Djokhar Doudaïev devant les doyens tchétchènes en 1991. Photo : Dmitry Borko

(À l’occasion du 30e anniversaire d’une occasion manquée)

Premier président de la Lituanie indépendante (1990-1992), Vytautas Landsbergis se penche sur le sort du peuple tchétchène. Il faut rappeler que le premier président de la Tchétchénie indépendante (l’Itchkérie), Djokhar Doudaïev, général de l’armée de l’air soviétique, fut un laïque. Il a été tué en 1996 par un missile téléguidé russe. Selon Landsbergis, qui traitait avec Doudaïev de dirigeant à dirigeant, même si la Lituanie n’a pas officiellement reconnu l’Itchkérie indépendante, la reconquête militaire de la Tchétchénie par la Russie a marqué un échec de l’Europe. Voici sa tribune pour Desk Russie.

La République tchétchène d’Itchkérie fut un test pour l’Europe que celle-ci n’a pas réussi.

Le peuple tchétchène fier et épris de liberté, revendiquant le droit d’être soi-même dans son propre pays — à l’extrémité de l’Europe caucasienne — a été livré à son envahisseur historique russe, la Russie postsoviétique. Sacrifié à l’arbitraire éternel du plus fort.

C’est aux dépens des périphéries conquises par les armes, à savoir anciens pays voisins d’Europe et d’Asie, et aux dépens de leurs peuples asservis, que l’État des tsars a pu mener sa politique d’agrandissement territorial.

« La Russie éternelle ne connaît pas de limites », cette mythologie des tsars conquérants est devenue le sens de l’existence du pays, fier de son étendue et, accessoirement, du sort désastreux de ses voisins plus faibles. Ceux qui ne s’identifient pas à la Russie et ne veulent pas l’être. Ce drame multiséculaire se joue actuellement en Ukraine. Martyrisée sans pitié, elle devient tout de même un Etat et un peuple, au mépris des conjurations chamaniques, dans le style « ce peuple n’existe pas ». Et les autres ?

La Lituanie s’est défendue pendant des siècles car elle représentait un obstacle à la poussée russe vers l’Occident (par analogie avec l’Allemagne, le mal russe du «Drang nach Westen»). A la suite des conquêtes staliniennes, après la Seconde Guerre mondiale, les enfants lituaniens furent eux aussi obligés de chanter l’hymne de l’URSS dans les écoles, glorifiant le destin heureux des peuples que la « Grande Rus’ a unis pour l’éternité ». En vérité, ils auraient dû chanter plutôt que le Léviathan russe les « a conquis pour l’éternité ». Même l’idéologie communiste fut adaptée à l’expansion globale de la Russie soviétique, « patrie du prolétariat mondial ».

Vytautas Landsbergis et Akhmed Zakaïev, un des leaders itchkériens exilés, en 2017 // thechechenpress.com

Dans la seconde moitié du XIXe siècle quand, conquises par Catherine II, la Lituanie n’était qu’une « Province Nord-Ouest » de Russie et la Pologne, « Le Pays de la Vistule », les soldats russes dans le Caucase se faisaient distribuer les médailles « Pour la conquête de la Tchétchénie et du Daghestan». Au moins les choses sont claires. La conquête n’était pas encore appelée libération. Le progrès social et le bien-être des peuples étaient sacrifiés à l’idole de la carte géographique et de l’orgueil pervers du pouvoir russe qui ambitionnait de faire de son territoire le pays le plus vaste au monde.

Cette déformation des esprits fait que toute diminution de la carte nationale est considérée comme une « tragédie de l’humanité ». Ici, nous sommes plutôt dans le domaine de la psychiatrie. Et voilà qu’un petit peuple, dans un Caucase qui semblait être conquis « à jamais », s’insurgeait sur le fonds de l’effondrement de l’URSS et proclamait, par la voix de Djokhar Doudaïev, l’indépendance du pays de Hadji-Murat et de Chamil, qui plus est mettant en échec à deux reprises la Russie postsoviétique dans ses nouvelles guerres coloniales. C’est la raison pour laquelle la haine ressentie par la vieille métropole, lors de la nouvelle conquête de la Tchétchénie, a pris une tournure génocidaire. Désormais, Moscou paye des réparations énormes, pourvu que la satrapie garde sa fidélité à la métropole. Il est peu probable que le « droit », ne serait-ce que celui de la Russie de Poutine, y soit respecté, on ferme les yeux sur ce qui s’y passe, pourvu que la carte géographique reste intacte.

Actuellement la Tchétchénie est transformée en satrapie de la Russie de Poutine et elle est devenue la pépinière des spécialistes en assassinats. Par ailleurs, la communauté internationale se voit inculquer une image phobique et raciste des Tchétchènes, représentés comme un peuple de terroristes. C’est même étonnant, à quel point la Russie qui pratique le terrorisme d’Etat à grande échelle dupe le monde en traitant les autres de terroristes. Les réfugiés tchétchènes en Occident sont perçus comme des esclaves évadés du Kremlin. Les démocraties indignes de ce nom les rendent volontiers à leur maître. C’est la honte et la faute de l’Europe dont elle n’a pas encore conscience.

Lors d’un troisième éclatement de la Russie, inévitable, quand le Bélarus finira par obtenir sa liberté, la Tchétchénie de Kadyrov, qui dispose de sa propre armée nombreuse, pourrait conquérir le Caucase du Nord, au détriment de la paix et du bonheur de la région.

Quel dommage que ne se soit pas réalisé le rêve de Djokhar Doudaïev qu’il m’avait exposé une nuit en 1992, à Palanga : « Le Caucase en paix… Nous nous mettrons d’accord entre nous… Mais seulement sans la Russie… » L’Europe d’aujourd’hui le comprend-elle ? Car le Caucase en fait partie, c’est sa blessure et son destin. Le Caucase !

Traduit par Olesya Bereza

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