S’il est d’usage que nos dirigeants s’emploient à ne pas envenimer les rapports avec les autres puissances, aussi répréhensibles soient-elles, fallait-il faire montre de tant de prudence voire de complaisance envers l’État iranien issu de la révolution islamique, dont chacun sait qu’il a soutenu voire fomenté le terrorisme ? Droite et gauche – celle-ci se prétendant inflexible sur les droits de l’homme – ont rivalisé de pusillanimité face au régime criminel et assassin qui exécute ses victimes, y compris des jeunes filles. Un utile rappel des positions françaises.
Bienveillance avec Khomeiny
S’il paraissait plus ou moins légitime d’accorder l’asile politique à l’ayatollah Khomeiny, l’ennemi le plus acharné du shah d’Iran, auquel le président Giscard d’Estaing manifesta, au temps de son règne, sa sympathie pour son « immense tâche de rénovation », cela impliquait-il l’acceptation de son action à partir de sa résidence de Neauphle-le-Château et l’infrastructure nécessaire à la diffusion de sa propagande fanatique ? Il appert même que la valise diplomatique servit de boîte aux lettres pour répandre des centaines de cassettes à destination de son pays… Certes, son action aurait reçu l’aval du shah d’Iran en personne1. Mais Louis de Guiringaud, ministre des Affaires étrangères, avait auparavant négocié avec les Algériens, dans le plus grand secret, sur la question d’accepter de recevoir Khomeiny. Le chef de l’État, l’apprenant, fit échouer l’opération. La France avait-elle quelque chose à gagner en recevant le père du terrorisme ? Gabriel Robin, le très souverainiste conseiller diplomatique de l’Élysée, le révéla à l’un de ses interlocuteurs : « Nous allons sortir et remplacer les Américains à Téhéran. » On peut rappeler aussi que l’avènement de Khomeiny suscita l’enthousiasme des Jean-Paul Sartre et autres Michel Foucault, toujours prompts à verser dans l’erreur ; ce dernier ne qualifiait-il pas le sanguinaire ayatollah de « saint homme exilé à Paris » ?
Pour son retour en Iran, en février 1979, Air France affecte à l’ayatollah un Boeing spécial. Au sommet franco-américain de Pointe-à-Pitre, le président s’efforce de persuader que Khomeiny s’emploiera à instaurer une transition démocratique, respectueuse des libertés : il lâche le shah en même temps que les Américains avant que son protégé Khomeiny n’instaure la dictature islamique, qui sévit toujours aujourd’hui2.
En janvier 1980, au carnaval de Nice, une caricature représentant ledit Khomeiny en cracheur de flammes est retirée à la suite de pressions d’étudiants iraniens, sur la recommandation expresse du Quai d’Orsay.
La prise en otage des diplomates de l’ambassade américaine à Téhéran le 4 novembre 1979 provoque une réaction des autorités françaises, mais dix-sept jours plus tard, soit pratiquement en même temps qu’en Irak et en Tunisie. Et encore, le pouvoir giscardien se sentit obligé de faire preuve de compréhension : « Quelle que soit l’émotion ressentie par le peuple iranien, aucun motif ne saurait justifier » une telle prise d’otages3.
Olivier Stirn, secrétaire d’État, peut alors se féliciter que l’Iran n’ait pas mis en cause, ces douze derniers mois, l’attitude de la France4. Était-ce vraiment le problème ? Un conseil des ministres se croit obligé d’en rajouter quand son porte-parole déclare que la France « a reconnu, dès l’origine, les réalités de la révolution iranienne », tout en apportant, c’était bien le moins, son appui à la libération des otages5. Le président lui-même, alors que ceux-ci étaient loin d’être libérés, envoya un message chaleureux au nouveau et éphémère président, Bani Sadr6. Naguère, le président français aurait conseillé au shah d’infléchir les méthodes de sa police politique, la Savak de triste mémoire7. Aurait-il eu le courage de donner les mêmes conseils concernant le KGB à M. Brejnev ?
