Économiste et politologue russe, l’auteur tire quelques leçons de l’histoire européenne et mondiale des derniers siècles pour montrer que la victoire espérée par Poutine ne viendra pas et que la ruine de l’économie et de la vie politique russes est inévitable, car le Kremlin est enlisé dans une guerre sans issue en Ukraine.
Le défilé du 9 mai 2026 à Moscou restera dans les annales : on s’en souviendra surtout pour sa brièveté, la présence de soldats nord-coréens et l’absence de matériel militaire.
Il a pu être organisé avec l’autorisation du président ukrainien Volodymyr Zelensky1 ; aucun incident n’a été signalé et aucun motif de préoccupation n’est apparu.
Ce sont les événements sur le front qui ont suscité des interrogations : selon les rapports de l’ISW, les troupes russes ont progressivement commencé à battre en retraite (en avril, les Forces armées ukrainiennes ont libéré 116 km²), et certains commentateurs ont considéré ces événements comme le début d’un tournant dans le cours de la guerre.
Je ne m’empresserais pas de tirer des conclusions aussi catégoriques (une situation similaire s’était produite à l’été 2023, et ne parlons même pas du début de l’automne 2022), mais il faut reconnaître que les efforts militaires de la Russie sont dans l’impasse. Il ne reste plus aux généraux du quai Frounzenskaïa2 qu’à utiliser l’IA pour dessiner des images pour le camarade Poutine, tandis que les forces armées ukrainiennes s’en servent pour piloter des drones qui, jour après jour, éliminent un nombre croissant d’occupants.
Et là, on a envie de rappeler certaines leçons qu’il est difficile de ne pas tirer des campagnes militaires des derniers siècles.
Première leçon : le danger d’une guerre longue pour l’agresseur
La principale leçon est que les guerres (si l’on ne parle pas des guerres civiles, des soulèvements ou des conflits ethniques) sont devenues nettement plus courtes qu’elles ne l’étaient au cours des siècles précédents – avant tout grâce à l’intensification des affrontements et à la maniabilité accrue des troupes. Dans de tels conflits, les parties passent souvent de la défense à l’offensive et inversement – et le fait que la guerre s’éternise (et a fortiori qu’elle se transforme en guerre de position), si cela se produit, n’augure rien de bon pour ses instigateurs.
Au Moyen Âge, la guerre pouvait devenir l’œuvre de toute une vie pour un monarque, mais du XIXe au XXIe siècles, les stratèges ont visé à obtenir rapidement des résultats, et l’échec du plan initial signifiait presque toujours soit une défaite définitive, soit un retour au statu quo.
Les exemples ne manquent pas. L’Allemagne a remporté une série de victoires éclatantes pendant la Seconde Guerre mondiale, plaçant sous son contrôle la plupart des pays européens, dont la Pologne, la France et la Yougoslavie – mais le conflit prolongé avec la Grande-Bretagne a finalement abouti à la défaite du Reich.
La blitzkrieg hitlérienne contre l’Union soviétique aurait probablement pu aboutir à une extension considérable du Lebensraum [espace vital, NDLR] allemand si Berlin avait évalué ses capacités de manière plus réaliste et tenté de négocier une paix séparée avec Staline en septembre 1941. Mais la certitude d’une victoire finale a joué un mauvais tour à l’agresseur – et la guerre s’est terminée par la défaite totale de l’Allemagne.
Dans une moindre mesure, pendant la Première Guerre mondiale, l’incapacité à se contenter de succès partiels a conduit Berlin à une défaite.
Plus d’un siècle auparavant, le surmenage des forces et l’engagement dans de longues campagnes aux objectifs douteux avaient causé la perte de Napoléon en Russie – après qu’il eut déjà subi, bien plus tôt, une défaite humiliante lors d’une expédition interminable en Égypte.
Il existe des exemples où une longue guerre, après un blitzkrieg raté, a conduit au rétablissement du statu quo : un cas classique est sans doute la tentative des États-Unis de « libérer le Canada » en 1812, qui a entraîné un rapide déplacement des opérations militaires sur le territoire des États-Unis, une brève occupation de Washington et le rétablissement de la frontière antérieure.
Deux blitzkriegs – ce qui rend probablement ce conflit unique dans l’histoire mondiale – se sont déroulés en l’espace de cinq mois en 1950 en Corée, et trois années de guerre, dans lesquelles les grandes puissances se sont retrouvées entraînées, n’ont jamais permis de désigner un vainqueur.
On pourrait multiplier les exemples, mais tous ces cas ont un point commun : celui qui ne « capitalise » pas sur ses premiers succès, et espère devenir à la fin le plus grand stratège de l’histoire, reste perdant (ou, à tout le moins, ne gagne pas). La partie qui a déclenché le conflit n’a jamais réussi à trouver un « second souffle » au milieu d’un long conflit.
