Bureau de vote nº 343 à Saint-Pétersbourg le 17 septembre // Photo prise par un observateur de Russie juste, compte twitter de Novaïa Gazeta

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Pourquoi toutes ces vidéos montrant des manipulations pré-électorales, des « carrousels » [groupes de gens transportés d’un bureau électoral à l’autre pour voter plusieurs fois, NDLR], des fraudes, des urnes à double fond laissent-elles une impression tellement funeste ? Pourtant, juste à côté, l’on est confronté à une violence bien plus significative : on tue et persécute des opposants, on passe à tabac des milliers de gens, on emprisonne par centaines, on torture, on menace, on expulse. Vies détruites, destins brisés, propriété perdue…

Cependant, ces élections provoquent une répugnance particulière, comme si, en votre présence, ouvertement et cyniquement, leurs pantalons baissés sans gêne, ricanant et filmant la scène, un groupe d’individus violait quelqu’un. C’est ce sentiment qui, il y a dix ans, en décembre 2011, m’a littéralement poussé dehors, dans le quartier des Tchistyié Proudy [l’un des lieux de protestation, à Moscou, contre les élections frauduleuses à la Douma, NDLR].

Il y a une autre différence : ce sont des personnes spécialement nommées par l’État qui persécutent, tabassent et torturent. Alors que ce sont des millions de citoyens ordinaires — des membres de commissions électorales, des secrétaires, des instituteurs, des gardiens, des employés municipaux, des administrations — qui violent les élections. Et des employés de l’État.

Ceux qui sont arrivés dans les bureaux de vote vendredi à 8 heures du matin, sur l’ordre de leurs établissements, produisent l’impression la plus accablante. Des queues de 200, 300, 500 personnes. Des écoles et des gymnases remplis, des gens qui se tiennent collés les uns contre les autres, la moitié sans masque, bien que l’on ait affirmé que le scrutin allait durer trois jours pour minimiser les contacts. On les a envoyés exprès vendredi matin, jour travaillé, pour que les organisations qui dépendent du budget de l’État obligent les employés à voter dès le matin et à faire un rapport à leurs supérieurs (peut-être en leur présentant des photos de bulletins remplis), et que la direction locale soit informée à l’avance du déroulement du scrutin et puisse mobiliser des réserves, le cas échéant. Voici à quoi ils ressemblent, ces électeurs-serfs : ce sont des gens gris et tristes, qui se détournent des caméras et des questions, qui comprennent parfaitement qu’ils participent à quelque chose de honteux, mais qui ne veulent pas s’insurger contre ce système d’humiliation et d’obéissance.

J’ai grandi en URSS, mais même là-bas je n’ai jamais vu de foules aussi incolores et dociles, à la fois passives et agressives, pas même sur les photos des meetings staliniens pendant les grandes purges. « Fusiller comme des chiens enragés ! » — on voyait au moins leurs yeux qui brillaient. Non, de tels visages ne sont apparus qu’au xxie siècle, dans des poutings [jeu de mots : Poutine+meeting], des cortèges, et maintenant, pendant les élections. Je les regarde et je comprends que c’est cela, le vrai Poutineland, son sang et sa chair, la base de ce régime, bien plus encore que les chaînes formées par l’OMON et la Rosgvardiïa [corps de troupes d’élite, NDLR].

Ce sont près de 100 millions (avec les familles) de serfs d’État qui dépendent directement du budget et qui sont soumis à un contrôle politique, idéologique et électoral total. Au fond, c’est la plus grande réalisation sociale et politique des vingt dernières années: l’étouffement de l’économie non étatique, l’écrasement du marché libre et du tiers état et la reproduction de ce peuple de serfs, docile et manipulable. Tout comme on forçait les serfs à faire la corvée, on les force de nos jours à aller voter : en rangs, dès le petit matin.

Comment casser le code de ce système esclavagiste basé sur la distribution centralisée des ressources et le diktat administratif, je ne le vois pas depuis cette queue.

Traduit du russe par Galia Ackerman

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