Khoutmat Davletmirzaeva s’excuse auprès de Ramzan Kadyrov pour avoir mis en doute la version officielle de l’assassinat de sa fille de 23 ans // Chaîne de télévision publique Grozny, juin 2020

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Les régimes de Poutine et de Loukachenko ne sont pas du genre à reconnaître leurs torts et encore moins à s’excuser. En revanche, de nombreux citoyens de ces deux pays, accusés de crimes imaginaires, enchaînent les aveux et les excuses publiques, le plus souvent après avoir été torturés ou avoir subi du chantage. Ces aveux télévisés où les accusés battent leur coulpe rappellent les tristement célèbres procès de Moscou.

La coutume a été créée par Ramzan Kadyrov. Nombreux sont ceux qui ont présenté des excuses au tyran tchétchène, surtout depuis 2015. Des propos pas assez révérencieux à l’égard de Kadyrov, un récit du calvaire subi, une plainte, une critique ou un « acte de non-respect des traditions » (commis par exemple par un jeune qui a pleuré au mariage de sa sœur) — chaque « forfait » doit se terminer par une repentance filmée et diffusée à la télévision de Grozny. Le ministre tchétchène de l’Information a eu l’idée d’y consacrer une rubrique spéciale, mais cette belle proposition n’a pas été retenue.

Très vite, les hommes de Kadyrov se sont entraînés à extorquer des excuses bien au-delà des frontières de la Tchétchénie : ils ont filmé leurs victimes dans la banlieue de Moscou ou encore en Allemagne. Parmi les personnes contraintes de présenter des excuses à Kadyrov figurent Konstantin Sentchenko, député au conseil municipal de Krasnoïarsk, le journaliste moscovite Maxime Chevtchenko, un développeur de jeux vidéo suédois, le grand rabbin de Moscou et le futur président Volodymyr Zelensky qui a eu l’imprudence de se moquer du leader tchétchène dans son émission humoristique en 2014.

Quelles que soient les relations compliquées que les agences de sécurité russes entretiennent avec Kadyrov, son appel à « tuer, emprisonner et intimider » les dissidents est une devise qui leur va parfaitement. En 2020, l’absence de statistiques fiables sur la Covid-19 a déclenché une « épidémie d’excuses » : les citoyens russes qui avaient partagé des infos non officielles sur les réseaux sociaux ou sur des messageries ont dû s’excuser pour « propagation de fake news », quitte à être envoyés en prison.

Au début de cette année, les manifestations de soutien à Alexeï Navalny ont donné lieu à des milliers d’interpellations. Des poursuites pénales ont été engagées contre plus de 130 personnes, une dizaine d’entre elles ayant été contraintes de plaider coupable devant la caméra.

Cette pratique se répand à travers la Russie. Elle est de mise notamment dans la région de Pskov, dont le chef, Mikhaïl Vedernikov, a travaillé auparavant comme émissaire du Kremlin dans le Caucase du Nord.

Dans les affaires politiques montées par le FSB, les aveux forcés et les confessions publiques sont presque indispensables, et les traces de torture à peine dissimulées. Le moment même de l’arrestation, toujours très violent et humiliant, est souvent filmé et diffusé en ligne.

Le blogueur tchétchène Adam Dikayev s’excuse auprès de Ramzan Kadyrov pour un post Instagram. « Ils m’ont retrouvé, ils ont enlevé mon pantalon… Désormais Poutine est mon père, grand-père et tsar », dit-il sur une piste de jogging ( 2015 ) // facebook.com/apti.batal.3

Les aveux fantasmagoriques dans les procès staliniens, les techniques du KGB de l’époque d’Andropov qui consistaient à faire craquer les uns pour démoraliser les autres, les expériences récentes des tyrannies post-soviétiques en Asie centrale qui savent écraser leurs dissidents : toute cette « riche » expérience a été assimilée par le régime poutinien. Sans parler du régime chinois qui pratique largement les aveux forcés télévisés et dont l’emprise sur la société fascine la propagande russe.

