Dans la nuit de samedi à dimanche 24 mai, l’Ukraine a subi l’une des campagnes de bombardements les plus intenses de toute l’invasion à grande échelle. Quatre personnes ont été tuées dont deux à Kyïv, principale cible de l’attaque russe, et une centaine d’autres ont été blessées. Au matin, le maire de la capitale, Vitali Klitschko, déplorait des dommages dans tous les quartiers de la ville. Retour sur cette nuit infernale et aperçu de la situation aux abords d’un immeuble touché par un tir de missile dans le quartier historique du Podil.
Vers une heure du matin, les sirènes retentissent, les applications et les chaînes Telegram signalant les attaques aériennes s’affolent. Bombardement imminent, attaque combinée : drones de type Shahed, missiles. Un triste classique. Dans les appartements de Kyïv, le dilemme commence : faut-il descendre aux abris et sacrifier sa nuit, ou peut-on se permettre – comme souvent – de faire le pari qu’on ne sera pas touché ? La défense aérienne de la capitale est après tout la plus dense d’Ukraine, alors, pour peu que l’on vive dans un quartier généralement pas trop exposé, la tentation de rester au fond de son lit peut être forte. Les bombardements sont quotidiens, après la nuit vient le travail, la vie de famille, les responsabilités. Bref, on ne peut pas se permettre de somnoler dans une cave ou un bunker au milieu de ses voisins à chaque fois que l’armée russe attaque la ville. Sinon, en quelques jours, c’est la fatigue qui aura raison de vous.
Cette nuit-là, cependant, n’est pas une nuit comme les autres. Heure après heure, les vagues de bombardements se succèdent. Peu ou prou, ce sont 600 drones de type Shahed et 90 missiles qui sont tirés sur l’Ukraine, comme le rapporte le Kyiv Independent. Ceux qui descendent aux abris ont fait le bon choix.
Vacarme d’espoir contre tonnerre de mort
Le déclenchement de la défense aérienne annonce l’ouverture du bal de la mort, dans une gradation sonore qu’il est préférable de savoir décrypter. Dissimulées çà et là, les batteries de missiles d’interception entrent en œuvre. Déflagration d’enfer, suivie du retentissement des alarmes antivol des voitures stationnées alentour. Les systèmes américains, dont l’Ukraine dépend très majoritairement, doivent souvent tirer deux missiles pour abattre leur cible – probabilités de réussite obligent. Si l’oreille s’habitue à distinguer le bruit d’un départ de coup de celui d’un impact, il n’empêche que les deux vous arrachent sans transition aux bras de Morphée pour vous plonger dans un cauchemar quant à lui bien réel.
S’ensuivent les salves des canons anti-aériens qui fendent le ciel de leurs projectiles traçants, avant de l’illuminer d’étincelles. Enfin, les rafales d’armes automatiques, dernier remède pour tenter d’intercepter les drones parvenus à échapper à ce déluge de feu. Quand on entend les tirs de fusils d’assaut, c’est mauvais signe : ce sont les armes les moins adaptées et à la portée la plus courte. Les drones arrivent, dans un vrombissement qui rappelle celui d’un scooter. C’est d’ailleurs l’émoticône qui leur est associée sur les groupes Telegram. Et puis le grondement des impacts, qui éteignent des vies comme on souffle une chandelle. Heureux les habitants des étages inférieurs, protégés par les arbres qui entourent les immeubles, dont les branches font parfois détonner les drones avant qu’ils n’atteignent les façades.
Cette nuit-là se déchaîne l’enfer, ou plutôt l’armée russe. Jusque vers six heures du matin. Une vague. Un moment de répit. Une vague. Un demi-sommeil. Le ciel qui s’illumine d’une boule de flammes à quelques dizaines de mètres d’un immeuble d’habitation, signalant qu’un drone vient d’être abattu in extremis. Une cigarette pour certains. Un sifflement. Pas le temps de réagir. En une fraction de seconde, un projectile passe à une vitesse indescriptible au-dessus des toits : un missile ; ce que l’on ne comprendra qu’a posteriori. Notification à l’écran : la chasse ukrainienne, aux commandes des F16 de conception américaine et des Mirages 2000 envoyés par la France, prend part à la défense de la ville. La cavalerie vole. Dehors, une voix retentit « Débris… Incendie… » Qui a crié ? Où ? Mystère. Au matin, les rues sont presque vides et les visages fatigués. Par ce jour de grand soleil, le décompte des victimes commence, augmentant d’heure en heure. L’immense majorité des drones a été interceptée ; mais une partie des missiles a atteint sa cible.
