Galia Ackerman, Le KGB à Tchernobyl. Une plongée inédite dans les archives ukrainiennes. Extraits

À l’occasion du 40e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, Galia Ackerman a publié aux éditions Premier Parallèle un nouveau livre sur Tchernobyl. Elle y analyse des documents internes du KGB, accessibles aujourd’hui grâce à l’Ukraine, et qui dévoilent le fonctionnement paranoïaque de cette organisation et ses responsabilités accablantes dans la catastrophe : le pouvoir soviétique a cherché à tout prix garder le secret sur la catastrophe, au mépris de la sécurité et de la santé de ses propres citoyens. Un crime d’État !

Desk Russie publie deux extraits de ce livre.

Introduction

Le livre que vous tenez entre vos mains présente et analyse des documents totalement inconnus du public occidental. Il s’agit d’une collection de rapports et d’autres correspondances internes du KGB soviétique – ceux de l’antenne de Pripiat, de la direction de Kiev et du siège central de Moscou – qui rendent compte de la surveillance des travaux de construction puis du fonctionnement de la centrale nucléaire de Tchernobyl. On y trouve aussi décrits les états d’âme de celles et ceux qui y travaillent comme des autres habitants de la ville nouvelle de Pripiat, construite en même temps que la centrale pour loger le personnel de la centrale.

Cette collection comporte au total 439 documents étalés sur une période allant des prémices de la construction de la centrale, au début des années 1970, jusqu’à l’effondrement de l’URSS, à la fin de l’année 1991, et se concentre en grande partie sur la catastrophe survenue le 26 avril 1986. On y découvre le rôle joué par le KGB lorsqu’il s’est agi d’étudier les causes de la catastrophe, mais aussi de manipuler l’opinion publique occidentale et de contrôler la population ukrainienne. Ces documents font partie des « dossiers opérationnels », « strictement confidentiels » à l’époque soviétique : ils témoignent, en quelque sorte, de la cuisine interne du KGB, et présentent à ce titre un intérêt exceptionnel pour tous ceux qui souhaitent comprendre le fonctionnement de cette organisation tentaculaire, en même temps qu’ils offrent un nouveau regard sur la catastrophe. La publication de ces pièces, rédigées en russe et assorties de commentaires et d’un appareil critique en ukrainien, a été réalisée entre 2019 et 2020 en deux épais volumes par les Archives des Services de sécurité ukrainiens1. À la différence de leurs sinistres prédécesseurs, ainsi que du FSB russe dont les archives sont totalement verrouillées, ces héritiers du KGB ukrainien mènent une politique d’ouverture destinée à mettre en lumière les pratiques soviétiques. On ne peut que les remercier pour ce travail inestimable. 

Une partie importante des documents révélés décrit des problèmes survenus lors de la construction et l’exploitation de la centrale. Mais pourquoi, se demandera-t-on, la police politique – que l’on imagine plus volontiers versée dans la chasse aux opposants – s’occupait-elle de problèmes économiques et industriels ? Voilà qui requiert une explication.

Dès sa création, le régime soviétique est obsédé par l’idée de sabotage. Le premier boycott, organisé par l’ensemble des fonctionnaires du Gouvernement provisoire dès la prise du pouvoir par les bolcheviks en protestation contre l’arbitraire du nouveau régime, est ainsi qualifié par Lénine et les autres chefs bolcheviques de « sabotage contre-révolutionnaire ». C’est ce qui les pousse à créer la Tchéka, à savoir la Commission extraordinaire panrusse pour la lutte contre la contre-révolution et le sabotage. En cinq ans, de 1917 à 1922, les tribunaux révolutionnaires et les collaborateurs de la Tchéka fusilleront, selon différentes évaluations, entre 50 000 et 200 000 personnes.

Avec l’arrivée de Staline au pouvoir et les débuts de l’industrialisation et de la collectivisation forcée de la paysannerie, les accusations de sabotage deviennent monnaie courante. Le rythme endiablé de l’industrialisation, le recours à des ouvriers et à des spécialistes souvent peu compétents, le matériel déficient, les erreurs stratégiques dans la planification et la réalisation de projets grandioses engendrent des pannes fréquentes et des retards dans la mise en œuvre de plans quinquennaux irréalistes. Mais le NKVD (le nom donné plus tard à la Tchéka) cherche à imputer ces échecs au « sabotage » des « éléments contre-révolutionnaires », qu’on accuse d’être au service de services secrets occidentaux.

