Protestation contre la propagande anti-ukrainienne à la télé russe. Kyiv, le 9 septembre 2014 // Iryna Stelmakh, RFE/RL

Protestation contre la propagande anti-ukrainienne à la télé russe. Kyiv, le 9 septembre 2014 // Iryna Stelmakh, RFE/RL

La destruction des âmes par la propagande dans la Russie poutinienne
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Dans aucun régime russe la propagande n’a tenu une place aussi grande que dans le régime poutinien. Durant la période soviétique elle était très visible, mais elle n’avait pas pénétré les âmes et les esprits comme elle le fait aujourd’hui. Désormais, la propagande se substitue à la diplomatie, y compris dans les relations avec la France. Pourquoi cette évolution ?

La faiblesse de l’opposition en Russie de nos jours s’explique moins par les répressions que par l’emprise de cette propagande largement intériorisée par la société russe. La dissidence était puissante à l’époque soviétique malgré ses effectifs réduits, parce qu’elle avait préservé quelque chose de l’héritage humaniste : les dissidents défendaient la vérité (le « refus du mensonge », comme disait Soljenitsyne), le droit, y compris celui des petites nations, la liberté de conscience, l’idée d’une communauté d’intérêts au sein du genre humain. Tout ce bagage a été détruit par la propagande poutinienne fondée sur le culte de la force. On compte sur les doigts d’une main ceux qui ont eu le courage de désapprouver publiquement l’annexion de la Crimée : ils sont en moindre nombre que les dissidents qui en 1968 avaient manifesté sur la place Rouge leur désaccord avec l’intervention en Tchécoslovaquie. La Russie est depuis vingt ans en train de vivre une catastrophe morale sans précédent, dont la propagande officielle est à la fois l’instrument et l’expression. Voyons à partir d’exemples récents quels leviers utilise cette propagande, de quelles passions elle se nourrit pour acquérir cette redoutable efficacité, et pas seulement en Russie, mais dans le reste du monde où elle est infatigablement distillée par les réseaux du Kremlin.

Prenons l’article de Dmitri Medvedev (ex-Premier ministre, aujourd’hui vice-président du Conseil de sécurite russe), paru le 11 octobre, intitulé « Pourquoi les contacts avec les dirigeants ukrainiens actuels n’ont aucun sens ». Cet opus respire la haine du pays voisin, à commencer par celle de ses dirigeants. Le président Zelenski est doublement traître : c’est « quelqu’un avec certaines racines ethniques [sic], qui a parlé russe toute sa vie. De plus, il a travaillé en Russie et a reçu des fonds importants de sources russes ». Or voilà que ce Juif est passé du côté des « nazis » ukrainiens ! « C’est comme si des membres de l’intelligentsia juive dans l’Allemagne nazie, pour des raisons idéologiques, s’étaient portés volontaires pour servir dans les SS », s’étouffe d’indignation Medvedev. Et cela non par conviction bien sûr, mais parce que l’élite au pouvoir en Ukraine a peur d’un nouveau « Maïdan ». Zelenski hurle avec les loups, adopte des lois « débiles » parce que autrement « on en ferait de la chair à pâté », affirme Medvedev. Il est d’autant plus inutile d’entrer en négociation avec « les dirigeants ukrainiens de la génération actuelle » que ceux-ci « sont des gens absolument dépendants ». Car « le pays est sous contrôle étranger direct ». Mais l’appui des États-Unis « est extrêmement fragile et finira par s’effriter ». « Les espoirs d’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne sont également éphémères pour des raisons évidentes. […] Il ne se trouvera pas d’idiots qui se battront pour l’Ukraine. Et cela n’a aucun sens pour nous de traiter avec les vassaux. C’est avec le suzerain qu’il faut traiter. » « À la tête de l’Ukraine se trouvent des faibles qui ne cherchent qu’à se remplir les poches. De préférence en passant par un offshore étranger. » Conclusion : la Russie doit « attendre l’apparition d’une direction saine en Ukraine, qui ne vise pas à une confrontation totale avec la Russie. […] Ce n’est qu’avec un tel leadership de l’Ukraine qu’il vaut la peine d’entrer en pourparlers. La Russie sait attendre. Nous sommes des gens patients. »

