« L’histoire de l’Ukraine en 5 minutes » // TNMKmusic, capture d’écran

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Dans un article du 12 juillet 2021 qui a suscité beaucoup d’émoi chez les analystes de sécurité, Vladimir Poutine a considéré que les peuples russe et ukrainien étaient un seul peuple. Il a, de manière quasi explicite, nié tout droit à Kyiv à l’indépendance, trente ans après qu’elle l’a reconquise. Il a légitimé son agression contre l’Ukraine et, par là même, toute agression future. Ces propos ne sont guère nouveaux et ils connaissent certaines variantes, au nom cette fois de l’orthodoxie dont Moscou s’estime le dépositaire. On aura aussi remarqué que ce discours trouve quelque résonance avec les propos de Hitler sur les Allemands des Sudètes. On n’a pas assez relevé en revanche qu’un tel discours pouvait recevoir un accueil favorable chez certains « géopoliticiens » en Occident.

Nous n’entrerons pas ici dans un commentaire ligne à ligne de l’article de Poutine dont les auteurs ont choisi une formulation aussi alambiquée qu’indigeste. Il faut donc moins le lire par agrément que parce qu’il est un condensé fastidieux de la plupart des récits habituels auxquels le régime de Poutine nous avait habitués. Que Poutine ait choisi ce moment précis pour le rendre public n’est d’ailleurs pas anecdotique.

Un révisionnisme dénué de surprise

Une bonne moitié de celui-ci est d’ailleurs une reprise de la propagande classique du Kremlin sur l’Ukraine : l’agression de l’Occident et son soutien à la révolution de Maïdan, la défense des habitants des régions de Donetsk et Louhansk contre l’agression venant de Kyiv, le mythe des « séparatistes », la référence aux mouvements néonazis en Ukraine (alors que l’extrême droite en Ukraine compte pour moins de 2 % dans les votes exprimés lors de toutes les dernières élections), la prétendue interdiction de parler la langue russe, l’aide considérable apportée par la Russie et l’Ukraine, l’Occident ayant refusé tout appel au dialogue de la part de Moscou, etc.

Assez logiquement, ce propos va de pair avec une réécriture de l’histoire qui s’apparente au révisionnisme : absence d’agression de la Russie contre l’Ukraine, crimes sanglants contre les russophones ukrainiens, contrôle de l’OTAN et de l’Occident sur les infrastructures militaires de l’Ukraine, quasi-destruction du patriarcat de Moscou en Ukraine dont il est dénié qu’il soit un instrument d’influence de Moscou, etc. Sur le plan historique, Poutine considère que les événements des années 1930 — lire le Holodomor ou « grande famine » — étaient des événements communs à l’espace soviétique dus à la collectivisation des terres et qu’il n’y a eu aucune volonté de destruction par Staline du peuple ukrainien. Il nie aussi l’oppression que constituait l’occupation soviétique et ne mentionne pas la déportation et l’extermination des Tatars de Crimée. Bref, le « sentiment anti-russe » en Ukraine ne serait dû qu’à une action fomentée par l’Occident et soutenue par les « nazis » ukrainiens. Et il met, avec le cynisme le plus absolu, les plus de 13 000 morts de la guerre en Ukraine sur le compte des autorités de Kyiv et des pays occidentaux. Bien sûr, il prétend avec le même aplomb que les habitants de Crimée se sont prononcés librement par référendum en 2014 sur son appartenance à la Russie – on sait très bien que la votation avait été entièrement truquée et s’était faite sous le contrôle des forces armées russes.

Une bonne partie de l’article du maître du Kremlin est consacrée à une lecture historique, au demeurant largement partiale, du lien historique ancien, mais aussi du lien religieux, entre l’Ukraine et la Russie, qui puise loin dans les mythologies assez couramment énoncées par la propagande russe. Il ne s’épargne pas l’emphase sur les liens noués entre les deux pays par le sang versé. Le fait que l’histoire passée ne soit aucunement une justification en elle-même au regard de la volonté exprimée aujourd’hui par des citoyens membres d’un État démocratique est précisément ce que le Kremlin entend rejeter. On retrouve sans étonnement dans le papier de l’ancien espion du KGB des éléments qui relèvent du registre du naturalisme (le sang), du culturalisme (une culture ancienne prétendument commune) et d’un certain historicisme (l’histoire passée, revue et corrigée pour se conformer à l’intention de celui qui la narre a un poids déterminant sur la manière dont elle doit se conjuguer au présent).

L’idée majeure du texte est exprimée en une phrase : « La vraie souveraineté de l’Ukraine n’est possible qu’en partenariat avec la Russie », car « nous formons un seul peuple ». Sans doute Poutine a-t-il jugé approprié de le redire maintenant, comme pour montrer qu’il se moquait des avertissements de l’Occident sur la situation en Ukraine ou, peut-être plus encore, pour signifier que la faiblesse de ceux-ci était un encouragement à aller de l’avant. Les multiples références aux accords de Minsk, que le Kremlin affirme approuver — sans doute d’autant plus aisément qu’il en est le violateur —, montrent qu’il les considère comme voués à n’avoir qu’une seule grille de lecture : la sienne, assurément opposée à toute forme de recouvrement par l’Ukraine de son intégrité territoriale. En somme, comme attendu, il ne cède pas d’un pouce, mais réaffirme au contraire son intention claire : prendre le contrôle total de l’Ukraine, qui est selon lui une « chose russe ». Sans que cela soit mentionné dans le texte, il constitue aussi un avertissement assez lisible sur le Bélarus : il est aussi à moi. Loin de tenter de feindre l’apaisement — malgré des protestations purement rhétoriques sur les décisions libres du peuple ukrainien –, il désigne là aussi clairement l’ennemi : l’Occident.