Alexandre Loukachenko n’est pas en reste. Au Bélarus, depuis le mois d’août 2020, les opposants du régime sont systématiquement torturés, et leurs « excuses » sont souvent filmées dans des camionnettes de police juste après le passage à tabac. Le cas très médiatisé de Roman Protassevitch en fait partie. Tout récemment, le prisonnier politique Mikola Dziadok s’est rétracté au tribunal tout en détaillant les tortures qu’il avait subies avant d’enregistrer son « repentir ».

Si l’État russo-bélarusse n’est pas encore une réalité, dans ce domaine-là au moins leur intégration anti-européenne est parfaite. Le Kremlin ne se préoccupe pas du sort des citoyens russes arrêtés lors des manifestations au Bélarus et détenus par Loukachenko, dont Sofia Sapega, la compagne de Roman Protassevitch. Dans une vidéo récente, le père de Sofia s’excuse pour elle et supplie Loukachenko de la gracier. Elle n’est qu’une petite fille piégée par son amour, dit-il, sa famille devrait la récupérer. Tout comme une autre jeune femme, Khalima Taramova, fille d’un proche de Kadyrov, qui, après avoir fui des violences familiales, a été kidnappée dans la république voisine du Daghestan où elle s’était réfugiée avec sa copine, la police locale étant de mèche avec les ravisseurs. Les images de cette rebelle « récupérée » par son père ont été diffusées à la télé. Les deux jeunes femmes aux amours « incorrectes » ont été rattrapées par les ténèbres…

À Grozny, à Minsk ou dans une ville de Sibérie, l’humiliation publique fait partie des méthodes préférées. Et si Kadyrov perçoit la moindre critique comme une « insulte », le Kremlin fait preuve lui aussi d’une « hypersensibilité » et élargit sans cesse la notion de blasphème en adoptant sans cesse de nouvelles lois pour protéger les sentiments des croyants, des anciens combattants ou des hauts fonctionnaires. Selon la formule de Poutine datant de 2000, « celui qui nous fait injure ne vivra pas trois jours ».

Quand, le 4 juillet dernier, Vkousvil, une enseigne de distribution russe, s’est excusée pour avoir raconté, dans le cadre de sa campagne publicitaire, l’histoire d’une famille LGBT, beaucoup de ses clients indignés par cette lâcheté ont immédiatement pensé aux « excuses auprès de Kadyrov ». Même si la situation de Vkousvil n’est pas comparable avec celle des victimes, la pression obscurantiste est là, jusque dans nos supermarchés.

À ce propos, le politologue Sergueï Medvedev ironise : « Il nous manque l’option “présenter ses excuses” sur Gossouslougui [le portail russe pour les démarches administratives, NDLR], avec un générateur de codes QR “citoyen ayant présenté ses excuses”. Ou bien on pourrait installer des cabines d’excuses dans les centres multifonctionnels [centres d’accueil des services publics, NDLR] : tu y passes, tu en sors soulagé et tu continues ta journée. Et dans le Code de procédure pénale, on n’aurait plus seulement des autorités chargées de l’enquête mais aussi des autorités chargées d’excuses, et les salles d’excuses dans des commissariats devraient être équipées de caméras professionnelles, dotées d’opérateurs, de techniciens lumière et de maquilleurs, pour retoucher les imperfections qui apparaissent occasionnellement sur les visages de ceux qui s’excusent. »

Les propos prononcés devant la caméra dans le cadre de ce rituel macabre n’ont guère d’importance ; ils ne sont pas censés convaincre. Ce qui est convaincant, c’est le fait que la personne soit obligée de les prononcer — sous la contrainte, sous la menace, sous la pression, sous la torture. Ses bourreaux, en uniforme ou pas, cherchent à l’anéantir.

D’ailleurs, Poutine et Loukachenko eux-mêmes, dans leurs divagations sur les prétendus complots occidentaux, ne se soucient pas trop de crédibilité. Ce n’est pas la cohérence du récit qui compte, mais la possibilité de l’imposer.

Tout comme les vidéos produites par Daech et destinées à l’Occident, les vidéos des otages de Poutine et de Loukachenko constituent une déclaration de guerre contre la dignité humaine. Ces deux régimes, avec leur sites de torture à Donetsk, à Minsk et à Grozny, ont établi un nouveau standard de déshumanisation pour l’Europe du XXIe siècle. Les destinataires de leurs messages devraient comprendre à quoi ils ont affaire.

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