Cet opus en dit long sur la mentalité des hommes du Kremlin. D’abord la référence équivoque aux origines juives de Zelenski, appel discret à l’antisémitisme toujours présent dans les cercles dirigeants russes, et en même temps indice d’une volonté de manipuler ce facteur afin de semer la division en Ukraine et de l’utiliser en Occident pour discréditer l’Ukraine. Relevons aussi l’idée que quelqu’un qui a reçu de l’argent russe doit servir la Russie jusqu’à la fin de ses jours. Et enfin le postulat fondamental dans l’entourage de Poutine que les hommes n’agissent pas par conviction, mais soit par peur, soit parce qu’ils sont achetés. Pour Medvedev il n’y a pas de patriotes chez les dirigeants ukrainiens, on n’y trouve que des corrompus. La volonté de démoralisation est claire : des Ukrainiens bien sûr, auxquels on laisse entendre que tôt ou tard, lâchés par leurs protecteurs occidentaux, ils retomberont dans les griffes russes ; mais aussi des Russes, auxquels on fait accroire que le système Poutine est universel. Tous sont pourris, tous sont menteurs, où que ce soit. L’idéal de la « révolution de la dignité » qui était celui du Maïdan, pour lequel les Ukrainiens ont versé leur sang, est escamoté.

Cette symphonie anti-ukrainienne atteint des sommets avant la visite à Moscou de la sous-secrétaire d’État américaine Victoria Nuland. Le site Svobodnaïa Pressa, par exemple, titre : « Écraser les punaises : la harengère Nuland est venue restituer l’exaspérante Ukraine à Poutine ». Depuis le retrait américain d’Afghanistan les propagandistes du Kremlin ne cessent de répéter aux Ukrainiens qu’ils seront eux aussi abandonnés, par les Américains après les Européens. L’article insinue que Nuland, étant d’origine juive, ne peut que détester les « nazis » ukrainiens : « Elle n’est venue en Russie nullement pour négocier un “sauvetage de Zelenski”, bien que son origine [ethnique] soit la même que celle de Nuland. Elle est venue chercher un consensus avec la Russie sur le problème ukrainien, qui permettrait aux États-Unis à la fois de se débarrasser de ce “boulet” de Kiev et de sauver sa face sur la scène internationale. […] Ces punaises nationalistes ultra-radicales, sorties du tapis soviétique et niant l’Holocauste, sont tout simplement dangereuses pour les États-Unis, selon Nuland, il serait donc opportun de les ébouillanter politiquement. » L’article recommande en conclusion un démembrement de l’Ukraine, permettant à la Russie d’annexer l’Est et le Sud. On remarquera le vocabulaire ordurier de cet opus, malheureusement fréquent dans les médias russes. Nous ne sommes pas très loin des « vipères lubriques » du procureur stalinien Vychinski.

Nous avons évoqué à propos de l’Ukraine l’un des moteurs les plus puissants de la propagande poutinienne, la haine. L’Ukraine n’est pas la seule à s’attirer des tombereaux d’immondices. Macron et la France sont depuis quelque temps en bonne position dans le « hit parade » du Kremlin, si l’on peut dire. L’institut Russtrat se moque ouvertement d’Emmanuel Macron : « Combien un mauvais président “coûte” à un État — aujourd’hui tout le monde peut le voir sur l’exemple d’Emmanuel Macron. C’est sous lui, ou plutôt à la suite de son action, que commence l’effondrement visible des vestiges de la grandeur internationale de la Ve République. » La propagande du Kremlin n’en est pas à une contradiction près. Tout en feignant hypocritement de déplorer l’abaissement de la France, elle y contribue puissamment de son côté en intriguant en Afrique contre la France et en y dénonçant le « néo-colonialisme » français. Et l’article de conclure : « Nous sommes à la veille d’une arrivée massive des Russes en Afrique du Nord. Et on pourrait conseiller aux Français de remplacer leur président. »

Dans un autre entretien, le journaliste politique Roman Romanov a traité Macron de « cadavre politique pour avoir refusé d’admettre l’échec de la France au Mali ». On y lit : « La meilleure chose que Macron pouvait faire était de montrer au monde ce qui arrive aux dirigeants qui accordent plus d’importance aux avantages économiques qu’au respect de la souveraineté des autres États. » Il ne s’agit pas que du président Macron. Ainsi notre regard est attiré par ce titre dans RIA Novosti du 13 octobre : « La France a appris la vérité sur elle-même : ses élites ont violé des enfants » résumant les récentes affaires de pédophilie qui ont défrayé la chronique mais présentant les choses comme si les élites françaises n’avaient qu’un rêve, livrer leurs rejetons à des pédophiles mondains ou pratiquer elles-mêmes la pédophilie.

Outre la haine, la propagande du Kremlin puise dans toute une palette de sentiments s’alimentant aux passions basses de l’humanité.

L’ivresse de la puissance d’abord, la volonté d’humilier l’autre.