Deuxième leçon : la force des coalitions
La deuxième leçon importante est qu’au cours des derniers siècles, les grands conflits impliquant les grandes puissances sont devenus des guerres de grandes coalitions – non pas dynastiques ou conjoncturelles (comme on a pu le voir, par exemple, lors de la guerre de Succession d’Espagne), mais plutôt rassemblant les puissances directement impliquées dans les efforts visant à contenir l’agresseur ou la puissance dominante.
Les guerres napoléoniennes en ont été le premier exemple marquant, lorsque la plupart des pays européens, à l’exception de ceux occupés par la France, se sont unis contre elle, ne lui laissant aucune chance de victoire.
Par la suite, c’est précisément la force des coalitions qui a assuré toutes les victoires majeures, tant contre des adversaires individuels (comme dans le cas de la Russie lors de la première guerre de Crimée de 1853-1855 ou, pardon, de l’Irak en 1991) que contre des alliances de puissances (comme lors de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale). Dans les cas où une coalition de taille et de puissance similaires se formait de chaque côté, il y avait une chance de statu quo (comme ce fut le cas en Corée vers 1953).
On peut toutefois affirmer avec certitude qu’au cours des deux cents dernières années au moins, aucune puissance agissant seule n’a réussi à gagner une guerre dépassant le cadre d’un blitzkrieg, dans lequel les autres acteurs n’ont pas eu le temps (ou n’ont pas voulu) s’impliquer. Le déroulement des conflits de longue durée a montré (ce qui est particulièrement visible dans le cas de la Première et de la Seconde Guerre mondiale) que le soutien dont bénéficiaient leurs initiateurs diminuait régulièrement à mesure que le conflit s’éternisait, tandis que les rangs de la coalition opposée s’élargissaient progressivement.
Cette tendance ne permet pas non plus de conclure que la Russie a aujourd’hui en Ukraine la moindre chance d’atteindre « tous les objectifs fixés », comme le camarade Poutine aime à l’affirmer de temps à autre.
Troisième leçon : les changements politiques
Le troisième point essentiel réside dans le fait que les guerres modernes (en particulier celles qui se soldent par un échec) deviennent un élément crucial de la restructuration des systèmes politiques des pays qui y sont impliqués.
Pratiquement aucun des conflits de l’époque du Moyen Âge européen (à moins qu’il ne se soit soldé par l’annexion directe d’un État indépendant) ne remettait en cause la stabilité des systèmes politiques ou des frontières des pays participants.
Mais à partir du XIXe siècle, une telle issue est devenue de plus en plus fréquente (on peut citer les défaites de la France en 1814 et 1871) – et la Première Guerre mondiale est devenue l’exemple type de la façon dont les rigueurs de la guerre ont détruit les systèmes politiques de tous les pays qu’il est difficile de classer parmi les vainqueurs : la Russie, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et l’Empire ottoman. Ce cas est particulièrement important en ce sens qu’une longue guerre de position, dont l’absurdité stratégique et le coût économique étaient évidents, a conduit à l’effondrement des régimes des pays qui l’avaient déclenchée avant même leur défaite formelle – et, en fait, a conditionné cette dernière.
On peut considérer comme des exemples moins dramatiques de bouleversements politiques dus à des échecs dans des conflits militaires les troubles de 1905-1907 en Russie après la défaite dans la guerre contre le Japon ; le changement de régime en France au cours de la confrontation en Algérie ; ou encore la transition vers la démocratie en Argentine après la défaite aux Malouines. À mesure que les sociétés s’éloignent de la monarchie absolue (ou de la dictature absolue – comme en Irak après 1991), les guerres infructueuses et économiquement catastrophiques ont un sérieux impact sur les institutions politiques, ce qui laisse présager des temps difficiles pour la Russie : convaincre la population que n’importe quel dénouement de la guerre constituera une « victoire de Poutine » sera bien plus difficile qu’il n’y paraît aux stratèges politiques.
Quatrième leçon : la ruine
Enfin, quatrième point important : l’économie de la guerre. Pendant des siècles, les guerres ont constitué une entreprise économiquement rationnelle, garantissant de riches butins, de nouveaux territoires et de nouveaux sujets, ainsi que de généreuses réparations. Cela a pris fin il y a un siècle et demi, lorsque la France, qui avait déclaré la guerre à la Prusse en 1870 pour des raisons difficilement explicables et y avait subi une défaite, a cédé l’Alsace et la Lorraine aux vainqueurs et versé une contribution de 5 milliards de francs-or – 212 milliards de dollars en valeur actuelle, selon le cours de l’or au 10 mai 2026. Depuis lors, aucune guerre ne s’est terminée de manière avantageuse pour le vainqueur : le coût des conflits modernes s’avère si élevé que le pays vaincu est à peine en mesure de le rembourser. La guerre du Koweït peut être considérée comme une exception : après cette guerre, l’Irak, anéanti par les forces de la coalition internationale, s’est vu imposer des réparations de 52,4 milliards de dollars, dont les dernières tranches n’ont été versées que 30 ans plus tard, au début de l’année 2022.
