Sergueï Lavrov avec les hommes politiques afghans et les membres de Taliban. Moscou, mai 2019. Photo : mid.ru

La Russie devant le guêpier afghan
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« Entre nos ennemis, les plus à craindre sont souvent les plus petits », disait La Fontaine. La Russie, qui a travaillé de toutes ses forces à l’avènement de la « multipolarité », c’est-à-dire au sabotage de la puissance américaine, risque d’en faire l’amère expérience. L’expert militaire Igor Korotchenko, connu pour ses diatribes anti-occidentales, va jusqu’à reconnaître que la menace émanant aujourd’hui de l’Afghanistan est plus grave que celle constituée par l’OTAN !

De fait, le retrait précipité des Américains d’Afghanistan place la Russie devant un péril qui n’a plus rien d’imaginaire. Les médias russes y voient d’ailleurs une manœuvre machiavélique de Washington, qui aurait pris cette mesure pour susciter des difficultés à la Russie sur son flanc sud.

On sait que la plupart des migrants en Russie proviennent des républiques d’Asie centrale. Moscou craint par-dessus tout que ces républiques ne soient infiltrées et déstabilisées par des djihadistes endurcis venus d’Afghanistan. En effet, la situation sociale y est explosive, et les régimes locaux ont encouragé une archaïsation de la société qui facilite la contamination par l’islamisme. La popularité des idées radicales augmente sur fond de troubles économiques et de chômage. Le Kirghizistan est travaillé par les réseaux islamistes depuis une vingtaine d’années et est particulièrement vulnérable à cause de sa législation laxiste à l’égard des groupes islamistes radicaux. Les talibans peuvent créer en Afghanistan un foyer attirant les islamistes du monde entier, et cette proximité risque d’activer les cellules dormantes dans les États d’Asie centrale. Le « Mouvement islamique du Turkestan oriental » s’étend dans la région, notamment au Kirghizistan. En 2010 et 2016, cette organisation a déjà commis des attentats terroristes. Il y a des Ouzbeks, des Tadjiks et des djihadistes d’autres nationalités dans les rangs des talibans.

La propagande officielle fait un tableau alarmiste de la situation : « Les talibans se sentiront à l’étroit en Afghanistan, la pauvreté les poussera vers le nord, au Tadjikistan et en Ouzbékistan en premier lieu où ils espèrent s’enrichir. Et ce ne sera pas un plan Barbarossa avec une invasion en bonne et due forme, mais une pénétration lente. Essentiellement religieuse, avec de nouvelles idées islamiques qui trouveront un terrain fertile dans ces pays. Vous pensez que l’Afghanistan est loin ? Bientôt, il sera à proximité d’un bras des frontières de la Russie. » Les experts russes se montrent plus réservés : Zamir Kaboulov, l’envoyé spécial de la Russie pour l’Afghanistan, estime que les affrontements armés dans le pays pourraient se poursuivre pendant deux mois encore, et que les talibans pourraient prendre le contrôle de plusieurs autres provinces. Mais sans être en mesure pour autant d’imposer leur régime en Afghanistan : ils s’emparent des régions rurales, mais non des centres urbains. L’armée des talibans n’est pas si nombreuse, ses effectifs vont de 75 000 à 100 000, contre les 300 000 soldats de l’armée régulière.

Les évolutions récentes confortent plutôt le point de vue des alarmistes. L’État central afghan est en train de se déliter. Dans l’armée régulière, les désertions sont nombreuses ; les soldats des forces gouvernementales afghanes fuient en masse vers le Tadjikistan. Les détachements des talibans sont en train de prendre le pouvoir en Afghanistan et contrôlent déjà 85 % du pays. À cela il faut ajouter les djihadistes de l’État islamique réfugiés de Syrie, qui ont été déployés le long de la frontière nord ; et n’oublions pas non plus les débris d’Al-Qaida. Les talibans se sont déjà emparés du nord du pays ; ils s’infiltrent progressivement dans les territoires voisins, sans grande peine, puisque l’armée et les forces du Tadjikistan ne contrôlent guère la frontière avec l’Afghanistan, longue de 1 400 km.

