée sous le costume byzantin, le vernis orthodoxe, et le mythe d’une continuité fictive avec la Rus’ chrétienne.
La Russie n’est pas l’héritière de Kyïv. Elle est, selon cette lecture, le dernier empire de la steppe. Mais l’histoire n’est pas close, et les trajectoires peuvent bifurquer.
Guillaume Sancey est analyste indépendant, fondateur du site CentaureM. Issu d’une formation en communication visuelle, il l'a complétée par une longue expérience des dynamiques propres aux environnements numériques. Il s'est spécialisé dans l’étude de l’ingérence russe, du conspirationnisme et des dynamiques de désinformation. Ses recherches se situent à la croisée de l’histoire de la propagande soviétique et des nouvelles méthodes de guerre informationnelle à l’ère numérique. Il s'intéresse depuis plusieurs années aux stratégies de désinformation et aux formes de propagande contemporaine, en croisant les apports de la culture visuelle, de l’analyse narrative et de l’observation des médias.
Notes
- Poutine, Vladimir. « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », Ambassade de la Fédération de Russie en France, décembre 2021.
- Halperin, Charles. “Russia and the Golden Horde: the Mongol impact on medieval Russian history”, vol. 445, Indiana University Press, 1987.
- Le terme ukrainien vitche (vetché, en russe) désigne, par héritage de la Rus’ de Kyïv, une assemblée populaire de citoyens réunis pour débattre et décider des affaires importantes de la communauté, institution de type « démocratie urbaine » apparue dans les villes d’Europe orientale au Moyen Âge.
- Le terme kontsy (konets au singulier, littéralement « les bouts / les extrémités ») désigne, dans le contexte des villes de la Rus’ médiévale (notamment Novgorod), les quartiers ou « bourgs » qui structuraient l’espace urbain, chacun doté de ses propres institutions communautaires et parfois de son propre vetché (assemblée).
- Gonneau, Pierre. Novgorod. Histoire et archéologie d’une république russe médiévale (970-1478), CNRS éditions, 2021.
- Le terme yarlyk (aussi transcrit jarlig) désigne, dans le contexte de l’Empire mongol et de la Horde d’or, un acte officiel du khan – édit, charte ou « patente » – conférant privilèges, exemptions ou droit de régner à un prince ou à une institution.
- Le yam (aussi appelé örtöö en mongol) désigne le système de relais postal et de stations de ravitaillement mis en place par l’Empire mongol : un réseau de postes espacés de quelques dizaines de kilomètres, fournissant chevaux frais, gîte et vivres aux courriers, qui permettait d’acheminer ordres, informations et dépêches à très grande vitesse sur l’ensemble du territoire impérial, puis dans les États héritiers comme la Moscovie.
- Si fondateur que Ivan Le terrible le répéta un siècle plus tard à sa manière, en massacrant la population de Novgorod et en détruisant ce qui restait de son dynamisme et de sa prospérité. (NDLR)
- Obolensky, Dimitri, The relations between Byzantium and Russia:(11-th to 15-th century), Naouka, 1970.
- Le terme baskak (du turc basqaq) désigne, dans les principautés de la Rus’ soumises à la Horde d’or, les représentants du khan, gouverneurs et agents fiscaux chargés de lever le tribut, de surveiller les princes locaux et d’assurer le contrôle militaire mongol sur les territoires conquis.
- Le terme pomestié désigne un domaine foncier concédé par l’État à un serviteur (souvent un noble militaire) en échange de son service, sans droit de pleine propriété héréditaire au départ, par opposition au votchyna (bien patrimonial). Cette institution, développée à partir de la fin du Moyen Âge, est au cœur du système de service de la Moscovie, où la terre distribuée comme pomestié sert à entretenir la cavalerie de service et à lier la noblesse au pouvoir central.
- Etkind, Alexander. Internal colonization: Russia’s imperial experience. John Wiley & Sons, 2013.
- Le terme turc sürgün (littéralement « exil, déportation ») désigne, dans l’Empire ottoman puis dans la mémoire des Tatars de Crimée, la pratique de la migration forcée : transfert coercitif de populations d’une région à une autre, utilisé comme instrument de contrôle politique, de repeuplement ou de punition collective (exil, bannissement).
- Werth, Nicolas. « L’île aux cannibales : 1933 ». Une déportation-abandon en Sibérie, Perrin, Paris, 2006.
- Le terme ulus (turco‑mongol) désigne, dans le contexte de l’Empire mongol et de ses héritiers, à la fois une communauté politique et le territoire qui lui est associé : un « État » ou ensemble de peuples unis sous l’autorité d’un même souverain (par exemple l’Ulus Jochi, future Horde d’or, ou le Yeke Mongol Ulus, « Grand État mongol »).
- Le terme droujina (droujiny au pluriel) désigne, dans la Rus’ de Kyïv médiévale, la suite armée d’un prince : un corps de compagnons-guerriers qui constitue à la fois sa garde rapprochée, le noyau de son armée et son principal entourage politique, organisé en membres seniors (futurs boyards) et membres juniors.
- Le terme russe vranio désigne une forme particulière de mensonge « ritualisé » : une histoire manifestement fausse que tout le monde sait être fausse (le locuteur comme l’auditeur), mais que l’on continue à raconter et à écouter « comme si » elle était vraie, ce qui en fait un outil social et politique de mise en scène, d’évitement de la réalité ou de domination symbolique, distinct du simple loj (mensonge visant réellement à tromper).