Les Anglais se décident à appliquer des sanctions économiques contre l’Iran, ce qui déclenche une déclaration pour le moins vive du chef du Quai d’Orsay : « C’est un exemple fâcheux », déclare le ministre qui daigne déplorer quand même le maintien en détention des Américains de l’ambassade. « Ces décisions [de boycott], poursuit-il, ne visent ni le peuple iranien qui est un ami de toujours du peuple français, ni la révolution iranienne, car le peuple iranien, comme les autres, a le droit de choisir librement son destin. Nous n’entendons exercer aucune pression sur l’Iran8. » En somme, le chef du Quai d’Orsay annonce que, quoi que fasse l’État terroriste, même s’il en vient à tuer les otages, par exemple, la France ne bougera pas. N’était-ce pas un encouragement à prolonger indéfiniment leur détention ? Lorsque la tentative américaine de libération des otages se conclut, en avril 1980, par un fiasco, le président affirme enfin sa solidarité avec l’Amérique ; il faut relever, note La Croix du 29 avril 1980, que c’est la première fois que la France réagit ainsi !
Au lendemain de leur libération après plus de quatorze mois de détention, contre dix milliards de dollars9, la France se déclare disposée « comme elle l’a toujours déclaré, à développer avec l’Iran des relations répondant aux intérêts des deux pays ». Les pays de ce qui s’appelait encore la Communauté économique européenne, en levant au même moment les sanctions, contribuent à une espèce de banalisation de l’anormal : un État prend en otage des dizaines de diplomates ; dès lors qu’il les relâche, personne ne lui en tiendra plus rigueur. L’oubli sera total, le pardon immédiat, surtout s’il produit du pétrole. Plus un État viole les règles de droit international, plus les Occidentaux, conduits par la France, ont tendance à lui faire du plat.
Le parti socialiste soutient la prise d’otages
On comprend qu’après l’élection de M. Mitterrand, Radio Téhéran, lors d’une émission diffusée le 28 août 1981, regrette l’ère giscardienne :« Au moins observait-il de la modération dans son opposition à l’Iran10. » On ne saurait utiliser meilleur euphémisme.
Et pourtant, la dictature islamique des mollahs n’avait pas eu à se plaindre du parti socialiste : organisant à Téhéran, en juin 1980, une conférence internationale sur « les ingérences américaines », le futur Premier ministre et pas encore député Lionel Jospin, alors que les otages sont encore détenus, violation flagrante du droit international, n’hésite pas à conduire la délégation du parti, accompagné de Didier Motchane, l’obligé de Chevènement, du parti communiste et de la CGT, de Roger Garaudy, futur négationniste, du magistrat d’extrême gauche Louis Joinet et de Joë Nordmann, l’avocat stalinien ; la Ligue des droits de l’homme, d’ordinaire si complaisante pour les coupables dès lors qu’ils se placent à gauche, eut plus de dignité, refusant de s’associer à cette imposture de l’État terroriste11.
Il est vrai que le bureau exécutif du parti socialiste saluait, le 14 février 1979, la victoire de la Révolution islamique, « mouvement populaire d’une ampleur exceptionnelle dans l’histoire contemporaine12 ». De son côté, L’Humanité du 3 décembre suivant s’indignait que fussent placardées à New York des affiches hostiles à l’ayatollah.
N’est-ce pas le Premier ministre d’Israël, Rabin, qui mettait en garde dès le début de 1975 les pays occidentaux ? Il déclarait au Figaro du 8 janvier : « L’histoire nous a enseigné que personne n’a jamais mis fin au chantage d’un pays totalitaire par l’apaisement. Les Soviétiques appuient actuellement les cheiks, les émirs, les rois arabes pour étrangler l’Europe et détruire ses structures sociales et économiques, en les affaiblissant de manière beaucoup plus efficace et subtile que par une attaque frontale du communisme. On devrait plus y réfléchir en Occident. » Rabin annonce Poutine…
Une gauche toujours plus accommodante
Voilà qu’en 1982, en plein Paris, des commandos couverts par le statut diplomatique font pendant plusieurs semaines la chasse aux étudiants hostiles au régime de Téhéran. Ils envoient leurs victimes à l’hôpital, mais la police du ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, a reçu l’ordre de relâcher les coupables si d’aventure ils sont interpellés13.