Cette percée dans le Nord a surpris Moscou : « Personne ne s’attendait à ce que les talibans réussissent dans le nord de l’Afghanistan, car dans les années 1990, c’était le seul endroit où ils se sont heurtés à une résistance », affirme l’expert russe Omar Nessar. Aux dernières nouvelles, 1 500 combattants afghans sont déjà passés dans le territoire du Tadjikistan, 200 en Ouzbékistan ; ils peuvent aussi pénétrer le Turkménistan par l’Amou-Daria. La frontière turkméno-afghane est l’une des plus vulnérables. La rumeur veut que les armes soient confisquées à l’armée turkmène, parce qu’elles tombent aux mains des islamistes.

Dix millions de Tadjiks vivent en Afghanistan, la plupart hostiles au régime de Douchanbé (les talibans en veulent mortellement à Emomali Rahmon, le président tadjik, qui soutient en Afghanistan des chefs de guerre tadjiks hostiles aux talibans). Shavkat Mirziyoyev, le président de l’Ouzbékistan, et son homologue tadjik s’efforcent de coordonner leurs efforts pour assurer la sécurité de leurs pays. Les autorités ouzbèkes ont déjà fermé le pont de Termez, par lequel les soldats soviétiques sont entrés en Afghanistan en 1979 et en sont repartis en 1989. L’armée ouzbèke (la seule efficace dans la région) mène des exercices à grande échelle à la frontière avec l’Afghanistan et des cours de formation militaire sont organisés dans les écoles.

Douchanbé a demandé à l’OTSC [l’Organisation du traité de sécurité collective regroupe l’Arménie, le Bélarus, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan, NDLR] d’aider à protéger les frontières. Mais la situation de crise n’a fait que révéler le caractère fictif de cette organisation que Moscou voulait présenter comme un contrepoids à l’OTAN : pour Alexander Kobrinsky, directeur de l’Agence pour les stratégies ethno-nationales, « il est difficile d’imaginer que l’Arménie ou le Bélarus fassent un effort pour le Tadjikistan. Il faut comprendre que ce n’est pas la mythique OTSC qui sauvera le Tadjikistan, mais la Russie en tant que membre dirigeant. Aujourd’hui, le moment de vérité est venu pour le bloc — être ou ne pas être. Et ceux qui se tournent vers la Russie pour obtenir de l’aide doivent remplir les obligations alliées à grande échelle, notamment soutenir Moscou dans sa guerre des sanctions avec l’Occident, participer à la mise au pas de l’Ukraine et se joindre aux sanctions anti-ukrainiennes ».

Les Russes notent avec inquiétude l’ambivalence de certains de leurs partenaires d’Asie centrale. Shavkat Mirziyoyev vient d’autoriser des amendements à la loi sur « la liberté de conscience et les organisations religieuses », levant l’interdiction du port du hijab en public, simplifiant l’enregistrement des organisations religieuses. « Tachkent ne se montre pas encore très préoccupé par l’éventuelle escalade du conflit après la prise des provinces du nord de l’Afghanistan par les talibans. Apparemment, Tachkent n’est pas opposé à des relations plus étroites avec les talibans, comme au temps du président Islam Karimov », suggère Nezavissimaïa Gazeta. Le Tadjikistan n’est nullement pressé de rendre aux Russes le contrôle de ses frontières, les Tadjiks préférant se réserver ce juteux secteur alimenté par le trafic de drogue. Pire encore aux yeux de Moscou, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan négocient avec Washington par l’entremise des Turcs l’ouverture de bases américaines sur leur territoire. Le Kremlin s’en est si fort alarmé que lors du sommet de Genève, le 16 juin, Poutine a proposé à Joe Biden d’utiliser conjointement les bases militaires russes au Tadjikistan et au Kirghizstan et de coordonner la politique en Afghanistan.