Voici comment l’écrivain « rouge-brun » Alexandre Prokhanov, surnommé le « rossignol de l’état-major », célèbre l’empire du gaz : « Poutine est le patriarche du gaz. C’est par sa volonté que la grandiose civilisation du gaz de la Russie a été créée. Il étend ses tuyaux de l’Atlantique au Pacifique. Il lui suffit de froncer un sourcil — les prix du gaz montent en flèche et les usines européennes s’arrêtent. Il fronce l’autre sourcil — et les prix baissent, et l’Europe remercie Dieu de la miséricorde du patriarche russe. » Et maintenant quelques titres éloquents pris çà et là dans la presse russe des derniers jours : « L’Europe est tombée dans le piège gazier du Kremlin », « L’Europe se prépare à geler. Dans tous les cas, l’hiver à venir obligera les russophobes de l’Union européenne à venir en suppliant à Moscou », « Les Chinois sont pleins d’admiration pour le dernier avertissement de Poutine à l’Europe », « L’Ukraine va devoir ramper à Moscou » pour obtenir du gaz, « L’Ukraine a pris peur devant le signal clair du Kremlin », « À la Rada on reconnaît que la capitulation devant le Kremlin est inévitable », « Gazprom pousse la Moldavie à se détourner de l’Ukraine », « Les Moldaves se voient proposer de geler. Moscou n’est pas contre ».

L’extase devant le malheur d’autrui.

Quelle joie s’exprime dans les médias russes à l’idée que les Allemands risquent, faute de gaz, de geler en hiver cette année, comme la Wehrmacht devant Moscou en décembre 1941 ! Avec quelle délectation la presse rapporte qu’en Ukraine les hôpitaux ne sont pas chauffés ! Le président Poutine est à l’unisson : les Européens devront remplacer le carburant par du patin à glace, a-t-il finement plaisanté en disant que bientôt les Néerlandais devraient se rendre visite en patins pour se réchauffer. Et quel régal que les démêlés de l’UE avec Varsovie : « La Pologne devient le “fossoyeur” de l’Union européenne », triomphe Russtrat !

Nous avons donné un faible aperçu de la production des propagandistes du Kremlin. Encore ne s’agit-il que de la presse écrite, la télévision est bien pire. Cette propagande, on le voit, est essentiellement à usage interne. Si les Occidentaux suivaient de plus près les médias russes, le nombre des poutinolâtres chez nous tomberait rapidement. D’ailleurs il arrive souvent que la vantardise des propagandistes de cour joue un tour aux stratèges du Kremlin et leur revienne en boomerang : ainsi ceux-ci plastronnent depuis plusieurs mois sur la manière dont Gazprom va réduire les Européens à claquer des dents cet hiver et à se soumettre à la Russie. Ces hâbleries ont fini par être connues en Europe et le Kremlin est maintenant obligé de mobiliser des experts étrangers « amis » pour expliquer que Poutine n’est pour rien dans cette situation ! Les diplomates russes se font un devoir d’adopter le langage ordurier et la grossièreté de mise au Kremlin, histoire de montrer que la Russie est assez puissante pour se permettre n’importe quoi. On se souvient que Maria Zakharova, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Russie, a failli brouiller la Russie avec la Serbie, en brocardant à sa manière sur son Facebook la rencontre du président serbe Aleksandar Vučić avec le président américain Donald Trump. Elle a publié un collage dont la partie supérieure était une photo de la réunion des deux présidents, et en dessous s’étalait un cadre de la célèbre scène du film Basic Instinct où Sharon Stone séduit son interlocuteur en exhibant ses jambes croisées. En 2008, le ministre des Affaires étrangères Lavrov interpelle élégamment en anglais David Miliband, son homologue britannique, après une remarque de celui-ci sur l’invasion de la Géorgie : « Who are you to fucking lecture me ? » En 2015, invité à commenter la possibilité d’un retour du rideau de fer en Europe, Lavrov a répondu : « S’ils [les Occidentaux] font tomber sur nous un rideau de fer, ils risquent de se coincer quelque chose. » En 2016, il insulte un cameraman de Reuters en le traitant de « débile ».

Si cette propagande est nuisible aux intérêts réels de la Russie et si elle compromet les efforts de ses diplomates obligés d’adopter l’idiome de voyous des occupants du Kremlin, pourquoi continue-t-elle de plus belle à se déployer ? La réponse est affligeante : c’est qu’elle permet de préserver le régime en place, de contrôler la société. Mais uniquement dans le sens de la destruction. On remarquera que la population russe refuse massivement de se faire vacciner contre le Covid, malgré le souhait des autorités. Car la propagande du Kremlin ne peut viser que des objectifs négatifs. Elle est inopérante s’il s’agit de servir le bien public. Les passions mauvaises canalisées sont un facteur de stabilité qu’aucune dictature ne peut négliger. Socrate disait que le critère permettant de définir un bon dirigeant est qu’il laisse ses compatriotes meilleurs après son passage au pouvoir qu’il ne les avait trouvés. Si on applique à Poutine ce critère qui n’a rien perdu de son actualité, même s’il est malheureusement oublié, le bilan est accablant.

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