La guerre menée par la Russie en Ukraine est devenue l’une des plus coûteuses de ces dernières décennies : ses coûts directs s’élèvent à au moins 200 milliards de dollars par an, ce qui dépasse les crédits alloués aux guerres menées par les États-Unis en Irak et en Afghanistan au cours de n’importe quelle année entre 2003 et 2010. Aucune « acquisition» de la Russie en Ukraine (même si une partie des territoires restera – très probablement temporairement – sous le contrôle de Moscou) ne pourra compenser ne serait-ce qu’une petite partie des fonds dépensés par le Kremlin, sans parler du coût des conséquences de la guerre et des dommages indirects, et le scénario le plus probable, comme on le comprend d’après ce qui précède, sera celui de dépenses supplémentaires colossales, sous forme soit de réparations, ce qui est moins probable, soit de réserves russes confisquées et affectées à la reconstruction de l’Ukraine, ce qui est tout à fait plausible. Cela signifie qu’outre la faible probabilité d’un succès stratégique, la Russie paiera très certainement un prix élevé et irréversible pour son agression.
La victoire ne viendra pas
Tout ce qui a été dit, je le répète, ne signifie pas que la guerre menée par la Russie en Ukraine a une chance de prendre fin dans un avenir proche. Cependant, plus elle dure, moins il y a de doutes sur le fait que le Kremlin n’a aucune chance non seulement de remporter la victoire, mais aussi de sortir du conflit « en gardant la face ».
Lorsque Poutine appelle les Russes à se mobiliser et à œuvrer pour la victoire comme le peuple soviétique travaillait pour le front pendant la Grande Guerre patriotique, il ne semble pas se rendre compte combien il est loin de la réalité.
Six mois seulement après l’attaque de l’Allemagne hitlérienne, l’Union soviétique avait déjà réussi à renverser le cours de la guerre ; à arrêter les hordes fascistes aux portes de Moscou et de Leningrad ; à créer une puissante coalition internationale et à obtenir d’elle une aide colossale en ressources et en armement ; à insuffler au peuple la foi en la Victoire et la compréhension de sa valeur existentielle.
Aujourd’hui, les appels de Poutine ressemblent à une parodie du discours de Joseph Goebbels sur la guerre totale – mais l’art oratoire n’a pas sauvé l’Allemagne, qui avait entamé sa retraite sur le front de l’est, d’une défaite finale. Le maximum que la Russie pouvait tirer de la guerre avec l’Ukraine, elle aurait pu l’obtenir à l’été 2022 – avant que Poutine ne soit contraint de déclarer une « mobilisation partielle », puis de passer à son « économie de la mort » ; avant que les sanctions ne soient mises en place, accompagnées du refus des Européens de coopérer dans le domaine énergétique ; avant que l’Occident ne commence à fournir à l’Ukraine des quantités importantes d’armements modernes ; avant que l’Ukraine elle-même ne songe à créer une industrie militaire moderne.
Depuis lors, le Kremlin s’enlise de plus en plus profondément dans un affrontement sans issue, qu’il commence à perdre ouvertement, ce qui deviendra de plus en plus évident chaque mois : comme en Allemagne, sinon en 1944, du moins en 1917.
Personne ne peut aujourd’hui dire en détail comment cette guerre se terminera – mais il n’est plus question d’acquérir quatre (six, huit) régions de l’Ukraine, et le maintien de Poutine à la tête d’une Russie humiliée et ruinée semble de moins en moins évident. Combien de défilés lui restera-t-il encore à organiser, même aussi bâclés que ceux de cette année ?
Tout cela ne devrait surprendre personne. Ou, du moins, cela ne devrait pas surprendre ceux qui étudient l’histoire autrement que dans les manuels de Medinski3.
Traduit du russe par Desk Russie
Lire la version originale
Vladislav Inozemtsev est un économiste et essayiste russe. Il dirige le Centre d'études post-industrielles.
Notes
- L’« autorisation » accordée par Volodymyr Zelensky pour l’organisation d’un défilé sur la place Rouge à Moscou le 9 mai peut être considérée non seulement comme une provocation, mais aussi comme une démonstration de force résultant de l’évolution de la situation sur le champ de bataille. Toutes les notes sont de la rédaction.
- C’est là qu’est situé le Centre national de commandement et de contrôle de la défense de la Fédération de Russie.
- Il s’agit des manuels d’histoire de la Russie qui sont obligatoires pour tous les établissements d’enseignement général. L’ancien ministre russe de la Culture, le président de la Société militaire et historique russe, Vladimir Medinski est l’initiateur et le co-auteur de ces manuels qui glorifient la supériorité de la Russie, mais passent sous silence ses pages sombres. Ces manuels sont remplis de contre-vérités historiques et ont une ligne anti-occidentale prononcée.