L’objectif immédiat de la Russie est d’ériger dans la région une barrière, en créant une zone tampon. Jusqu’à présent, Moscou n’a qu’un point d’appui, la 201e base militaire russe au Tadjikistan, dont les effectifs s’élèvent à 15 000 hommes, disposant d’environ 300 chars. Il s’agit en réalité de la division retirée d’Afghanistan et déplacée au Tadjikistan en 1989. Cette 201e base peut mener un combat à la fois au sol et dans les airs. Elle dispose de son propre groupe aérien, composé d’hélicoptères de transport et de combat Mi-8MTV5-1 modernisés, et elle peut faire appel en outre au soutien des avions d’attaque Su-25 et des bombardiers de première ligne depuis la base de Kant au Kirghizistan, et, si nécessaire, à des Tu-160 et Tu-22 « à longue portée » envoyés en renfort du territoire de la Russie. Les troupes russes sont déployées dans la capitale de la république, Douchanbé, et un autre régiment est situé dans la ville de Bokhtar (anciennement Kurgan-Tube). Mais les militaires de la 201e base militaire russe ne sont pas présents à la frontière car, depuis juillet 2005, les gardes-frontières russes ont été retirés, et la protection des frontières a été confiée aux Tadjiks, dont la motivation est faible. La 201e base n’est pas en état de protéger le Tadjikistan d’une éventuelle invasion venant d’Afghanistan. Elle peut, bien sûr, se retrancher à Douchanbé ou à Bokhtar, où se trouvent ses principales forces, mais elle ne saurait suffire à défendre l’ensemble du territoire tadjik.

À plus long terme, le Kremlin souhaiterait avoir affaire en Afghanistan à un gouvernement organisé avec lequel il pourrait avoir recours à ses méthodes habituelles : infiltration, cooptation des élites, mise en place de réseaux d’influence. Les experts russes font la distinction entre les talibans qui visent avant tout à contrôler l’Afghanistan et les groupes islamistes internationalistes comme ceux de l’État islamique qui ambitionnent de déstabiliser la Russie. Le Kremlin souhaite que s’instaure un modus vivendi entre les talibans et le gouvernement d’Ashraf Ghani, et que les deux parties mènent conjointement la lutte contre les « internationalistes ». Mais dans les sables mouvants de la politique afghane d’aujourd’hui il se sent démuni. « Ni la Russie ni aucun autre pays n’a encore réussi à devenir un véritable médiateur dans les négociations entre le gouvernement et les talibans, en grande partie en raison de la nature opaque du système afghan […] », affirme le site RBK.

Que représentent au juste les talibans venus les 8-9 juillet en délégation à Moscou — non pas de Kaboul, mais de leur bureau qatari ? Leur but était d’obtenir la levée des sanctions de l’ONU contre leur mouvement. Ils ont affiché leur « ferme détermination à combattre la menace de l’État islamique en Afghanistan et à éradiquer la production de drogue dans le pays après la fin de la guerre civile ». Ils ont promis à Moscou qu’ils ne se livreraient à aucune agression contre les pays voisins, y compris la Russie — sans convaincre personne : « Il est peu probable que la direction politique des talibans puisse garantir qu’il n’y aura pas d’incidents indésirables dans le Nord, car le groupe se compose de nombreux détachements dispersés et, parmi les combattants, il y a des représentants d’autres groupes qui peuvent avoir leurs propres objectifs. » Les propagandistes du Kremlin ont été un peu embarrassés de cet accueil empressé fait à la délégation d’un groupe terroriste interdit en Russie depuis 2003 : « Parler avec eux est le devoir moral (sic) de l’État russe, la puissance militaire prépondérante en Eurasie », pontifie Timofeï Bordatchev, l’un des dirigeants du très poutinien club Valdaï.