C’est le procès de Chakhty qui donne le ton des années de purges à venir. Au cours de ce procès public, qui se déroule du 18 mai au 6 juillet 1928 à Moscou, 53 dirigeants et spécialistes de l’industrie charbonnière (dont l’intelligentsia technique formée avant la révolution) se voient accusés de sabotage ; on les accuse d’avoir créé une organisation clandestine contre-révolutionnaire liée à des centres antisoviétiques étrangers, en particulier au « centre parisien ». Sur la foi d’aveux obtenus sous la torture, plusieurs accusés admettent leurs « crimes » et écopent de longues peines de prison, quand ils ne sont pas simplement fusillés2. Le Code pénal de la Fédération de Russie, adopté en 1926 et repris par toutes les autres républiques soviétiques, prévoyait en effet jusqu’à la peine de mort pour « la destruction ou l’endommagement à des fins contre-révolutionnaires » des objets industriels, et toute autre forme de « sabotage contre-révolutionnaire », à savoir « le non-accomplissement délibéré de certaines obligations ou leur accomplissement délibérément négligent dans le but spécifique d’affaiblir le pouvoir du gouvernement et l’activité de l’appareil d’État ».

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Transport des dossiers du procès de Chakhty vers le tribunal, 1928 // Domaine public

Certes, après la mort de Staline, en 1953, le KGB (nouveau nom du NKVD) ne monte plus de toutes pièces des procès truqués, mais sa fonction première reste intacte, à savoir « être les yeux et les oreilles du Parti », selon l’expression de Nikita Khrouchtchev, et rechercher à ce titre toute manifestation de sabotage et plus largement de comportement antisoviétique.

La centrale nucléaire de Tchernobyl, infrastructure stratégique de l’économie nationale de l’URSS, se trouve ainsi sous la surveillance constante des organes du KGB, et ce dès la pose de ses premières pierres. Les travaux sont scrutés et analysés par une antenne locale nouvellement créée, le personnel est épié. Si l’attention des historiens a jusqu’à aujourd’hui été principalement attirée par la répression politique ou les opérations de désinformation, le KGB remplissait, au nom de cette recherche de « sabotage » ou de « diversion », une autre fonction très importante : veiller à la bonne exécution des travaux, au respect des règles de sécurité – bref, il agissait en contrôleur très vigilant des processus industriels.

Dans une société soviétique en déclin, souffrant de gabegie, de désorganisation croissante, de corruption et de vol de la propriété d’État, le KGB était une sorte de gardien de l’ordre, sans pour autant disposer de réels pouvoirs. Car les « organes » avaient beau détecter les failles et les anomalies et les signaler à leurs supérieurs, au Parti et aux différents ministères, leurs avertissements n’aboutissaient la plupart du temps à rien.

Souvent, la recherche de « saboteurs » prenait à vrai dire des accents tragicomiques. À Tchernobyl, tout au long de la construction et du fonctionnement de la centrale, les collaborateurs de l’officine locale du KGB s’échinent à mettre sous surveillance les Allemands ethniques, les Chinois ou les Juifs, à intercepter des correspondances, à écouter des conversations téléphoniques, à avertir « les bavards » et à persécuter ceux qui racontent des blagues ou correspondent avec l’étranger – sans pour autant réussir à imputer à quelque « saboteur » que ce soit la responsabilité des tares dans la construction et le fonctionnement de la centrale. C’est en vérité le système qui est défaillant et incurable, et on doit plutôt s’étonner, en lisant la description des accidents qui ont émaillé l’histoire de la centrale, qu’une catastrophe majeure ne se soit pas produite plus tôt.

Le KGB réagit à la catastrophe

Dès les premiers jours après l’accident, le KGB est investi d’une mission spécifique. Le lieutenant-colonel Lamonov, l’un des dirigeants du KGB ukrainien, ordonne immédiatement aux antennes locales du KGB de l’Ukraine de

renforcer [leur] travail dans les quartiers de la ville de Kiev et de la région de Kiev, dans les entreprises et les institutions, afin de réprimer, en collaboration avec les organes du parti et les organes soviétiques, les actes de propagation de rumeurs provocatrices et alarmistes, et de prendre les mesures les plus énergiques à l’encontre de leurs instigateurs.
Les antennes régionales doivent rendre compte quotidiennement, à 11 heures et à 17 heures :
– du nombre de bavards identifiés ;
– du nombre d’entretiens préventifs menés ;
– du nombre de personnes averties ;
– de la situation dans les entreprises et les institutions ;
– de la situation dans les quartiers de la ville.