En février suivant, Defferre interdit, une nouvelle fois, une manifestation que voulaient organiser les Moudjahidines du peuple contre la dictature sanguinaire de Téhéran, « pour éviter tout trouble de l’ordre public ». La France s’habitue, sans mot dire, à l’effroyable répression intégriste. Au mois d’octobre 1985, l’Iran exécute 120 prisonniers politiques sans soulever la moindre protestation. Alors que l’on sait que c’est l’Iran terroriste qui est à l’origine des attentats de 1985 et 1986, provoquant 14 morts et 303 blessés, le pouvoir socialiste n’ose en parler.
Amnesty international révèle qu’une « commission de mort » a secrètement châtié, en 1988, 2 500 prisonniers politiques en cours de « la plus horrible vague d’exécutions politiques depuis le début des années 198014 ».
La France va-t-elle, comme en 1985 avec l’Afrique du Sud, dénoncer les contrats en cours ? Non et non. Au moment où redoublent les exécutions sommaires de 1988, c’est-à-dire sans jugement, elle lève officiellement l’embargo, imposé en août 1987, sur le pétrole iranien15.
Mieux encore, Peugeot a signé avec l’Iran un double accord de coopération industrielle qui pourrait atteindre 8 à 10 milliards sur dix ans. Et Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, entreprend, début 1989, un voyage officiel à Téhéran ; la répression y est telle qu’une quarantaine d’écrivains et universitaires iraniens en exil demandent instamment à M. Mitterrand « d’apporter un soutien actif aux droits de l’homme en rompant le silence sur la répression politique et le massacre de milliers de prisonniers politiques » ; ils espèrent que les droits de l’homme « ne seront pas sacrifiés au profit des intérêts politiques et économiques de la France16 ». Un rapport de la commission des droits de l’homme de l’ONU confirme les inquiétudes des intellectuels et d’Amnesty international puisque plus de 1 000 personnes ont été exécutées au cours des six derniers mois de 1988, après une parodie de procès qui « dure quelques minutes et finit avant que les accusés ne réalisent ce qui se passe17 ».
Le parti socialiste ne peut rester silencieux et se déclare « indigné ». Il demande à M. Dumas de réagir. Dumas réagit, avec un cynisme tranquille : « Je viens en Iran avec l’espoir de relancer notre coopération », confie-t-il au journal Teheran Times. « La France, ajoute-t-il, est disposée à examiner de manière favorable les mesures d’accompagnement financier des projets iraniens18. »
Les contacts politiques sont donc intensifiés ; l’homologue de M. Dumas est officiellement invité en France et le président du Parlement, M. Rasfsandjani, convie M. Fabius à Téhéran. À la fin de l’année 1988, la France lève officiellement son embargo sur le pétrole iranien.
Les droits de l’homme, que Téhéran foule aux pieds sans ménagement ? Le Monde du 9 février 1989 note, sur le ton de la confidence, que M. Dumas y a « fait allusion », ce qui aurait déclenché l’irritation de ses hôtes.
Lorsque la tête de Salman Rushdie est mise à prix par l’Iran, pour 3 millions de dollars, le ministre français réagit tardivement, déclarant que la France est « choquée » par cet appel au meurtre19 ; il en profite – était-ce le moment ? – pour se désolidariser de ses partenaires occidentaux, en annonçant fièrement que, malgré les circonstances, il serait quand même allé en Iran.
Conscient que sa prise de position est par trop complaisante, la France finit par suspendre le retour à Téhéran de son ambassadeur, M. Graeff, arabophile de grande obédience. Quand, quelques semaines plus tard, il regagne son poste malgré l’annonce, M. Dumas, qui donne l’air de vouloir se faire pardonner, indique que ce retour « allait de soi » et qu’il « était clair que ce rappel était temporaire[21]20 ». Il fallait montrer aux Iraniens qu’on ne leur en voulait pas trop. Et dans cette noble manœuvre diplomatique, l’éditorialiste du Figaro, Jacques Jacquet-Francillon déplore que « la France a eu à cœur d’être en-tête du peloton : une fois de plus ».