Le retrait américain ouvre une compétition entre les puissances régionales pour la position dominante en Afghanistan. La Russie ambitionne ce rôle mais elle doit compter avec le poids accru de la Turquie et du Pakistan dans la région. Elle s’inquiète des ambitions « néo-ottomanes » de la Turquie qui prétend jouer le rôle de modérateur des processus intra-afghans. Le 14 juin, Erdoğan s’est mis d’accord avec Biden pour prendre le contrôle de l’aéroport de Kaboul après le départ des Américains, alors que les talibans ont exigé le retrait complet des formations militaires turques du territoire afghan. Mais les experts russes ne croient guère à un affrontement entre les talibans et les Turcs, notamment à cause des excellentes relations turco-pakistanaises. Bien implantée en Afghanistan, la Turquie pourrait devenir la rivale de la Russie dans le rôle de protectrice des républiques d’Asie centrale, tout en restant le « suppôt » de l’OTAN.

Certains à Moscou espèrent beaucoup de la carte chinoise et misent sur la rivalité sino-turque. La Chine s’est engagée à une défense « traditionnelle et non traditionnelle » de la sécurité du Turkménistan et du Tadjikistan. Elle s’inquiète d’une éventuelle réorientation des pays d’Asie centrale vers la Turquie. Pékin peut avoir l’oreille des talibans car la Chine est le seul pays prêt à investir en Afghanistan sans y mettre de conditions de politique intérieure. Or, son intérêt est aussi d’éviter une déstabilisation en Asie centrale et surtout une activation des Ouïghours. Elle peut donc aider les talibans à s’affirmer contre les autres djihadistes à la condition qu’ils s’abstiennent de s’ingérer chez leurs voisins. Mais d’autres en Russie n’y croient pas : « La Chine n’interfère pas, elle renforce ses propres frontières et détruit systématiquement la base à partir de laquelle le radicalisme peut s’étendre sur son territoire. Orientée vers l’Asie de l’Est et du Sud-Est, elle appartient à un espace géopolitique différent. Les vastes territoires à l’ouest habités par des musulmans ne sont pas particulièrement intéressants pour la Chine. » À Moscou, on s’inquiète par ailleurs de ce que la situation afghane n’entraîne une crise au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai [créée en 2001 par la Chine, la Russie et quatre États d’Asie centrale, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, élargie à l’Inde et au Pakistan en 2017] : l’Inde et le Pakistan ne participeront pas aux manœuvres « Mission pacifique-2021 » en Asie centrale prévues par l’OCS en septembre : visiblement « Delhi et Islamabad entendent mener leur propre politique à l’égard des futurs dirigeants de l’Afghanistan ».

Que faire ? Bien sûr assister les républiques d’Asie centrale. Et aussi « coordonner les efforts avec l’Iran, la Chine, les États-Unis, la Turquie et d’autres pays intéressés afin d’empêcher la chute du régime à Kaboul et d’entamer un véritable dialogue inter-afghan. Car le chaos en Afghanistan veut dire le chaos en Asie centrale, et la Russie n’en a nul besoin ». Alors, une nouvelle intervention russe en Afghanistan ? Écoutons l’ancien ambassadeur en Afghanistan Zamir Kaboulov : « Quant à l’assistance militaire à l’Afghanistan, attendons qu’il y ait un gouvernement normal à Kaboul, et nous discuterons de l’assistance militaire avec lui. Nous n’imposons pas nos bons offices, mais lorsqu’on nous le demande poliment, nous sommes prêts à le faire. » Beaucoup d’experts rejettent cette éventualité comme une folie, mais n’oublions pas que les deux passions dominantes de Poutine sont d’effacer les offenses subies par l’URSS et de prouver que la Russie peut mieux faire que les Américains. En attendant, c’est l’inquiétude à Moscou: « La Russie aura-t-elle suffisamment de capacités pour maintenir la sécurité simultanément en Syrie, au Karabakh, en Transnistrie, se concentrer sur l’Ukraine et continuer à lutter contre l’État islamique et Al-Qaida en Asie centrale ? »

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