© Galia Ackerman. Dans la forêt de Tchernobyl. Ces énormes bolets sont beaux, mais immangeables.

Les séquelles de Tchernobyl
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L’Américaine Kate Brown, historienne des sciences et professeure au Massachusetts Institute of Technology (MIT) à Boston, s’est attelée à un sujet qui, depuis des décennies, relève d’un certain tabou : l’impact sur la santé des enfants et des adultes de faibles doses d’irradiation, consommées avec la nourriture, sur une longue période. Pendant plusieurs années, Kate Brown a travaillé dans des dizaines d’archives dont la plupart n’ont jamais été consultées dans le passé par ceux qui s’intéressaient aux conséquences de Tchernobyl — en particulier les archives du ministère de la santé ukrainien. Son verdict est sans appel : des faibles doses absorbées de manière répétée sur la durée, et qui ont été ignorées par les instances internationales telles que l’AIEA et l’OMS, détruisent la santé et écourtent la vie de millions de personnes vivant dans les territoires contaminés. L’auteure livre une enquête savante, nourrie de rencontres et d’entretiens, dans ce monde de l’après-Tchernobyl.

« En voyageant, en cédant la parole à ces gens,
j’ai souvent eu l’impression de noter le futur, notre futur ».

— Svetlana Alexievitch, La Supplication

C’est son grand cheval de bataille. A travers des dizaines d’histoires et d’entretiens, les documents d’archives aidant, Kate Brown démontre un grand mensonge international, à savoir le déni quant à l’influence néfaste des faibles doses d’irradiation sur la santé des personnes qui les ingèrent avec leur nourriture.

Une petite explication s’impose. Lorsque le 4e réacteur de la centrale de Tchernobyl eut explosé (l’auteure étaie la théorie selon laquelle il s’agissait en vérité d’une explosion nucléaire), une gigantesque quantité de différents isotopes radioactifs a été lâchée dans l’air. Les plus lourds, divers isotopes du plutonium, sont retombées aux abords de la centrale, en contaminant notamment la ville de Pripiat, qui ne pourra plus être habitée dans les 24 000 prochaines années. Les particules plus légères, comme le césium et le strontium radioactifs, se sont dispersées, au gré des vents, sur des centaines et parfois même des milliers de kilomètres. Enfin, les particules les plus volatiles, comme l’iode radioactif qui se fixe directement sur les glandes thyroïdes des humains et des animaux, ont fait au moins un tour complet de la Terre. Quand ils retombent sur le sol et dans l’eau, le césium et le strontium sont assimilés par les plantes : le césium est chimiquement proche du potassium et le strontium est proche du calcium. C’est par le biais des plantes que les deux éléments rentrent dans la chaîne alimentaire. Une fois ingérés, ils se logent l’un dans des tissus osseux et l’autre, dans des muscles et continuent à se désintégrer en bombardant de l’intérieur l’organisme qui leur sert d’hôte. C’est ainsi que les organismes vivants subissent des dommages au niveau du cœur, des yeux, des os, de l’intestin, etc.

Selon Kate Brown, l’intérêt touristique morbide pour la zone d’exclusion autour de la centrale sinistrée cache une réalité autrement plus dramatique : là-bas, ce ne sont que des ruines radioactives, alors qu’à des centaines de kilomètres à la ronde, et parfois bien plus loin, des millions de personnes vivent toujours dans des zones contaminées au Bélarus, en Ukraine et en Russie, et, des dizaines d’années durant, continuent à consommer du poison radioactif à faibles doses.

On ne pourra jamais attribuer avec certitude à Tchernobyl tel ou tel cancer, telle ou telle maladie cardiaque, anémie ou fausse couche, mais les archives du ministère de la Santé ukrainien et de ses antennes régionales contiennent des informations sur chaque localité, et ces informations exhumées par Brown sont sans appel : le nombre de ces pathologies a considérablement augmenté dans les années qui ont suivi la catastrophe partout où les sols avaient été contaminés. Elle raconte également comment les instances internationales et la communauté scientifique mondiale ont choisi de réfuter les travaux pionniers de quelques chercheurs, comme le médecin biélorusse Iouri Bandajevski qui fut le premier, en pratiquant des autopsies à l’Institut de médecine de Gomel, à démontrer le lien de cause à effet entre l’accumulation du césium-137 dans le corps humain et les pathologies menant à l’invalidité et à la mort précoce. Son honnêteté intellectuelle a valu à Bandajevski près de six ans de prison (2001-2006) au Bélarus : le régime d’Alexandre Loukachenko, qui rechigne à reconnaître l’ampleur de la catastrophe, a voulu se débarrasser d’un « élément perturbateur ». Actuellement, Bandajevski travaille à Ivankiv, près de la zone d’exclusion de Tchernobyl, en faisant le monitoring de l’état de santé des enfants des localités environnantes en corrélation avec l’accumulation du césium-137 dans leurs corps. La chercheuse l’a rencontré.