M. Dumas s’en va répéter avec insistance, le 20 février 1989, au micro de Jean-Pierre Elkabbach, qu’il retournerait en Iran malgré l’affaire Rushdie, car « il faut sans cesse y parler des droits de l’homme », et qu’il est nécessaire d’y être « présent » le jour où le pays évoluera vers plus de démocratie21. Le collègue néerlandais de M. Dumas adopta, lui, une attitude plus digne, en annulant le déplacement prévu dans la capitale iranienne.
Pour faire bonne mesure, le ministre de l’Intérieur, M. Joxe, laisse un millier de fanatiques manifester contre Rushdie dans les rues de Paris et se réjouit que cette manifestation soit restée « calme22 ». S’il s’était agi d’un regroupement contre Téhéran, Joxe, fidèle de la CGT, l’aurait vraisemblablement interdit pour atteinte à l’ordre public, selon la terminologie en vigueur place Beauvau.
De gauche à droite, excusons l’Iran
À part M. Fabius qui ose qualifier Khomeiny d’« assassin », toute la classe politique fait montre du sens de la dignité dont elle est capable… Qu’on en juge : de M. Giscard d’Estaing qui regrette qu’« il n’y ait pas eu l’expression d’une considération pour les traditions et les convictions des autres » à M. Chirac qui renvoie dos à dos les auteurs d’appel au meurtre et Rushdie pour lequel « il n’a aucune estime ni pour les gens qui utilisent le blasphème pour se faire de l’argent », en passant par Roger Fauroux, ministre rocardien de l’Industrie, qui qualifie cette affaire de « péripétie » ou Philippe Séguin qui réprouve le livre de Salman Rushdie.
Alain Finkielkraut relève, lui, le débat : « Cette pseudo-équité, dénonce-t-il, qui consiste à mettre sur le même plan le persécuté et le fanatique déshonore à jamais ceux qui s’en rendent coupables. C’est au nom de ce principe-là qu’on était antidreyfusard en 1896 et c’est sur un tel ressort psychologique que Goebbels a fondé son art de la propagande. »
La vraie question de nos relations avec l’Iran est posée par le colonel Hassan Aghili, qui considère que l’Occident ne doit pas commettre la faute morale d’avoir aidé les ayatollahs terroristes et sanguinaires à durer. Qu’il y ait acceptation passive ou complicité active, il y a transgression morale et contradiction politique. Le monde civilisé n’a pas à collaborer avec des gouvernements qui ont envoyé des enfants de moins de 7 ans sur des champs de mines : « Nous souhaitons, exhorte le colonel Aghili, que les grandes puissances cessent de poursuivre des négociations avec ceux-là mêmes qui organisèrent les prises d’otages, qui firent de l’Iran la base du terrorisme international23. »
M. Rocard, Premier ministre, justifie le voyage de son ministre des Affaires étrangères d’une façon qu’on appréciera ; les propos de l’hôte de Matignon sont une insulte aux règles de la géométrie car ils démontrent qu’on peut être à la fois plat et creux. Il dit percevoir un processus de reprise de contrôle de la révolution iranienne sur elle-même, un souci de respectabilité un peu plus grand que par le passé : « Le sens de la pente, espère-t-il, est plutôt ascendant, même si nous ne sommes pas au sommet en matière des droits de l’homme24. » M. Rocard a prononcé le terme « respectabilité ».
Imagine-t-on un instant M. Jean-Bernard Raimond, titulaire du Quai d’Orsay de 1986 à 1988, en voyage officiel à Pretoria, où il aurait signé des contrats après que le régime eut exécuté, au terme d’un simulacre de jugement, des milliers de citoyens noirs ?
