L’impasse russe : une fausse surprise et une vraie question

L’Occident s’étonne de voir l’Ukraine reprendre l’initiative. Mais il était prévisible que Poutine arriverait au bout du processus suicidaire pour la Russie qu’il a engagé avec son « Opération militaire spéciale ». Il n’a plus de « bonnes solutions » pour sortir de l’impasse et il peut craindre une révolution de palais. S’il est impossible de savoir quand il va tomber, la question qui se pose est comment le dissuader efficacement de recourir à l’arme nucléaire.

La situation s’aggrave sérieusement pour Vladimir Poutine. La guerre d’attrition qu’il a voulu imposer à l’Ukraine après l’échec de la tentative de prendre Kyïv en quelques jours pour renverser le pouvoir légitime de Volodymyr Zelensky se retourne contre lui. Le Kremlin n’est pas le seul surpris. Dans les pays occidentaux, rares étaient ceux qui avaient compris, dès le début de l’« Opération militaire spéciale », que l’Ukraine était perdue pour la Russie du simple fait de sa décision de l’envahir, et que les conséquences en seraient dévastatrices pour le pays agresseur. Excepté quelques spécialistes et journalistes connaissant bien l’Ukraine, sa culture et son histoire, personne ne le pensait.

Une mauvaise grille d’analyse

D’emblée, le conflit a été essentiellement examiné dans les termes des rapports de puissance militaire hérités de la guerre froide, avec en arrière-plan la mémoire des deux conflits mondiaux, et notamment de la bataille de Verdun. Avec cette grille d’analyse, il paraissait logique de donner l’avantage à la Russie. Dès le printemps 2022, on a entendu des géopoliticiens, des militaires et des diplomates expliquer que l’Ukraine devrait renoncer à la Crimée et au Donbass. Ce cadre de pensée a formaté la réaction occidentale, conduisant à un soutien circonspect et limité. Il s’agissait avant tout de permettre à l’Ukraine de ne pas s’effondrer, sans prendre le risque de franchir les « lignes rouges » énoncées par Moscou ou simplement fantasmées par des dirigeants et des observateurs qui ne réalisaient pas à quel point ils étaient ciblés par le travail d’influence russe depuis des années. C’était sans compter sur le courage et la détermination des Ukrainiens qui avaient décidé de résister. Ceux qui, comme les auteurs de Desk Russie, ont tenté d’expliquer que l’Ukraine ne céderait pas, qu’elle ne renoncerait pas et qu’elle disposait de ressources morales et tactiques solides n’étaient guère écoutés.

C’était aussi méconnaître la réalité politique, sociétale et militaire russe, et en rester à de vieux clichés – soigneusement entretenus par Moscou – sur « les Russes capables » de souffrir sans se révolter, sur l’armée russe qui plie d’abord et gagne ensuite, comme à l’époque de Napoléon et d’Hitler, etc. Nombre d’observateurs et de diplomates s’en tenaient aux chiffres globaux de l’économie russe, en particulier à la croissance du PIB poussée par l’essor de l’industrie de guerre, sans distinguer les secteurs civils et militaires, sans analyser les dépendances et les faiblesses structurelles de la Russie. Cela revenait à faire nôtre le regard de Poutine sur son propre pays et à se laisser aveugler par sa propagande.

Une telle posture, très partagée, conduisait à croire, comme le maître du Kremlin le croyait – comme il le croit ou feint de le croire toujours –, tel que ses thuriféraires nationaux et étrangers le répétaient, que la victoire russe était inéluctable. Ainsi prenait-on cette hypothèse, qui restait pourtant à soumettre à l’épreuve de la réalité et du temps, pour une vérité quasi scientifique. Alors qu’il fallait examiner, semaine après semaine, ce qui se passait en Russie dans les sphères du pouvoir, de l’économie, de la justice, pour en identifier peu à peu les significations et les transformations, pour discerner ce que cela disait de l’état du régime de Poutine, on se plaisait à déclarer que le Kremlin était une boîte noire insondable. Cela justifiait une certaine paresse d’analyse, cela interdisait de comprendre ce qui avait lieu et cela privait les opinions publiques occidentales de l’information nécessaire pour prendre conscience des enjeux et des évolutions du conflit.