Des missiles en plein quartier d’habitation – encore
Parmi les sites touchés à Kyïv, on compte un immeuble du Podil, quartier bourgeois-bohème connu pour sa vie nocturne, dont un pan entier a été pulvérisé. Gardées par la police, les rues adjacentes sont toutes barrées de Rubalise. Un peu plus tôt dans la matinée, le président Zelensky est lui-même venu constater les dégâts. Les alentours du bâtiment sont noirs de monde, de véhicules de secours et d’engins de chantier en tous genres. Fenêtres, vitrines, pare-brises, portes, éléments de toitures… tout a été soufflé à des centaines de mètres à la ronde. Le sol est jonché d’éclats de verre, l’air chargé de poussière. Beaucoup d’habitants sont en état de choc ; mais certains trouvent la force de témoigner, comme Nadia, 17 ans, rencontrée au détour d’une rue avec sa mère. Maquillage impeccable, queue de cheval à laquelle n’échappe pas un de ses cheveux noirs. Derrière ses longs cils, elle fait preuve d’une contenance impressionnante. Elle et sa famille vivent à une centaine de mètres de l’immeuble touché.
« Quand je me trouvais dans la cave avec ma mère, ma sœur et ma grand-mère, les fenêtres ont explosé vers l’intérieur, explique-t-elle d’une voix rendue rauque par l’émotion. Les premières minutes ont été les plus effrayantes : tout s’est mis à trembler, une partie du plafond s’est effondrée. Et le plus terrifiant, c’était de ne pas savoir si c’était le bâtiment lui-même qui avait été touché et si tout allait s’effondrer sur nous ; ou si c’était tombé quelque part à côté. » Cette incertitude, poursuit-elle, était d’autant plus anxiogène que : « Mon papa et mon chat se trouvaient toujours dans l’appartement. » Son père, explique-t-elle calmement, a pris cette décision « pour être en mesure d’indiquer notre emplacement aux secouristes si l’abri s’était écroulé sur nous… » « Pour indiquer où creuser », ajoute l’interprète. « … et pour comprendre s’il y avait un risque d’effondrement du bâtiment et, dans ce cas, tenter de nous prévenir à temps. » Fort heureusement, rien de tout cela n’est arrivé ; et la famille au complet, le chat y compris, a pu trouver refuge chez des proches.
Dans ces circonstances, la solidarité des habitants du quartier n’est pas en reste, y compris à l’égard des commerçants, dont les boutiques ont subi de sérieux dégâts. C’est ce que nous explique Tymofiï, 24 ans, serveur dans un café situé à quelques dizaines de mètres de l’impact. « L’un de nos clients a payé dix cafés d’avance, en soutien à l’établissement. Ensuite, on les distribue gratuitement, on explique que c’est un geste de soutien, et ça réconforte les gens », explique-t-il avec un sourire, en montrant une feuille de papier sur laquelle il a tracé un trait par café déduit de cette avance. À sa droite, son collègue s’applique à remplacer la vitrine du présentoir à viennoiseries du comptoir. Assis sur des banquettes disposées le long d’une vitrine disparue, plusieurs personnes dégustent leur boisson tandis que, sur le trottoir, gravats et débris s’amoncellent, au fur et à mesure que les opérations de nettoyage et de sécurisation se poursuivent.
L’aide aux victimes, ou la mécanique de l’habitude
Dans cette atmosphère chaotique, ce qui surprend le plus, c’est le calme des centaines de personnes présentes. Les secouristes inspectent le bâtiment touché. Sur le toit du musée national de Tchernobyl, dont les murs se trouvent à quelques mètres seulement, les pompiers arrachent des tôles calcinées qui viennent s’écraser au sol dans un houleux vacarme. Le bâtiment du musée a pris feu et 40 % des pièces exposées auraient été détruites, selon le ministère de l’Intérieur ukrainien. Certains de ces hommes, épuisés, se reposent ou somnolent sur un trottoir, un banc ou un fauteuil poussiéreux déblayé d’un bâtiment endommagé. De temps à autres, le claquement des godets de pelleteuses et des bennes que manipulent les services de secours provoquent des sursauts crispés ; puis les épaules retombent ; et le travail reprend.
À quelques dizaines de mètres de là, installées sous une tente, les coordinatrices de Brave to Rebuild, une association de volontaires spécialisée dans l’intervention sur des bâtiments touchés par les bombardements ou les combats, suivent la procédure qu’elles ne connaissent que trop bien : recueillir l’identité, l’adresse et le numéro de téléphone des habitants qui ont besoin d’aide pour faire obstruer leurs fenêtres brisées ; dépêcher chez ces derniers une équipe de volontaires pour déblayer les restes de carreaux, au besoin arracher les huisseries et battants endommagés et prendre les mesures des baies à condamner ; communiquer ces mesures aux habitants puis les orienter vers une équipe de découpe de planches fournies par la municipalité ; enfin, envoyer des volontaires pour installer sommairement les panneaux de bois. À charge ensuite pour les propriétaires de signaler les dégâts aux pouvoirs publics, afin de bénéficier d’une aide à la restauration de leur logement. Deux jours durant, le quartier retentit du son strident des scies circulaires, à mesure que la découpe des planches se poursuit. Çà et là, le sol se couvre de sciure.
