Poutine assiste aux manoeuvres Ouest-2021, avec le ministre de la défense, Sergueï Choïgu, et le chef de l’Etat-major, Valéri Guerassimov, septembre 2021. // kremlin.ru

Poutine assiste aux manoeuvres Ouest-2021, avec le ministre de la défense, Sergueï Choïgu, et le chef de l’Etat-major, Valéri Guerassimov, septembre 2021. // kremlin.ru

La liquidation de Memorial : pourquoi maintenant ?
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La liquidation de la société Mémorial, centrée sur la collecte de témoignages et de données d’archives sur les répressions staliniennes, et celle du Centre des droits de l’Homme de Mémorial qui documente les violations actuelles, qui viennent d’être prononcées, ont provoqué beaucoup de réactions. En substance, on arrive à la conclusion que le régime de Poutine a décidé de supprimer toute velléité d’un discours qui contredit la version officielle du présent poutinien et du passé soviétique. Mais cette conclusion, tout à fait juste, ne répond pas à la question de fond : pourquoi maintenant ?

Pour comprendre ce « pourquoi », il faut analyser la politique russe actuelle dans son ensemble. Enumérons quelques points essentiels. Premièrement, nous assistons à un renforcement spectaculaire de la capacité opérationnelle de l’armée russe ayant désormais à sa disposition des armes innovantes et destructrices et s’entraînant depuis des années sur le sol étranger, notamment en Syrie, et à l’intérieur du pays. Ainsi, en septembre 2021, la Russie, conjointement avec le Belarus, a conduit des manœuvres dénommées « Ouest 2021 » impliquant 200 000 militaires, plus de 80 avions et hélicoptères, plus de 290 chars, plus de 240 installations de lance-roquettes multiples, des centaines de canons et de mortiers, et jusqu’à 15 navires dans la Baltique. Ces exercices étaient menés à proximité immédiate des trois pays baltes et de la Finlande. Mais ce n’étaient pas les seules manœuvres de l’armée russe en 2020-2021 : depuis l’Extrême-Orient jusqu’aux frontières occidentales, de l’Arctique jusqu’au Caucase Sud, l’armée russe, seule ou avec des armées « amies », comme l’armée algérienne, par exemple, a procédé à des milliers d’exercices de niveau différent.

Deuxièmement, nous assistons au durcissement du discours officiel et officieux russe. Depuis quelques années, et avec de plus en plus d’insistance, le pouvoir russe légitime à l’avance la reconstitution de l’URSS. Vladimir Poutine a déclaré, en 2005, que la fin de l’URSS fut la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle. Récemment, il a précisé sa pensée en déclarant que l’effondrement de l’URSS était une tragédie et « la désintégration de la Russie historique ». Selon le président russe, l’État [russe] a perdu 40 % de son territoire, de ses capacités de production et de sa population, bref, ce qui a été accumulé pendant mille ans. Depuis des années, le discours officieux est bien plus radical et appelle ouvertement à la reconquête de l’espace post-soviétique. Avec les nouvelles propositions russes de traités Russie — l’OTAN et Russie — les Etats-Unis, les deux discours se rejoignent : ces propositions visent à recréer la zone d’influence russe en Europe, en évinçant les Américains et en instaurant le contrôle sur l’Europe de l’Est et l’ensemble de l’ex-URSS. Totalement inacceptables pour l’ensemble du monde occidental, et Poutine le sait pertinemment, ces propositions montrent que l’Occident est clairement perçu comme ennemi. Il s’agit de l’expression ultime de la haine vouée par le régime russe aux démocraties occidentales, sur le plan politique, mais aussi sur celui des valeurs morales et sociétales. Et tout un appareil de propagandistes d’Etat travaille, depuis des années, à la préparation de la population russe à une guerre imminente avec cet ennemi, même s’il s’agit d’une guerre nucléaire !

Troisièmement, nous assistons à un chantage de l’Europe au gaz, dans des proportions jamais vues. Depuis l’été dernier, il s’agit d’acculer les Européens au pied du mur, en les forçant à accepter la mise en marche du Nord Stream II, avec le Gazprom en tant que monopoliste contournant allégrement la directive gazière européenne. C’est ce que le politologue Dominique Moïsi appelle « la pollution géopolitique » : étouffer l’Ukraine et rendre l’Europe entière dépendante du gaz du régime autoritaire russe, ce qui pourrait permettre à Poutine d’obtenir la levée des sanctions, car c’est lui qui contrôlerait le « robinet ». Mais le contrôlera-t-il ? Les élections législatives en Allemagne ont changé la donne, et ce projet est au mieux retardé et peut-être ne sera-t-il jamais fonctionnel.

Revenons maintenant à Mémorial. Même les critiques acerbes du régime Poutine refusaient de croire que cette ONG mondialement célèbre, qui collaborait avec plusieurs institutions internationales parmi les plus vénérables, cofondée par l’académicien Andreï Sakharov en 1989, puisse être liquidée car, à leur avis, cela aurait sérieusement endommagé la réputation du président russe en personne. Il y a déjà eu des liquidations d’autres ONG, comme le Fonds de la lutte contre la corruption d’Alexeï Navalny ou Russie ouverte de Mikhaïl Khodorkovski, mais aucune autre structure n’a joui de réputation aussi immaculée et d’un respect aussi énorme.

A l’aune des autres éléments énoncés ci-dessus, la liquidation de Mémorial ne peut signifier qu’une chose : en enlevant cette épine de son pied, Poutine s’en moque des dommages à sa réputation car il aurait décidé d’engager prochainement une opération militaire de grande envergure, quelle qu’en soit le coût pour son pays, quelles que soient les nouvelles sanctions dont le menacent les Etats-Unis et l’Europe. Poutine a également compris que le Gazprom ne gagnerait probablement pas la bataille du gaz, ce qui aurait pu retarder ses plans d’agression.

Désormais, l’armée russe est prête, près de 100 000 militaires et des milliers de moyens de combat sont toujours massés le long de toute la frontière ukrainienne, en plus de ceux qui se trouvent dans les territoires séparatistes du Donbass et en Crimée annexée. A partir de là, plusieurs scénarii sont possibles. Plusieurs analystes imaginent, par exemple, le scénario d’une attaque russe sur Odessa et la cote ukrainienne de la mer Noire, afin de couper à l’Ukraine l’accès à la mer. De surcroît, de nouvelles manœuvres russo-bélarusses sont fixées au février-mars 2022 sur le territoire bélarusse d’où il serait aisé d’attaquer Kiev. Aux yeux du dictateur vieillissant, l’opération contre l’Ukraine ne serait probablement que le premier pas dans la reconquête annoncée de l’espace post-soviétique. Poutine se veut rassembleur des terres russes, à l’instar des tsars. Et pour éviter tout désagrément, il « nettoie » la Russie de la « cinquième colonne » dont Mémorial, comme Staline l’a fait en 1937-38 avec ses grandes purges, en prévision d’une grande guerre. Il reste à espérer que les démocraties occidentales ont tiré des leçons du passé, qu’elles ne lâcheront pas l’Ukraine et qu’un nouveau Munich n’aura pas lieu.

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