On a souvent préféré inventer un nouveau registre de discours et de « journalisme » : le commentaire du futur imaginable – dont on a aussi usé et abusé à propos de la guerre américano-israélienne en Iran. C’est ainsi qu’on a annoncé un nombre incalculable de fois que des troupes de Kyïv étaient au bord de l’effondrement et que la société ukrainienne n’en pouvait plus. On a discuté ad nauseam sur le résultat hautement improbable de négociations dont le cadre n’avait pas été soigneusement défini, dont les acteurs américains brillaient par leur incompétence, et on a même disserté sur une éventuelle démission de Zelensky sous la pression de Donald Trump alors que l’essentiel pour l’Ukraine était de trouver les moyens de se donner du temps et de mettre en échec la tentative de Poutine d’instrumentaliser les palinodies du fantasque 47e président des États-Unis à son avantage. Or le recul ukrainien a été maîtrisé, et les dirigeants de l’armée n’ont eu de cesse de tirer les leçons des enseignements du front, de chercher des réponses nouvelles aux attaques russes, d’inventer des manières innovantes de faire la guerre.

L’Ukraine défend l’OTAN

Notons au passage que les armées des pays de l’OTAN et leurs industries militaires ont mis beaucoup de temps à comprendre que l’art de la guerre était profondément transformé par ce que les Ukrainiens faisaient. Ils commencent à peine à en tirer des leçons opérationnelles. Ne faudrait-il pas, par exemple, que l’Alliance atlantique installe un « mur de drones » sur la frontière entre les Baltes et la Russie ou le Bélarus ? Quelle surveillance est faite des organisations – mafieuses ou autres – susceptibles de déclencher des « rébellions » russophones sur le modèle utilisé en Transnistrie dès 1990 et dans le Donbass en 2014 ?

Les Européens ont découvert depuis le début du conflit à quel point ils ont eu tort de dépenser de manière insouciante les « dividendes de la paix » depuis la fin de la guerre froide en s’illusionnant sur la solidité et la puissance de l’OTAN. L’intensité de la guerre à leur porte a montré que le bouclier otanien est passablement mité. Il est urgent de le restaurer ou de construire une défense européenne sérieuse, sans trop compter sur les États-Unis, mais il faudra du temps et une volonté qui n’est pas encore totalement au rendez-vous. Cet état de fait nous met en position de grave faiblesse. À tel point qu’on peut se demander si ce n’est pas aujourd’hui l’Ukraine qui défend les pays de l’OTAN plutôt que l’OTAN qui soutient l’Ukraine. Les deux, évidemment, mais il faut bien admettre que le rôle des Ukrainiens est désormais essentiel. S’ils n’avaient pas tenu, nous serions dans une situation terriblement difficile, face à la menace poutinienne.

L’avenir de la guerre se joue chez l’agresseur

À Kyïv, bien sûr, on a été très attentif à ce qui se passait en Russie, car on a vite compris que l’avenir de la guerre se jouerait chez l’agresseur, en raison même de la nature du régime politique russe. Ce que n’ont pas voulu voir les Occidentaux, et d’abord les Américains, qui ont très longtemps empêché l’Ukraine d’agir en Russie. Kyïv a forcé le passage, et ce fut l’objectif premier de l’attaque sur la région de Koursk, lancée il y a tout juste deux ans. Les Ukrainiens ont démontré que les frappes sur les structures pétrolières russes produisaient un triple effet : compliquer les opérations militaires de la Russie, faire sentir à la population, y compris à Moscou et Saint-Pétersbourg, le poids de la guerre et ébranler les équilibres internes du pouvoir de Poutine.

Jusqu’alors, la perspective occidentale consistait à tenter de limiter les dégâts de l’agression russe pour obtenir une négociation dans les termes les moins défavorables possible pour l’Ukraine. Or, tant que les conséquences de la guerre ne se manifestaient pas en Russie, le Kremlin n’avait rien à perdre à continuer son « Opération spéciale », sinon des troupes. Mais dans la société qui est sortie du soviétisme, la vie humaine ne vaut pas grand-chose, et peut-être encore moins depuis l’avènement du capitalisme sauvage qui a fleuri sur les décombres de l’URSS. Il suffisait, pour Poutine, d’associer symboliquement les pertes aux sacrifices glorieux de la Grande Guerre patriotique (la Seconde Guerre mondiale) pour flatter l’orgueil national, et d’offrir des compensations monétaires sonnantes et trébuchantes. Cette « économie de la mort » a bien fonctionné… Les pénuries d’essence et les ruptures récurrentes d’Internet qui résultent, directement ou non, des frappes ukrainiennes en territoire russe sont bien plus mal vécues par la société, car elles affectent profondément l’économie.