En septembre 1989 en Iran sont pendus ou fusillés un médecin, un enseignant, deux prétendues prostituées et un chauffeur d’autocar pour « trafic de drogue ou guerre avec Dieu ». En réalité, le médecin et l’enseignant étaient favorables aux Moudjahidines. On ne trouve pas une ligne dans la presse occidentale à ce sujet jusqu’à ce que ces exécutions soient révélées par un lecteur du Monde, qui souligne que l’on fait du commerce avec l’Iran et qu’officiellement on n’en fait pas avec l’Afrique du Sud25.
Lorsque le président du Parlement iranien, M. Rafsandjani, appelle au meurtre de Français, Britanniques et Américains, la réaction de la France – et des Européens – fut tardive autant que molle. Un mois après cette incitation, que son auteur prétendit n’avoir pas faite, M. Dumas, au décès de Khomeiny, présente de nouvelles offres de service à l’Iran qui doit, espère-t-il, regagner « la place publique à laquelle il a droit dans la communauté internationale. La France souhaite que la contribution de cette grande nation qu’est l’Iran à la vie internationale se fasse constructive, pacifique et conforme aux normes qui régissent les relations entre les nations26. »
Au mois de septembre 1989 est envoyé à Téhéran le nouveau secrétaire général du Quai d’Orsay, le socialiste François Scheer ; celui-ci en revient enchanté : son séjour a marqué un « tournant » dans les relations entre la France et la République islamique. M. Dumas pousse le zèle en élevant à la dignité d’ambassadeur de France le terne Christian Graeff, anti-américain viscéral, adulateur de Kadhafi27, en poste à Téhéran : c’est, dans l’histoire, le premier représentant de la France en Iran à se la voir décernée alors qu’elle revenait aux titulaires de grands postes, usage constamment transgressé par le pouvoir socialiste, qui songe plus à récompenser des copains ou coquins qu’à valoriser des diplomates confirmés ; il faut dire que la droite avait déjà ouvert une brèche dans le système en l’accordant à notre représentant au Tchad, l’inexistant M. Dallier.
Au même moment, un DC 10 de la compagnie UTA est détruit en vol par un attentat terroriste dû aux Libyens. Un peu plus tôt, M. Nabih Berri, membre de l’Internationale socialiste, annonçait que tout navire français s’approchant du littoral libanais s’exposait à de possibles bombardements. Courageusement, la France laisse ses bateaux au large.
Au procès de Fouad Saleh, le substitut insiste sur le fait que les attentats pour lesquels il était inculpé ont été commandités par le Hezbollah, « dont les liens avec l’Iran, précisait le magistrat, ne sont un secret pour personne ».
Le plus singulier, c’est la subvention de 400 000 F versée au journal intégriste La voix de l’Islam par le Fonds d’action sociale. Dans le même temps, Roland Dumas, s’oppose, au début de février 1990, à la présence à TF1 de Chapour Bakhtiar afin d’éviter des mouvements d’humeur de Téhéran.
Au printemps 1991, M. Dumas s’envole de nouveau pour Téhéran où il prétend que « la place Tiananmen n’est pas à Téhéran28 », méconnaissant le rapport d’Amnesty International, publié quelques mois plus tôt, qui fait état de « très graves violations des droits les plus fondamentaux de l’homme », avec l’exécution de plus de 5 000 personnes au cours des dernières années. La situation est si préoccupante que le Parlement européen publie dans Le Monde du 10 mai 1991 un placard où il dénonce cette situation, rappelant que la presse iranienne a révélé 637 exécutions officielles en 1990 et déjà 300 dans les trois premiers mois de 1991. Imagine-t-on la réaction de M. Dumas si de tels chiffres concernaient le Chili de Pinochet…
Le 6 août 1991, M. Chapour Bakhtiar, ancien Premier ministre du shah, est retrouvé poignardé à Suresnes, malgré la protection policière dont il bénéficie ; cet assassinat, commandité par l’Iran, n’est découvert que deux jours plus tard. Paris le passe par pertes et profits puisque M. Dumas rencontre, peu de temps après, son homologue iranien. M. Bakhtiar avait déjà été la cible d’un attentat manqué, dont l’auteur, Anis Naccache, d’abord condamné à la perpétuité, avait été gracié par M. Mitterrand et avait regagné l’Iran.