En lisant cela, on ne sait pas s’il faut rire ou pleurer. Identifier les « bavards », alors que ce qui est probablement la pire catastrophe industrielle de l’histoire de l’humanité vient de se produire, voici la tâche herculéenne dont se chargent les services secrets soviétiques. Mais du point de vue du régime, obnubilé par l’idée de garder l’accident secret – et qui ne sait pas encore que le nuage de Tchernobyl fera plus d’un tour de la planète –, c’est le plus important. Des manœuvres d’autant plus absurdes qu’elles sont vaines : la Suède sonnera l’alarme dès le 27 avril…

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Enfants de Pripiat lors des célébrations du 1er Mai // Collection historique de la Société ukrainienne pour l’amitié et les relations culturelles avec les pays étrangers

Donc, le KGB s’échine. Le 18 mai, il rapporte les résultats de cette chasse aux bavards :

Les services de sécurité de l’État ont intensifié leur travail de prévention visant à empêcher les manifestations négatives au sein des collectifs de travail de la ville et de la région, et à identifier les personnes qui propagent des rumeurs alarmistes et des informations indésirables. Au total, 710 entretiens préventifs ont été menés dans des entreprises, des institutions, des universités, etc. À la suite des mesures prises, 60 personnes qui avaient tenu des propos politiquement immatures et idéologiquement nuisibles auprès de leur entourage ont été averties par l’administration, les organes du parti et les syndicats à Kiev. Ainsi, le professeur adjoint de l’Académie de l’agriculture de l’Ukraine, G. Kalinovski, né en 1938, membre du PC, a déclaré lors d’une conversation avec le professeur Pototski : « En 1933, la Russie n’a pas réussi à en finir avec l’Ukraine par la famine, maintenant elle veut le faire avec l’atome. »

À l’heure où j’écris ces lignes, en pleine guerre d’agression russe contre l’Ukraine, ces paroles prononcées sur le ton d’une boutade prennent une terrible actualité.

Autre préoccupation majeure du KGB : les étrangers présents à Kiev. On ne peut pas, en effet, les empêcher de communiquer avec leurs ambassades et leurs proches restés dans leur pays. Or il est primordial pour le régime que les informations ne circulent pas. Les opérationnels et les agents traquent donc toute manifestation de mécontentement, comme en témoignent plusieurs documents, et essaient d’apaiser les étrangers en leur assurant que leur séjour à Kiev ne présente aucun danger. 

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En 1990, des enfants des zones contaminées par les radiations sont partis à l’étranger pour des soins médicaux, à l’invitation de gouvernements étrangers. // Collection historique de la Société ukrainienne pour l’amitié et les relations culturelles avec les pays étrangers

Le 29 avril, la deuxième section de la direction de Kiev rapporte :

Les stagiaires canadiens (14 personnes) présents à l’Institut pédagogique d’État des langues étrangères de Kiev dans le cadre du programme « Patrie » ont, selon nos informateurs, perturbé l’un des cours en exigeant leur rapatriement immédiat au Canada. Ils ont critiqué les médias en URSS, déclarant qu’ils

« cachent la réalité ». Des mesures ont été prises pour localiser l’incident par l’intermédiaire de nos agents, afin d’exercer une influence positive sur les étrangers grâce aux possibilités dont dispose la direction du KGB de l’Ukraine au sein de la société Ukraine.

La société Ukraine, créée en 1960, était une officine contrôlée par le KGB. Son but officiel était d’aider les Ukrainiens installés à l’étranger à établir des liens avec leur patrie (d’où le nom du programme cité ci-dessus), de promouvoir le développement d’une vie culturelle au sein de la communauté, etc. Dans la pratique, comme toutes les autres sociétés dites « d’amitié » avec des pays étrangers ou des communautés spécifiques, il s’agissait de canaux de renseignement et d’influence des services soviétiques à l’étranger. Quant au terme « localiser », il désigne le fait de contenir le mécontentement et d’empêcher que l’inquiétude gagne le milieu estudiantin.

Malgré les efforts du KGB pour infiltrer les groupes d’étrangers, beaucoup d’entre eux s’inquiètent. C’est qu’« ils s’appuient sur les informations obtenues grâce aux émissions de différentes stations de radio occidentales ou par téléphone, auprès de leurs proches et des représentations étrangères étrangères ». Dans le même document, le chef de la direction de Kiev du KGB de l’Ukraine, Leonid Bykhov, rapporte au premier secrétaire du Comité du PC de la ville de Kiev, Youri Yeltchenko :

Parmi les étudiants britanniques (85 personnes) suivant des cours de russe à Kiev, à l’Institut pédagogique des langues étrangères de Kiev, et résidant à l’hôtel Mir [réservé aux jeunes étrangers et entièrement contrôlé par le KGB], 44 personnes ont voté pour un départ immédiat d’URSS, 16 ont voté pour la poursuite de leurs études et les 25 restants ont déclaré qu’ils écouteraient une dernière fois les nouvelles des stations de radio occidentales et prendraient leur décision définitive le lendemain3.