La propagande peut marcher…

Que ce texte sans surprise soit agressif, révisionniste et exprime, selon son signataire, une perspective de long terme avec l’air de dire « j’ai le temps pour moi », est une chose. Qu’il ait alarmé une nouvelle fois, au moment où une partie de l’Occident semble se désarmer encore plus devant le Kremlin, une large partie de la « communauté stratégique », en est encore une autre. Qu’il fournisse en récits — ou éléments de langage — à reproduire par tranches les propagandistes attitrés du régime, à l’intérieur comme à l’extérieur, n’est guère nouveau. Il faut en revanche prêter davantage attention à la manière dont ceux que j’avais appelés les « propagandistes doux » peuvent aussi s’en emparer, sans même, pour certains, s’en rendre vraiment compte. Le texte de Poutine rencontre, en effet, quatre « idées reçues ».

La première est que « bien sûr, la Crimée est russe, tout le monde le sait ». Tous ceux qui fréquentent certains cercles politiques, même non extrémistes, ont souvent entendu cette phrase, y compris l’auteur de ces lignes en marge d’une audition devant une assemblée parlementaire. Elle n’avait pas été prononcée par des militants notoirement pro-Poutine. Indépendamment de sa fausseté historique qui, répétons-le, d’une certaine manière n’importe pas, elle témoignait de la facilité avec laquelle certains sont prompts à remplacer la règle de droit — il s’agit d’une annexion par Moscou qui viole toutes les règles du droit international — par une prétendue légitimité historique. Venant de parlementaires, cela peut paraître quelque peu déplacé. Et ne parlons pas ici des exactions bien documentées par les forces d’occupation russes contre la minorité tatare de Crimée. Dans ces conditions, le révisionnisme de Poutine peut marquer des points.

Le deuxième lieu commun concerne l’Ukraine en tant que telle. Si vous interrogez une large partie du public, même moyennement cultivé, peu feront la différence entre la Russie et l’Ukraine. Beaucoup ignorent qu’il y a toujours là une guerre, à trois heures de Paris, qui a fait au moins 14 000 morts et 1,6 million de déplacés. Beaucoup de citoyens d’Europe de l’Ouest ne sont pas allés en Ukraine, ne connaissent pas son histoire et assimilent Russie et Ukraine dans un lointain « Est », gommant les révolutions, Orange (2005) et Maïdan (2014), qui ont eu lieu dans ce deuxième pays au nom précisément des valeurs européennes. Les dirigeants de l’Europe de l’Ouest ont une responsabilité majeure dans cette ignorance pour ne pas avoir parlé avec assez de netteté de l’agression russe et du combat du peuple ukrainien. Là aussi, le texte de Poutine risque de rejoindre une opinion commune selon laquelle « la Russie et l’Ukraine sont la même chose », effaçant ainsi l’indépendance du pays et ses luttes pour le droit et la liberté.

S’ajoute une troisième entrée à ce dictionnaire des idées reçues, liée à une certaine rhétorique géopolitique fréquente dans certains milieux qui prétendent traiter de stratégie et de relations internationales. Celle-ci admet implicitement que, finalement, « même si l’on peut le regretter » (concèdent-ils), la « réalité du monde » ferait que les grands États auraient des droits sur les plus petits (ce que serait l’Ukraine, pourtant à peu près de la même taille que la France). Les autres grands États — lire les trois membres démocratiques du P5 ou les pays du G7 — devraient d’abord traiter avec les autres « grands », même non démocratiques. Ils devraient discuter avec eux des « choses sérieuses » et, d’une certaine manière, les « prétentions » des petits États seraient une sorte d’encombrement. Peu importeraient finalement ces « petites nations » dont parlait Milan Kundera. Il serait en quelque façon naturel qu’elles soient les vaincues de l’histoire — Vae victis ! À entendre certains propos, notamment en France et en Allemagne, on a parfois le sentiment que certains suggèrent de se débarrasser de ces empêcheurs de tourner en rond et donc de céder à la Russie, pour sortir du « conflit ukrainien » — bref tourner la page. Il est patent que le Kremlin entend jouer sur ce sentiment, notamment au sein des maillons faibles que lui paraissent la France et encore plus l’Allemagne.

Enfin, la quatrième idée, qui contribue à l’absence de différenciation entre la Russie et l’Ukraine, est liée à la conception qu’avait popularisée Samuel Huntington d’un pôle de « civilisation orthodoxe ». C’était, en effet, selon lui, une forme d’« identité » qui caractériserait cette aire, regroupant dans une sorte d’unité quintessenciée les pays pratiquant cette religion. Peu importeraient les différences entre les Églises, leurs conflits, le lien étroit de certaines de ces Églises avec le pouvoir — Huntington avait écrit Le Choc des civilisations avant l’arrivée de Poutine au pouvoir – et la liberté de conscience de chaque personne, ce lien religieux ancestral serait premier. Poutine joue largement sur cette rhétorique dans son article, qui lui sert aussi d’ailleurs à condamner l’indépendance de l’Église orthodoxe d’Ukraine du patriarcat de Kyiv, reconnue par le patriarcat de Constantinople comme Église autocéphale. Toujours est-il que la thèse de Huntington, devenue lieu commun de manière posthume, alimente la thèse de l’indifférenciation entre l’Ukraine et la Russie.

Il est plus que temps que des gouvernements responsables alimentent les contre-feux nécessaires à ces récits. Encore faudrait-il qu’ils soient capables de comprendre — ou tout simplement de penser.

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