Toujours plus avec Téhéran
Les opposants au régime exécutés après un simulacre de jugement, Salman Rushdie dont la tête est mise à prix par les ayatollahs, le sort de Bakhtiar, tout cela n’empêche pas le ministère des Affaires étrangères de M. Dumas d’inciter les éditeurs français à participer à la foire du livre de Téhéran, qui se déroule au printemps 1992, dans un pays où la peine de mort est prononcée contre la liberté d’écrire. Des intellectuels iraniens ont pourtant déclaré que « toute tolérance envers le déni systématique des droits de l’homme en Iran ne pourra qu’encourager l’exportation des méthodes terroristes et liberticides de la République islamique ». France édition, organisme de promotion internationale du livre français, s’est plié aux exigences de l’Iran, en expurgeant les livres – dont ceux de Salman Rushdie – ne correspondant pas aux « normes islamiques ». Avec l’aval, sans discussion, du Quai d’Orsay de MM. Dumas et Scheer.
De 1993 à 1994, sous le gouvernement Balladur, M. Pasqua étant titulaire de l’Intérieur, la France va démontrer combien elle redoute l’Iran. Invoquant l’« intérêt national », le gouvernement refuse d’extrader vers la Suisse – où ils ne risquaient pourtant pas grand-chose – deux ressortissants iraniens auxquels il est fait grief d’avoir trempé dans la liquidation, en 1990, du frère d’un des dirigeants des Moudjahidines du peuple. Dans son éditorial du 1er janvier 1994, Le Monde juge que notre pays « s’est déconsidéré », ajoutant que « donner le sentiment de céder devant la menace du terrorisme n’est certainement pas le meilleur moyen de le combattre ». Paris violait la convention européenne du 13 décembre 1957 et celle du 27 janvier 1977 sur la répression du terrorisme.
Michel Rocard a le beau rôle, une fois dans l’opposition, de dénoncer cette attitude qu’il compare à un marché : « Libérez nos exécuteurs et vous n’aurez pas d’attentats chez vous. Ce marché, dont nos amis soupçonnent la France, déplore l’ancien chef de gouvernement, n’est pas seulement indigne, il est aussi inefficace. Pactiser avec le terrorisme, c’est toujours faire un marché de dupes. […] Quand notre diplomatie se couche, c’est l’image de la France qui a du mal à s’en relever29. »
On comprend que MM. Chirac, Jospin et Védrine se retrouvent à l’unisson pour recevoir, à l’automne 1999, le président iranien, M. Khatami – après avoir accueilli le numéro un chinois –, qui, il est vrai, s’était déjà rendu en Italie avant de rejoindre l’Allemagne. Les Moudjahidines du peuple tentent de manifester au Trocadéro ; mal leur en prend, ils sont brutalement dispersés par la police de M. Chevènement. Les Verts manifestent leur hostilité à cette visite et le parti socialiste, par la voix timide et effacée de M. Hollande, juge qu’« il faut mettre à profit ces visites, justement pour faire entendre la voix des opprimés et des populations massacrées », ce qui ne les fera pas ressusciter !
Beaucoup plus tard, en 2007, le président Chirac affirme – un comble – qu’il n’est pas « tellement dangereux que l’Iran ait une bombe nucléaire30 ». À la mi-octobre 2008, « un somptueux cocktail dînatoire », selon les termes de L’Express du 23 octobre, se tient à la résidence de l’ambassadeur d’Iran, où se pressent MM. Le Pen et Dumas, qui croisent notamment Didier Julia, député RPR.
