Alexandre Litvinenko, victime d’un empoisonnement d’État

Il y a quinze ans, le 23 novembre 2006, Alexandre Litvinenko, ancien agent du KGB-FSB réfugié à Londres, mourait dans d’atroces souffrances. Après son installation en Grande-Bretagne, lui qui connaissait bien les arcanes des services secrets russes avait travaillé pour le MI6 tout en étant un critique public impitoyable du régime poutinien.

Les médecins mettent trois semaines pour apprendre que ce quadragénaire très sportif, en excellente santé, est victime d’un empoisonnement au polonium 210. C’est un poison radioactif extrêmement puissant (100 milliards de fois plus puissant que l’acide cyanhydrique) et très difficile à détecter, car il émet des rayonnements alpha qui ne sont pas captés par les compteurs de radioactivité ordinaires.

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Alexander Litvinenko à Londres // CBC News, capture d’écran

En fait, c’est une bombe nucléaire microscopique qui ravage les cellules sanguines de Litvinenko : il l’apprend une heure avant de mourir. Il dicte alors une lettre ouverte qui sera lue après son décès et y accuse de sa mort Vladimir Poutine en personne. En effet, ses assassins, Andreï Lougovoï et Dmitri Kovtoun, n’avaient aucun motif personnel pour l’empoisonner. De surcroît, le polonium n’est produit qu’en Russie, 100 grammes par an à peu près. Relayée par la presse du monde entier, cette mort atroce devient rapidement une affaire d’État qui ébranle les relations diplomatiques entre Londres et Moscou.

L’insistance et la persévérance de la veuve d’Alexandre, Marina, ont joué un rôle décisif dans l’avancement de l’enquête. En 2014, la Haute Cour de Londres a donné raison à Marina, qui avait porté plainte contre le refus du gouvernement d’enquêter sur le rôle des autorités russes dans le meurtre de son mari. Un panel de trois juges a annulé la décision de la ministre de l’Intérieur Theresa May de ne pas organiser d’enquête publique sur l’implication de la Russie dans le meurtre de Litvinenko, qualifiant les arguments du gouvernement de juridiquement et logiquement erronés. Ben Emmerson, célèbre avocat qui représentait Marina, a décrit Poutine comme « un criminel de droit commun qui se fait passer pour un chef d’État ». Emmerson suggérait que Litvinenko pourrait avoir été tué pour avoir révélé les liens entre Poutine et le plus grand syndicat du crime russe opérant en Espagne. Pour lui, sous Poutine, la Russie était devenue un « État mafieux ».

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Marina Litvinenko dans le documentaire The Polonuim Plot // CBC News, capture d’écran

Une enquête publique sur la mort de Litvinenko a été menée au Royaume-Uni en 2014-2015, au cours de laquelle le porte-parole de Scotland Yard a indiqué que la « seule explication plausible » était que « d’une manière ou d’une autre, l’État russe était impliqué dans le meurtre de Litvinenko ». Le tribunal britannique a conclu que Litvinenko avait été tué à la suite d’une opération spéciale du FSB, probablement approuvée personnellement par son directeur, Nikolaï Patrouchev, et le président russe Vladimir Poutine. L’auteur direct du meurtre a été désigné par la partie britannique : il s’agissait d’un officier de la Direction principale de la sécurité russe, l’ancien agent du KGB Andrei Lougovoï, aidé par un complice, Dmitri Kovtoun. Le Royaume-Uni a demandé l’extradition de Lougovoï, mais les autorités russes, qui ont catégoriquement nié toute implication dans ce crime, ont refusé de l’extrader, d’autant que Lougovoï est devenu député de la Douma (sur la liste de Jirinovski) possédant une immunité parlementaire. Le 21 septembre 2021, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé les autorités russes responsables de la mort de Litvinenko.

Alexandre Litvinenko qui a eu le courage de braver le FSB en Russie, est l’auteur, avec l’historien Iouri Felchtinski, d’un livre remarquable, Le Temps des assassins, sorti en octobre 2007 en français chez Calmann-Lévy. Litvinenko et Felchtinski ont enquêté en particulier sur la série d’attentats commis en septembre 1999 dans plusieurs villes de Russie, qui provoquèrent la mort de plus de 300 personnes et créèrent une psychose providentielle : ils permirent à Poutine de se présenter à l’élection présidentielle de 2000 en champion de la sécurité, et l’attribution des crimes aux Tchétchènes prépara l’opinion au lancement de la deuxième guerre de Tchétchénie, qui justifia la prise en main du pouvoir par les services secrets. Aujourd’hui, ces révélations sont plus que jamais d’actualité car elles dévoilent les fondements mêmes du régime poutinien.

À l’occasion du 15e anniversaire de la mort tragique de Litvinenko, Radio Liberty propose une sélection de photos.

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Née à Moscou, elle vit en France depuis 1984. Après 25 ans de travail à RFI, elle s’adonne désormais à l’écriture. Ses derniers ouvrages : Le Régiment immortel. La Guerre sacrée de Poutine, Premier Parallèle 2019 ; Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle, 2016.

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