Mais pourquoi ce refus obstiné de la part des chercheurs ? Brown rappelle que le désastre de Tchernobyl s’inscrit dans la lignée des catastrophes liées à l’usage, militaire ou pacifique, du nucléaire. Il faut se souvenir que l’usage pacifique du nucléaire n’est qu’un dérivé de son utilisation première : la bombe. Entre 1945 et les années 1960, les essais ont été pratiqués essentiellement dans l’atmosphère. Les explosions ont eu pour conséquence le rejet et la dissémination de matières radioactives dans l’environnement. Au total, plus de 2 000 bombes nucléaires ont explosé entre 1945 et 1996. 25% d’entre elles ont été larguées dans l’atmosphère dont plus de 200 par les États-Unis, autant par l’URSS, plus de 20 par le Royaume-Uni, environ 50 par la France et plus de 20 par la Chine. En raison de la répartition des sites de tir et du nombre d’essais pratiqués, la contamination concerne l’ensemble du globe, martèle l’universitaire américaine. Peut-on raisonnablement reconnaître cette terrible réalité ? Et qu’en est-il des Etats qui, dans ce cas, seraient condamnés à payer des dommages et intérêts à des millions de personnes ?

Enfin, Kate Brown pose des questions d’ordre plus général : comment l’humanité va-t-elle survivre dans un environnement de plus en plus pollué par des radionucléides, des engrais toxiques, des plastiques, des particules fines, etc. ? C’est pour cette raison qu’elle parle de l’expérience de Tchernobyl comme d’un guide vers notre avenir. Hélas, ce guide ne nous a servi pour l’instant à rien, comme l’a montré la réalité d’une autre catastrophe nucléaire, celle de Fukushima. Selon la chercheuse, nous avons besoin d’une science indépendante, et non d’une science parrainée et contrôlée par une industrie, une entreprise ou un État.

J’appartiens à un nombre très restreint de gens en France et dans le monde francophone qui ont une expérience personnelle de ce que Kate Brown raconte dans son livre. J’ai connu Iouri Bandajevski avant son arrestation et après sa sortie de prison, j’ai connu le grand physicien biélorusse dont elle parle également, Vassili Nesterenko, un homme qui a abandonné une très grande carrière académique pour se mettre au service des populations irradiées. Avec Nesterenko et son équipe, j’ai fait, en 2004, tout un périple dans des villages à l’ouest du Bélarus où ces gens dévoués effectuaient le suivi des enfants. J’ai vu de mes yeux des enfants malades et leurs mères désespérées dans des hôpitaux et des enfants anémiques et fatigués dans des villages. Comme Kate Brown, j’ai parlé à des dizaines de liquidateurs et de leurs veuves, et je sais que parmi ces centaines de milliers de braves qui ont participé aux travaux de décontamination à la centrale et dans les environs près de la moitié sont prématurément décédés ou sont devenus invalides. Après La Supplication d’Alexievitch et la série Tchernobyl de HBO qui sera prochainement montrée sur M6 (à partir du 27 mai), voici un livre qui est capable d’éveiller les consciences et d’obliger des instances scientifiques à procéder à des vérifications sérieuses et méthodiques des vraies conséquences de cette catastrophe.

A lire également: Tchernobyl : vivre, penser, figurer. Collectif, sous la direction de Galia Ackerman et d’Iryna Dmytrychyn. L’Harmattan, avril 2021, 268 p.

Un développement à suivre : ‘It’s like the embers in a barbecue pit.’ Nuclear reactions are smoldering again at Chernobyl.

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