Un colloque est organisé, le 23 novembre 2009, par la fondation Res publica de M. Chevènement, « Où va l’Iran ? ». Pour les sieurs Hennekinne, diplomate, le duc Aymeri de Montesquiou, sénateur pro-russe du Gers, et autres, c’est surtout l’État d’Israël le coupable… En revanche, le cofondateur du Syndicat de la magistrature, autant dire un magistrat pas vraiment marqué à droite, François Colcombet, dénonce ce « pays où on exécute le plus de personnes, on viole les jeunes vierges avant de les tuer parce que la charia dit qu’on ne peut tuer des vierges, et on ne réagit pas ». Il soutient par ailleurs les Moudjahidines du peuple. Aussitôt, Chevènement, qui condamne une éventuelle frappe israélienne qualifiée par avance de « désastreuse », considère que ces propos n’engagent que leur auteur. L’ex-ministre de l’Intérieur se contrefiche de l’exécution, due au régime des mollahs, de quelque 120 000 prisonniers politiques, selon la porte-parole de Maryam Radjavi, présidente du Conseil national de la résistance iranienne31, laquelle est même emprisonnée en France et presque aussitôt remise en liberté, sur décision de la cour d’appel de Paris, au début juillet 2003, Galouzeau de Villepin officiant au Quai d’Orsay. La pendaison de jeunes filles, dont la plus jeune, de 16 ans, était accusée d’adultère, indiffère tout autant à Chevènement.
Le président Hollande est sur la même ligne accommodante pour ne pas dire soumise lorsqu’il reçoit le président iranien Rohani, fin janvier 2016. Est conclu un protocole d’accord pour l’acquisition de 118 Airbus d’un montant de 25 milliards de dollars. Total s’engage à acquérir entre 150 000 et 200 000 barils par jour. PSA vise à produire 200 000 modèles par an. Les droits de l’homme ? Le chef de l’État proclame, timidement, presque gêné aux entournures, son « attachement ». Le 23 janvier 2024, l’éphémère titulaire du Quai d’Orsay, Séjourné, réserve un accueil chaleureux à son homologue iranien, au siège de la mission diplomatique française à New York, juste après la pendaison d’un manifestant, Mohammad Ghobadlou. De son côté, la poutinophile Natacha Polony dénonçait « l’obsession anti-iranienne » du Pentagone.
L’alliance France insoumise-parti communiste
Lorsque en juin 2025, Israël bombarde l’Iran, on retrouve la coalition France insoumise-parti communiste pour dénoncer l’attaque contre les mollahs. On voit un sénateur communiste de Paris (élu grâce à Anne Hidalgo), Ian Brossat, petit-fils d’un agent du KGB, mettre en parallèle « des ministres de Nétanyahou, des ultra-orthodoxes qui ne réservent pas aux femmes un meilleur sort que les mollahs iraniens » !
Le soulèvement de janvier 2026, réprimé par des dizaines de milliers de morts, dont nombre avec des balles tirées dans les yeux, ne provoque pratiquement pas de réaction de la France insoumise. Pas une manifestation alors que le moindre mort palestinien entraîne de nombreux manifestants, souvent incontrôlables, dans les rues. On voit même une Manon Aubry, versant dans le sophisme, estimer qu’il convient de « ne pas jeter l’opprobre sur l’ensemble des musulmans du monde entier ». Et, d’après l’oracle Mélenchon, reprenant le narratif des mollahs, cette révolte de tout un peuple est dû au Mossad, « qui cherche à exaspérer les tensions » ! Laurence Rossignol, sénatrice socialiste, ne peut s’empêcher de dénoncer l’absence de référence, chez les insoumis, à la dictature islamiste.
La militante décoloniale Houria Bouteldja va jusqu’à accuser le « bloc occidental » d’être à l’origine des malheurs du peuple iranien, comparant Trump à Khamenei. Elle est rejointe par Emmanuel Todd, qui tombe tout aussi bas : « L’Iran est un pays […] qui a un tempérament assez pluraliste mais dont la trajectoire est sans cesse déviée vers l’autoritarisme par les agressions américaines et occidentales32. » Le même déclarait, en août 2025, qu’Amérique et Israël étaient plus dangereux que l’Iran !
