Grigori Okhotine // Civil Rights Defenders, capture d’écran.

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Entretien avec le cofondateur d’OVD-Info, journaliste et défenseur des droits de l’Homme Grigori Okhotine

Censure, blocage, intimidation, stigmatisation : le régime russe poursuit sa campagne contre la société civile. La liste des « agents étrangers » compte aujourd’hui 217 ONG, 27 médias et 47 personnes. Le 29 septembre dernier, 22 « agents » — un nombre record — ont été ajoutés à cette liste noire d’un seul coup, dont le projet OVD-Info, véritable pilier de la solidarité face aux répressions. Cette ONG suit en temps réel les arrestations d’opposants partout dans le pays et offre une aide juridique. La veille d’être labellisée, l’équipe d’OVD-Info s’est vu décerner le prix Civil Rights Defender of the Year. Désormais son travail si nécessaire sera lourdement entravé. « Il ne s’agit pas que de labels et de marquages, ​​ni seulement d’une paperasse supplémentaire imposée par la loi », souligne OVD-Info dans son communiqué. La législation sur les « agents étrangers », introduite en 2012, a été développée depuis de telle sorte qu’elle « permet de jeter d’abord un lasso autour du cou de toute initiative répréhensible, puis de le resserrer ensuite arbitrairement », note l’ONG. « En fait, toute organisation étiquetée “agent étranger” peut à tout moment être liquidée de force et ses dirigeants arrêtés. »

Propos recueillis par Ioulia Berezovskaïa

Vous et vos collègues avez lancé une pétition pour abroger la législation sur les « agents étrangers ». Pourquoi considérez-vous les pétitions comme un instrument important de solidarité ? Quelles autres formes d’action collective sont possibles dans la situation actuelle ?

La pétition a été signée par 229 institutions du pays, tant des philanthropes que des médias et des ONG. C’est un geste fort : à vrai dire, je ne pourrais pas vous citer une autre action collective d’une telle ampleur. Oui, c’est efficace, car une telle déclaration commune ne peut être négligée ni par la société ni par les autorités.

Cette pétition représente un outil médiatique qui instaure un dialogue : d’une part, c’est l’occasion de faire connaître notre position à la société, d’autre part, c’est l’occasion pour les citoyens de s’associer et de soutenir cette demande. Enfin, il s’agit d’un geste de soutien aux « agents étrangers » : ce statut est pénible, surtout pour les journalistes labellisés à titre personnel.

Nul ne sait si notre démarche peut aboutir à l’abrogation de la législation sur les « agents étrangers ». Nous savons que cette législation est très appréciée de Poutine et des siloviki [membres des services de sécurité et de maintien de l’ordre, NDLR]. Néanmoins, s’il existe ne serait-ce qu’une chance sur cent de peser sur cette situation, il faut la saisir, et notre prise de position renforcée par la société civile, accompagnée d’une pétition populaire, ne pourrait que favoriser cette chance hypothétique.

Votre projet a été fondé en 2011, au moment des protestations contre la fraude électorale. Dix ans plus tard, malgré le verrouillage total des élections, nous avons assisté à une forte mobilisation parmi les opposants : présence dans les QG des candidats, débats acharnés sur le « vote intelligent », travail dévoué des observateurs, pour qui la falsification massive des résultats du vote en ligne a été un coup dur. Quel est le bilan de toute cette activité électorale ?

L’ampleur de cette activité ne doit pas être exagérée, mais on peut observer une certaine dynamique. Certains QG continueront à travailler, d’autres ont acquis une expérience de la politisation, de nouveaux visages sont apparus, par exemple Mikhaïl Lobanov [candidat moscovite soutenu par le Parti communiste et victime de la fraude électorale, NDLR].

Le débat sur les limites du compromis et sur la possibilité de « collaborer » avec l’État s’est poursuivi toutes ces années sur fond de durcissement du régime. L’espace pour l’activisme « légal » est désormais extrêmement réduit et la pression augmente dans tous les domaines. Dans ces conditions, chaque personne ou presque serait-elle confrontée à un choix moral ?

Tout le monde, partout, à chaque moment, est confronté à des choix moraux. Mais le prix du choix moral est de plus en plus élevé. Néanmoins, je ne peux fustiger ni le hipster lambda dans un bar branché, préoccupé par le montant de sa prime plutôt que par la sanction pénale d’Alexeï Navalny, ni le chef d’entreprise qui préfère se taire par crainte de représailles. Les gens sont différents, et c’est ce qui fait la force de la société civile. Notre tâche est d’amener les personnes éloignées des questions publiques à s’y intéresser, d’amener ceux qui ne sont pas prêts à renoncer à leur confort et à leur sécurité à vouloir manifester leur engagement en faveur de la liberté. C’est difficile, mais comment pourrait-il en être autrement ? Trois sages de Gotham dans un bol, cela ne fait pas une société civile.

Dans quel sens l’expérience des dissidents soviétiques est-elle d’actualité aujourd’hui ?