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Le président ukrainien Volodymyr Zelensky au sommet du G7 à Évian-les-Bains, le 16 juin 2026 // president.gov.ua

La Russie n’a plus les moyens de soutenir son effort de guerre

Alors que l’« opération militaire spéciale » dure maintenant depuis plus de quatre ans – dépassant déjà en durée la guerre de 1914-1918, ainsi que la Grande Guerre patriotique (1941-1945), – on découvre que la Russie, malgré les « provisions financières » qu’elle avait constituées à cet effet, n’a pas les moyens de maintenir son effort de guerre beaucoup plus longtemps. Son économie, quoique boostée par l’industrie militaire, reste d’une dimension trop faible – son PIB est inférieur à celui de l’Italie. Son territoire est beaucoup trop vaste pour pouvoir être défendu contre des drones à longue portée. Sa fragilité est donc maximale. Or elle n’a pas d’alliés disposés à la soutenir de façon comparable à ce que font les Occidentaux pour l’Ukraine. On voit aujourd’hui le caractère illusoire de l’argument selon lequel Moscou pouvait compter sur l’appui ou l’indifférence du Sud global, tandis que les démocraties occidentales étaient prétendument « isolées ». Le partenariat avec Pékin, pour être « inébranlable » et « sans précédent » selon les dires de Xi et Poutine, est limité par les ambitions mondiales de la Chine qui a besoin de manière vitale de préserver ses échanges économiques avec les Européens et les Américains.

À Moscou, l’impasse est si manifeste que Poutine a pris la parole pour montrer qu’il est conscient des difficultés et tenter de rassurer ses concitoyens. Sans aucun doute, cette communication ne fait pas illusion. Le régime a tant l’habitude de la dissimulation que le simple fait que Poutine s’exprime sur ce qui ne va pas donne la mesure de la gravité du moment. Mais l’opinion publique n’est pas un véritable problème pour le président russe. Il sait qu’il n’y aura pas de révolution populaire. Ceux qui pourraient en être les animateurs sont tous sous étroite surveillance quand ils ne sont pas déjà en prison (le nombre des détenus politiques est estimé entre 1 400 et 2 180 selon les sources). En revanche, il a tout à craindre des oligarques et des siloviki, deux milieux très imbriqués, et, de surcroît, intrinsèquement liés au crime organisé : ils vont vouloir préserver leurs intérêts.

Pour l’heure, le président russe n’a pas de solution pour relancer l’économie. Le déficit budgétaire explose – au milieu de l’année, il est deux fois supérieur à la prévision annuelle –, le gouvernement n’a plus de quoi le combler, d’autant que le prix du brut a de nouveau plongé depuis que la guerre en Iran a été mise en pause par Washington. Simultanément, l’inflation reprend de la vigueur avec la hausse du prix des carburants. Si Guerman Gref, le patron de Sberbank, appelle à une baisse d’urgence des taux d’intérêt en disant que « l’économie ne peut tout simplement pas survivre longtemps » avec les taux actuels, la présidente de la Banque centrale, elle, s’inquiète du dérapage des finances publiques et d’une évolution possible des prix qui échapperait à toute maîtrise. Elle a laissé entendre qu’il serait très difficile de répondre à la demande d’un desserrement du coût du crédit.

De la même manière, la question de la fonte des effectifs de l’armée depuis que les pertes (1 000 hommes par jour désormais) dépassent le rythme du recrutement reste insoluble. Dans ce contexte, l’idée d’une mobilisation générale que caressent certains pourrait être la goutte qui ferait déborder le vase du mécontentement populaire, d’autant que personne ne croit plus vraiment que l’armée russe est en passe de l’emporter. Sans perspective de victoire, le sacrifice pour la patrie n’a plus de sens, alors qu’il suffirait de mettre fin à la guerre pour stopper l’hémorragie et ramener la Russie à la « normale ». Les finances de l’État et celle des régions ne permettent pas d’accroître les primes d’engagement, déjà très élevées, offertes aux nouvelles recrues : désormais, on sait en Russie que leur espérance de vie ne dépasse pas quelques semaines après leur arrivée au camp d’entraînement. On sait aussi que le « pactole » des nouveaux nourrit un épouvantable chantage : nombre de commandants rançonnent leurs hommes en leur proposant, contre paiement, d’éviter d’être envoyés dans les « assauts de viande », desquels jusqu’à 80 % des soldats ne réchappent pas.