C’est le reporter Emmanuel Razavi, d’origine iranienne, qui, devant la commission compétente de l’Assemblée nationale en charge des réseaux terroristes, n’hésite pas, le 28 octobre 2025, à révéler que des députés LFI, tels les Panot, Portes, Soudais, Delogu, Rima Hassan, ont entretenu des relations avec Salah Hamouri, du FPLP, organisation considérée comme terroriste par l’Europe. « J’ai également raconté, précise-t-il, comment la 13e section du parti communiste avait accueilli à Paris des agents d’influence iraniens dans ses locaux, de 2013 à 2018. »
Dans Franc-tireur du 14 janvier 2026, Tristane Banon s’indigne que la France continue de délivrer des visas à l’oligarchie iranienne, qui déverse ses millions à Paris ou à Saint-Tropez. Comment en effet ne pas s’en préoccuper ? Les princes qui nous gouvernent seraient inspirés de méditer le rapport de France 2050, dû à Gilles Platret, maire de Chalon-sur-Saône, sur l’entrisme iranien en France, véhiculé, en particulier, par la France insoumise et le parti communiste.
Auteur, membre du comité de rédaction de Commentaire, ancien fonctionnaire et élu local.
Notes
- Samy Cohen, La monarchie nucléaire, Hachette, 1986, p. 40.
- Le Point, 11 juillet 2019, citant Yvonnick Denoël, 1979, Guerres secrètes au Moyen-Orient, Nouveau monde éd., 2008.
- Le Monde, 23 novembre 1979.
- Ibid., 9 décembre 1979.
- Ibid., 28 décembre 1979.
- Ibid., 1er février 1980.
- Valéry Giscard d’Estaing, Le pouvoir et la vie, Cie 12, 1988, t. 1, p. 106.
- Le Monde, 23 mai 1980.
- Nachine Yavari-d’Hellencourt, « Les otages américains à Téhéran », La Documentation française, 1992, p. 126.
- Le Monde, 30 août 1981.
- Ibid., 4 juin 1980. On sait que l’ancien trotskiste trouvait normal, en 1989, que la France s’islamise et que, en novembre 1997, il rendit un vibrant hommage au parti communiste, « qui n’a jamais porté les mains sur les libertés » !
- Cité par Benjamin Bengobeyi, « L’ayatollah Khomeiny, la France et la Révolution islamique », Revue d’histoire diplomatique, n° 2, 2018, p. 194.
- Le Quotidien de Paris, 17 décembre 1982.
- Le Monde, 5 décembre 1990.
- Ibid., 3 décembre 1988.
- Ibid., 1er février 1989.
- Ibid., 5 février 1989.
- Ibid., 7 février 1989.
- Ibid., 18 février 1989.
- Ibid., 22 mars 1989.
- Ibid., 21 février 1989.
- Le Figaro, 28 février 1989.
- Le Monde, 7 février 1989.
- Ibid., 8 février 1989.
- Ibid., 11 octobre 1989.
- Ibid., 6 juin 1989.
- D’après Le Monde du 20 mars 2011, Graeff souhaite « la dégringolade de l’empire américain » et célèbre Kadhafi qui a fait « immensément de bien à son pays. C’est un homme hors du commun, un homme d’État qui n’a jamais cessé de l’instruire et qui a rendu fou de jalousie les présidents américains ». Ces déclarations laissent perplexe sur le degré de discernement de ce diplomate. Il signe à répétition des pétitions contre Israël avec tout le clan arabophile du Quai d’Orsay (Le Monde, 10 mai 2012, 14 novembre 2013, 10 janvier 2017). Cet ex-fonctionnaire de la France d’outre-mer traitait, dans le n° du 20 mars 2011 précité, d’« emblématiques de Sion » les signataires d’un appel au sujet de la Libye, publié par Le Monde du 17 mars précédent, comprenant notamment Pascal Bruckner, Bernard Kouchner, Bernard-Henri Lévy, à chacun son antisionisme…
- Le Monde, 7 mai 1991.
- Le Figaro, 22 janvier 1994.
- Emmanuel Razavi, « France-Iran, Confiance puis déviance », Historia, mars 2025, p. 65.
- Le Figaro, 13 décembre 2008.
- Franc-tireur, 21 janvier 2026.