Pour les dissidents d’autrefois, il s’agissait d’une action publique en tant que geste personnel et éthique. D’où leurs slogans : « Buvons au succès de notre cause désespérée », « Fais ce que tu dois et advienne que pourra ». Aujourd’hui, l’époque est différente, nous avons beaucoup plus d’occasions d’agir en société et non pas à titre personnel, et, par conséquent, l’éthos change également. Mais il y a une continuité, et si nous parlons des droits de l’homme, la Russie contemporaine et les dissidents soviétiques sont liés par de nombreux chemins, invisibles pour un large public. Aujourd’hui, les droits humains sont un concept compris et accepté par un très grand nombre de personnes, ce qui est dû en grande partie aux dissidents.

Pensez-vous que la partie politiquement active de la société russe pratique une autocensure en ce qui concerne l’annexion de la Crimée et les agressions extérieures du régime russe en général, en se limitant à la critique de la politique intérieure ?

En effet, la société est fatiguée de ce qui relève de la politique étrangère, elle ne soutient pas tant que cela les aventures militaires du Kremlin, et l’attitude à l’égard de l’Occident et de l’Europe s’améliore. On peut supposer que les politiciens orientés vers le grand public préfèrent ne pas aborder ces sujets. Si nous ne parlons pas des hommes politiques, mais de moi, par exemple, il y a un consensus dans mon environnement pour désapprouver la guerre contre l’Ukraine, mais tout a été déjà dit. Ce n’est pas un tabou : on en a parlé et on a bien articulé les choses au sein de notre communauté.

Quelles sont les attentes de la société civile russe en termes d’aide de la part de l’Occident ?

C’est une question aussi banale que complexe. Globalement, tout se décide à l’intérieur du pays. Il est impossible d’influencer une société de cette taille de l’extérieur — pas avec de l’argent, pas avec des sanctions, ni par un autre moyen. D’autre part, la solidarité a un effet non seulement symbolique mais aussi pratique : le pire scénario dans certains cas peut être évité grâce aux efforts diplomatiques. Il est important que la Russie reste présente dans diverses institutions relatives aux droits de l’homme, de la Cour européenne des droits de l’homme à l’OSCE, ce qui, dans une certaine mesure, freine son glissement vers l’abîme. Le dialogue avec la société russe est également important, car la Russie, ce n’est pas Poutine et le Kremlin, la Russie c’est nous.

Quand la répression bat son plein, quel est le rôle des émigrés politiques russes ? Que nous apprend l’expérience de la diaspora bélarusse ?

Je ne connais pas du tout l’expérience bélarusse. Si nous parlons de l’émigration russe, ce n’est pas simple. D’une part, le monde, malgré le Covid, est global. Internet n’a pas encore été interdit. À OVD-Info, nous avons toujours beaucoup travaillé en ligne, et depuis le début de la pandémie, la quasi-totalité de notre travail se fait ainsi. Nous avons de nombreux volontaires dans tout le pays et dans le monde entier. Mais d’un autre côté, il est très facile pour un émigré de perdre le lien avec l’actualité, le sens du moment. Le terrain, l’ambiance sont importants pour comprendre ce qui se passe, car certains fluides sont insaisissables de l’extérieur. Pour être vraiment engagé de l’étranger, rester « dans le courant », il faut beaucoup plus d’efforts, bien que cela reste possible. Globalement, je pense que le vrai rôle de la diaspora est différent. En Pologne, par exemple, beaucoup de gens sont allés à l’Ouest, mais une partie importante est ensuite revenue, avec leurs compétences et leurs expériences de la démocratie, des entreprises privées, des innovations.

Est-il important de documenter les crimes des forces de sécurité et des juges ? Pourrait-on voir des initiatives pour désanonymiser les auteurs d’exactions ?

Il est important de documenter les violations des droits de l’homme. La rhétorique du style « désanonymiser les punisseurs » ne me convient pas, ni idéologiquement ni pratiquement. J’aime la formule du philosophe Siméon Frank selon laquelle nous devons défendre le bien et non combattre le mal. Peut-être que c’est une question de tempérament, de caractère. La police, les forces de sécurité sont composées d’êtres humains, ils font partie de la société, ils fréquentent les mêmes magasins et cafés que nous. Lorsque la société est solidaire contre la violence, il leur est difficile de commettre des actes criminels contre les civils : nous l’avons constaté à maintes reprises dans de nombreux pays et sociétés différents. À mon sens, essayer d’intimider les forces de sécurité est une réponse inadaptée.

Faut-il préparer dès maintenant une abrogation de l’ensemble de la législation répressive ?

Oui, absolument. Les réformes ne sont ni faciles ni rapides, et si elles ne sont pas préparées à l’avance, rien ne fonctionnera. Il ne s’agit pas seulement de lois répressives. Ce qui est bien plus important, ce sont les origines et l’ancrage des pratiques répressives. Tout cela doit être étudié et analysé en détail afin de chercher des moyens de changer les choses. Nous le savons grâce à l’expérience du début des années 1990 quand certaines choses au sommet ont changé, mais le système bureaucratique et sécuritaire est resté le même. Le seul changement qui a réussi dans une certaine mesure et qui a survécu est une sorte de libéralisation de l’économie, et ces réformes avaient été préparées par les groupes d’économistes à Moscou et à Leningrad depuis les années 1970.

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