S’il ne s’agissait que d’étudiants… Les correspondants étrangers en poste à Kiev essaient de glaner à tout prix des informations en inondant d’appels les instances soviétiques officielles et en parlant à la population. Mais là aussi, le KGB veille. Ses agents sont prêts à se déguiser pour induire l’ennemi curieux en erreur. Voici une petite perle datée du 9 mai :

Il y a 16 correspondants étrangers à Kiev. Les tentatives des correspondants anglais, français et suédois de recueillir des informations tendancieuses à la gare ferroviaire de Kiev ont été déjouées grâce à l’intervention de membres de la brigade spéciale du KGB ukrainien, qui ont spontanément pris position et isolé les étrangers.

Ce qui précède nécessite une explication. Les journalistes en question ont voulu interroger des gens en partance à la gare de Kiev. C’est que la population est prise de panique : chaque jour, des dizaines de milliers de personnes quittent la ville. Afin d’empêcher ce « bain de foule », des agents déguisés se sont fait passer pour des voyageurs ordinaires et ont donné aux journalistes des explications « favorables » aux services secrets.

Autre exemple du même acabit :

L’objet d’enquête opérationnelle pour espionnage au profit des États-Unis dite « Échidné », fonctionnaire active des centres nationalistes étrangers, propriétaire d’une entreprise de tourisme ethnique, avait l’intention de passer la totalité de son séjour, soit cinq jours, à Lvov. Après avoir reçu des instructions des États-Unis, l’étrangère a raccourci son séjour à Lvov et elle est arrivée à Kiev le 16 mai. « Échidné », et les membres du groupe touristique qu’elle dirige, tous d’origine ukrainienne, possèdent des compteurs qui affichent les doses de rayonnement accumulées. Un faux contact est maintenu avec l’objet.

Dans l’argot tchékiste, « faux contact » veut dire qu’un agent des services entretient des relations avec « Échidné » sous une fausse identité, en se présentant probablement comme un sympathisant de la cause nationale.

La comédie est également jouée pour les diplomates. Le document cité ci-dessus rapporte que le 19 mai, des employés et des chefs de missions diplomatiques à Moscou (entre 30 et 35 personnes) doivent arriver à Kiev. Le programme de leur séjour prévoit des entretiens au Conseil des ministres de l’Ukraine et une visite dans la région de Makarov, un bourg près de Boutcha, à plus de 100 km de Pripiat. Sur place, ils visiteront une crèche, un magasin de produits alimentaires, un poste de premiers secours, un poste de contrôle dosimétrique, une laiterie, et rencontreront des personnes évacuées de Tchernobyl. De retour à Kiev, ils prendront part à un cocktail avec des journalistes soviétiques, puis regagneront Moscou en avion. Le tout en quelques heures, en ne croisant que des gens sélectionnés en amont et soigneusement préparés afin de présenter aux diplomates un tableau parfaitement lisse : tout va bien au pays des soviets. Pour ceux qui connaissent la réalité soviétique, il est facile d’imaginer la scène. Il suffit de repeindre quelques murs et quelques intérieurs, puis d’achalander le magasin local de provisions habituellement introuvables. Bien entendu, ce jour-là, le lait ne sera miraculeusement pas contaminé par des isotopes radioactifs. Bref, l’éternel village Potemkine.

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Les articles de la rédaction

Notes

  1. Volume 1 : Le dossier du KGB sur Tchernobyl. L’opinion publique. La centrale nucléaire de Tchernobyl après l’accident. Recueil de documents sur la catastrophe de Tchernobyl [Tchornobylske dossié KGB. Souspilni nastroï. TchAES ou postavariïnyï period. Zbirnyk dokoumentiv pro katastrophou na Tchornobylskiy AES], Kiev, 2019 (en ukrainien et russe, accessible en ligne).
    Volume 2 : Le dossier du KGB sur Tchernobyl. De la construction à l’accident. Recueil de documents sur la catastrophe de Tchernobyl [Tchornobylske dossié KGB. Vid boudnytstva do avariï. Zbirnyk dokoumentiv pro katastrophou na Tchornobylskiy AES], Kiev, 2020 (en ukrainien et russe, accessible en ligne).
  2. Ce procès a été filmé pour servir de matériau de propagande. À partir des rushes, Sergueï Loznitsa restitue dans son Procès (2018) le déroulement de ce simulacre de justice.
  3. Lire à ce sujet le témoignage de la journaliste Samantha de Bendern, « Les lilas de Kyïv senaient la fin du monde », Desk Russie, 26 avril 2026.

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