Le risque réel d’une révolution de palais

L’entourage du président semble être solide et fidèle, mais il faut prendre en compte l’effet générationnel. Poutine est arrivé au pouvoir accompagné d’un groupe d’hommes de son âge qui savent qu’ils ont vécu l’essentiel de leur vie et qu’ils n’ont pas un long avenir devant eux. Ceux-là, sauf surprise, ne veulent pas de changement, dont ils auraient tout à craindre, ils ne tenteront rien contre lui, il les connaît parfaitement et les tient, comme ils le tiennent. Mais pour ceux qui ont dix ou vingt ans de moins, il n’en va pas de même. Et certains ont des positions fortes.

C’est, par exemple, le cas d’Igor Setchine, patron de Rosneft, ancien vice-Premier ministre de 2008 à 2012. Il est né en 1960, il a placé des hommes à lui dans des postes de contrôle et d’enquête tant du côté du FSB que du GRU. Ce proche de Poutine est sans doute l’un des hommes les plus puissants et redoutés de Russie, mais ses intérêts sont gravement mis en danger par la situation présente. Plus jeune encore, Alexeï Dioumine, né en 1972. Lieutenant général, conseiller du président, il a été chef de sa sécurité, chef des forces spéciales de l’armée, chef adjoint du GRU. Il en sait donc beaucoup sur le président russe et sa protection… C’est lui qui a convaincu Prigojine d’arrêter sa marche sur Moscou en juin 2023. Il n’a pas de raison de vouloir sombrer avec Poutine. De même pour le jeune Dimitri Patrouchev, né en 1976, vice-Premier ministre de l’Agriculture, mais aussi banquier et ancien membre du conseil d’administration de Gazprom. Il bénéficie du réseau de son père Nikolaï Patrouchev : ce vieux compagnon de route de son ami « Vladimir Vladimirovitch » a été le chef du Conseil de sécurité et pourrait être l’un de ceux qui veillent au sommet sur la flotte fantôme, depuis qu’il est « président du Collège maritime ».

Ce ne sont que trois exemples, mais ils sont parlants. Cette génération, si elle se débarrassait de l’homme qui, de plus en plus, semble faire de l’« Opération militaire spéciale » sa guerre – une affaire personnelle –, pourrait se présenter comme celle d’un « reset » russe, tant vis-à-vis de l’Ukraine que de l’Occident. Il ne lui serait pas difficile de faire valoir qu’il est de l’intérêt de Moscou de revenir à des relations apaisées et c’est sans état d’âme qu’elle pourrait faire porter le chapeau de la guerre aux plus vieux.

La question se pose donc pour Poutine de prévenir une révolution de palais. C’est peut-être à cet aune qu’il faut interpréter deux arrestations récentes. Tout d’abord, celle de Mikhaïl Polouboïarinov, 60 ans, ancien PDG d’Aeroflot et cadre de Rostec (société d’État russe spécialisée dans la haute technologie), accusé de corruption pour une affaire qui remonte à 2016. Le sort de cet apparatchik fortuné pourrait être une façon de signifier aux plus jeunes qu’ils feraient mieux de rester tranquilles. Celle, ensuite, d’Ilia Traber, bien connu dans les milieux de la mafia russe sous le surnom de « l’antiquaire », accusé de meurtre. Cette arrestation est d’autant plus frappante que Traber était jusqu’à présent un intouchable. Dans les années 1990, cet ancien sous-marinier a joué un rôle essentiel et même indispensable lors de la prise de contrôle « musclée » pour ne pas dire « sanglante », avec l’aide de la « mafia de Tambov » dont il est réputé être l’un des chefs, du port de Saint-Pétersbourg par des proches de Poutine, à l’époque où celui-ci supervisait les relations financières et commerciales de la ville, mission qui lui avait été confiée par le maire de l’époque Anatoli Sobtchak. Impossible d’arrêter Traber sans l’aval du président russe. Par conséquent, chacun, au plus haut niveau, doit savoir que la protection de Poutine peut être levée et qu’on trouvera toujours un motif pour une arrestation. Personne n’est protégé à jamais, même en ayant rendu les plus éminents services au « boss ».

Au début de la guerre, alors que, vue du Kremlin, la victoire paraissait inéluctable, les arrestations de personnalités du monde des affaires avaient surtout pour fonction de dégager des postes et des prébendes à des fins de récompense. Jusqu’à l’an dernier, elles participaient, sous l’égide du procureur général de Russie, à une vaste réallocation des privilèges pour resserrer l’emprise d’une partie choisie des siloviki sur l’économie et les richesses du pays. Aujourd’hui, elles témoignent de la fébrilité du chef. Cette tentative de resserrer le contrôle de l’entourage, dans un climat de paranoïa croissante, ne règle en rien le fait que le devenir de la guerre échappe de plus en plus à Poutine, à mesure que l’Ukraine se fait plus efficace dans ses frappes en territoire russe et qu’elle asphyxie la Crimée, mais aussi la logistique de l’armée russe dans le Donbass.