Durant la journée du 24, environ 50 volontaires rejoignent Brave to Rebuild sur ce seul site du Podil ; et environ 25 le jour suivant. Certains d’entre eux enchaînent neuf heures de travail par jour. En plus des bénévoles ukrainiens, indique Victoria, 22 ans, coordinatrice de l’équipe d’intervention d’urgence de Brave to Rebuild, « nous avons des volontaires venus d’Australie, des États-Unis, de France, des Pays-Bas, de Roumanie et de Suède ». Interrogée sur le nombre d’appartements traités, la jeune femme réfléchit un instant. « Plus de 60 ; et aussi le commissariat de police [du quartier] ainsi qu’un centre culturel. Nous avons encore des volontaires là-bas, ils doivent condamner environ 40 fenêtres […]. C’est un très gros chantier. »
Dans ce genre de situation, indique Victoria, l’administration civile et militaire de Kyïv prend directement contact avec elle pour l’aider à orienter ses équipes vers les différents sites. Heureusement, la logistique suit ; les volontaires arrivent sur place avec tout le nécessaire : tente, table pliable, outils en tous genres, chargeurs de batteries, bouteilles d’eau, repas… C’est une organisation réglée comme une horloge, à laquelle contribuent d’autres organisations. À deux pas de la tente de Brave to Rebuild s’alignent celles de Food for Life et de World Central Kitchen, deux ONG qui distribuent repas et boissons aux habitants du quartier, aux secouristes et aux volontaires. Pour la seule journée du 24 mai, à Kyïv, précise Daria, responsable régionale des situations d’urgence chez World Central Kitchen, son organisation a servi environ 1 200 repas chauds et distribué des centaines de sandwiches.
Politique de la terreur : le mauvais calcul ?
Face à l’ampleur de l’attaque et au travail titanesque qu’implique la chute de ce seul missile, les réactions varient ; sans que le désespoir ne semble prédominer, pas même chez Nadia, la jeune fille de 17 ans qui, pourtant, reconnaît ouvertement sa peur. « J’aimerais que la Russie soit privée des ressources qui lui permettent de faire ça », indique-t-elle, avant d’ajouter qu’il faut selon elle « rester humains et aider les gens dans le besoin ». Un peu plus loin, c’est cette fois la colère qui prédomine. « Quand est-ce que Poutine va finir par crever ? C’est la seule chose que j’ai à dire », nous indique le propriétaire d’un appartement, arrivé sur place pour constater les dégâts. Un sourire cordial derrière ses moustaches blanches mais il n’en dira pas plus. D’autres habitants abordent les événements avec plus de distance.
C’est le cas de Bohdan, 20 ans, que nous rencontrons au pied de son immeuble, alors qu’il s’esclaffe avec un camarade. L’appartement dont il est propriétaire a été sérieusement endommagé. Murs fissurés, objets jetés au sol, plaques de plâtre arrachées… Les photos qu’il nous montre sur son téléphone sont explicites. Il lui faudra « plusieurs semaines » pour rénover les lieux. Interrogé sur son état après la frappe, il répond avec un haussement d’épaules et un sourire : « Normal. » Selon lui, cette politique de la terreur par des bombardements permanents ne fonctionne que « partiellement ». Mais, ajoute-t-il, toujours souriant, « avec moi, personnellement, pas vraiment ! » En attendant les réparations, il ira dormir chez un ami.
Les volontaires, eux non plus, ne se laissent guère aller au découragement. D’après Nina, 29 ans, volontaire depuis janvier 2026 dans une organisation dont les responsables ne souhaitent pas voir le nom mentionné, les secouristes qu’elle a rencontrés dans la journée sont « fatigués, en colère, sales mais habitués à ce genre de choses […]. [Les Russes] sont des maniaques, ils sont tarés, mais je pense qu’ils n’arriveront jamais à atteindre leur objectif et à nous faire abandonner. » La confrontation à ce genre d’événement, renchérit la responsable de Nina, « ça attise juste ma colère. Ça ne vous choque même plus, parce que vous savez qu’ils incarnent le mal à l’état pur. Notre force, c’est notre unité. Nous connaissons notre ennemi, nous savons faire notre travail ; et tous ceux qui ne sont pas sur le front devraient soutenir ceux qui s’y trouvent. »
Pour Quentin Serrurier, un volontaire australien qui a passé la journée avec les équipes de Brave to Rebuild, le fait que les campagnes de bombardements russes ne suffisent pas à briser le moral de la population n’est guère surprenant. « Je ne pense pas que la terreur ait jamais changé le cours d’une guerre ; mais c’est la réaction prévisible d’un narcissique lorsqu’il se sent défié », analyse calmement cette homme à la barbe poivre et sel, développeur logiciel de son état et, souligne-t-il, lointain descendant d’une famille de huguenots français.
Antoine Laurent est journaliste indépendant. Contributeur du bimensuel suisse Echo Magazine, du média italien Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa et d’autres titres de façon plus ponctuelle (Le Courrier de Genève, Linkiesta…).


