Alik et Arina, en 1997 ou 1998 // Mikhail Gokhman

Arina Ginzburg, une femme héroïque
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Décédée le 10 août 2021, à Paris, à l’âge de 83 ans, Arina Ginzburg a été une femme héroïque, à l’époque désormais légendaire de la dissidence soviétique. Spécialiste de la langue et de la littérature russes, elle s’est engagée très jeune dans les activités du milieu dissident. C’est dans ce milieu qu’elle a rencontré, en 1962, son futur mari, Alik (Alexandre) Ginzburg, qui venait de faire deux ans de prison pour avoir créé et diffusé auprès de ses amis une revue poétique tapuscrite, Sintaksis (La Syntaxe).

Dans sa revue, Alik publiait des vers de jeunes poètes non reconnus par l’establishment culturel, dont le futur prix Nobel Joseph Brodsky. C’était un acte courageux et assumé : personne en URSS n’était autorisé à publier quoi que ce soit sans l’aval des autorités. En 1967, Alik a été arrêté une deuxième fois, pour avoir compilé le Livre blanc qui couvrait le procès d’Andreï Siniavski et de Iouli Daniel, deux auteurs qui publiaient leur prose satirique à l’étranger. Ce qui lui a valu une condamnation à cinq ans de camp au motif de mener des « activités antisoviétiques ». Comme le couple n’était pas officiellement marié, Arina n’avait aucun droit de visite au camp. Pendant plusieurs mois, elle a insisté auprès du KGB pour qu’on l’autorise à épouser Alik qui purgeait sa peine dans une colonie pénitentiaire en Mordovie réservée aux prisonniers politiques, mais s’est heurtée à chaque fois à un refus. Ce n’est qu’après une grève de la faim d’Alik, qui a duré 27 jours et à laquelle se sont joints pratiquement tous les zeks de la colonie, que l’autorisation leur fut finalement accordée en 1968.

L’histoire de ce mariage est très émouvante. Le Tout-Moscou de la dissidence participa aux préparatifs. Arina est partie en Mordovie avec un énorme sac rempli de mets cuisinés par des épouses de dissidents. Sur place, la cérémonie eut lieu dans une « maison de rendez-vous », précédée d’une fouille corporelle. Arina racontait qu’elle portait une robe blanche, alors qu’Alik était en uniforme carcéral noir, cousu dans un tissu rêche, sans boutons ni crochets. En revanche, il tenait un bouquet somptueux : les zeks (majoritairement des Lituaniens, des Estoniens, des Ukrainiens) avaient obtenu l’autorisation de planter des fleurs dans la zone. Et ce jour-là, ils avaient coupé toutes les fleurs pour les offrir à la mariée.

Dans les années 1960-1970, on doit à Arina plusieurs textes qui couvraient les activités de dissidents et leur persécution. Ces textes, qu’on retapait à la machine à écrire, circulaient uniquement sous le manteau, comme toute la production intellectuelle de la dissidence soviétique. Comme en témoigne un autre grand dissident, Alexandre Podrabinek, la porte de l’appartement moscovite d’Arina et Alik a toujours été ouverte aux persécutés du pouvoir soviétique et du KGB. C’est là-bas que se réunissaient leurs amis, qu’étaient organisées des conférences de presse pour les correspondants étrangers, que se trouvait le bureau informel du Fonds d’aide aux prisonniers politiques, créé par Alexandre Soljénitsyne depuis son exil forcé. Alik a été le premier gérant de ce Fonds, et Arina, l’une des dernières.

En février 1977, Alik Ginzburg et plusieurs autres dissidents, membres de différents groupes Helsinki [qui veillaient au respect des droits de l’Homme dans le cadre des accords d’Helsinki, NDLR], ont été arrêtés. L’URSS n’avait aucune intention de respecter ses engagements en la matière. En juillet 1978, Alik a été condamné à huit ans de colonie à régime dit spécial, destiné aux criminels endurcis. L’année d’après, devant une campagne internationale pour la libération des prisonniers de conscience, Alik et quatre autres dissidents ont été échangés contre deux espions soviétiques condamnés aux États-Unis, et expulsés d’URSS.

En février 1980, Arina a pu quitter l’URSS pour rejoindre son mari. Installés à Paris avec leurs deux fils, ils ont intégré la rédaction du journal de l’émigration russe, La Pensée russe, où ils ont travaillé jusqu’en 1997. Arina en était la rédactrice en chef adjointe, et, avec Alik, ils ont donné un nouveau souffle à ce célèbre journal fondé en 1947 : désormais, il était en grande partie consacré aux nouvelles issues de l’URSS et couvrait le mouvement dissident. Pendant quelques années, Arina a par ailleurs été correspondante de la radio Voice of America. Ce sont également eux, Alik et Arina, qui ont couvert, dans les années 1980, les activités de tout un groupe d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes exilés russes qui s’était formé à Paris, soutenu par de grandes figures médiatiques européennes et américaines, comme Yves Montand, Simone Signoret, André Glucksmann, Daniel Cohn-Bendit, Elie Wiesel et tant d’autres. Après l’éclatement de l’URSS, en 1991, le journal a perdu ses financements, et pendant quelques années s’est trouvé en grande difficulté. Devant ces nouveaux défis, Alik et Arina ont rêvé de créer un nouveau journal consacré à la Russie. Ils faisaient à cette fin des projets, cherchaient des collaborateurs et des financements. Malheureusement, le décès d’Alik, en 2002, a empêché la réalisation de ce projet.

Après la mort prématurée d’Alik, dont la santé s’était dégradée en raison de plusieurs années de réclusion dans des camps soviétiques, Arina, elle-même souffrante, s’est beaucoup occupée des archives familiales car, étant au cœur de tous les combats de la dissidence soviétique, de précieux documents étaient en sa possession. Journaliste engagée, Zoïa Svetova raconte qu’Arina restait en contact avec un réseau d’amis en Russie et dans le monde entier.

Après un service funéraire à l’église orthodoxe de la rue Daru, Arina a été inhumée au Père-Lachaise, aux côtés d’Alik. Ceux qui ont connu cette femme remarquable se souviendront toujours du regard lumineux de ses grands yeux clairs, de son courage, de sa bienveillance et de son honnêteté intellectuelle.

À lire : Cécile Vaissié, Pour votre liberté et pour la nôtre. Le combat des dissidents de Russie, Paris, Robert Laffont, 1999, 440 pages.

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