On sait par ailleurs que les services de sécurité sont à couteaux tirés, en particulier depuis la tentative d’assassinat du général Vladimir Alekseïev, numéro 2 du GRU, dont l’un des auteurs arrêtés s’est avéré être un homme lié… au FSB. De même, une guerre de clan semble être en cours au sein du ministère des Affaires étrangères (MID), où Mikhaïl Bogdanov, représentant spécial du président pour le Moyen-Orient a été destitué l’an dernier, alors qu’il y supervisait, entre autres, les compagnies militaires privées (rappelons que c’est en Syrie que les « Wagner » ont fait leurs armes). Or les arabisants du MID, en lien avec le KGB/FSB, qui ont maintenant le sentiment d’être marginalisés depuis l’éviction, puis l’inculpation de leur chef de file, étaient traditionnellement et jusqu’à récemment une force de poids. Il suffit de se rappeler la carrière du plus célèbre d’entre eux, Evgueni Primakov, qui était un successeur potentiel de Boris Eltsine. Primakov, qui a été amicalement prié de s’effacer en 2000 pour ne pas compliquer la première élection présidentielle de Poutine. Ce qu’il a fait…

C’est l’heure de la dissuasion

La défiance gagne donc et dans ce climat, tout devient possible. Poutine le sait… et il n’est plus en situation d’arrêter le mouvement qu’il a enclenché depuis le 24 février 2022. La question n’est pas de savoir s’il va tomber, mais quand et comment ? Certes, il est impossible d’en connaître la réponse, mais elle ne va pas disparaître de l’horizon du maître du Kremlin. Bien au contraire, elle va l’obséder toujours davantage. Poutine n’a plus d’issue. La meilleure preuve de son affaiblissement, c’est qu’Alexandre Loukachenko, le président bélarusse, vient de céder à la pression de Zelensky et de débrancher les répétiteurs de signal qui facilitent le pilotage des missiles et des drones russes frappant le territoire ukrainien. Même l’emprise russe sur son « satellite » bélarusse s’affaiblit !

Reste alors la possibilité d’une fuite en avant, par l’emploi de l’arme atomique. La bête blessée pourrait basculer dans l’irrationnel et tenter un coup de folie, disent certains en Occident, et les chaînes d’information en continu s’en repaissent, faisant inconsciemment le jeu de Moscou. Mais la mise en œuvre d’une telle décision ne se résume pas à appuyer sur un bouton rouge. La réalité des chaînes de commandement et de la mise en œuvre d’une telle décision est nettement plus compliquée. Quoi qu’il en soit, le débat est de nouveau remis à l’ordre du jour. Et bien sûr, Moscou fait en sorte qu’il le soit, via ses propagandistes préférés…

Agiter cette menace n’arrêtera pas le mouvement qui conduit la Russie vers le moment où elle devra admettre son échec. La rhétorique de la bombe ne sauvera pas la Crimée que Moscou est incapable de défendre. En réalité, l’usage même de l’arme nucléaire scellerait immédiatement le sort de la guerre, au détriment de Moscou, qui serait mondialement condamnée sans parler des représailles qui s’abattraient inévitablement sur l’armée et/ou le territoire russe. Dès lors, la question importante n’est pas celle qu’on agite sur les plateaux de télévision en se demandant si Poutine osera ou pas, mais celle de savoir comment on fait comprendre aujourd’hui au Kremlin qu’il ne peut en aucun cas recourir à « la bombe ». C’est donc plus que jamais l’heure de la dissuasion. Quel discours lui tiennent Paris, Londres, Washington et Pékin ? La France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et la Chine – quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, dotés de l’arme nucléaire – parlent-ils conjointement pour désamorcer l’hypothèse nucléaire ? Poutine doit entendre de leur part qu’il n’a pas la moindre possibilité d’en faire usage. Comme par hasard, Loukachenko, qui parle avec tout le monde, s’est rendu à Pékin fin juin…

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Jean-François Bouthors est journaliste et essayiste, collaborateur de la revue Esprit et éditorialiste à Ouest-France. Il est auteur de plusieurs livres dont Poutine, la logique de la force (Éditions de l’Aube, 2022) et Démocratie : zone à défendre ! (Éditions de l’Aube, 2023). Il a été, avec Galia Ackerman, l’éditeur des livres d’Anna Politkovskaïa aux Éditions Buchet/Chastel.

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