Commémoration du 60e anniversaire de la mort de Staline sur la place Rouge. Photo : Yuri Timofeev

Commémoration du 60e anniversaire de la mort de Staline sur la place Rouge. Photo : Yuri Timofeev

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Il y a trente ans, le 26 décembre 1991, par une froide soirée d’hiver, le drapeau rouge de l’Union soviétique a été baissé au Kremlin. L’effondrement de l’URSS a été simple, banal et presque imperceptible, comme s’il répétait la fin de l’Empire russe décrite par Vassili Rozanov dans son Apocalypse de notre temps : « La Russie a disparu en deux jours. Tout au plus, en trois. Il est frappant de constater que tout s’est écroulé d’un coup, jusqu’aux moindres détails. » Même la Pravda n’a pu être fermée aussi rapidement que l’Union soviétique, ce faux pays en carton-pâte dont personne n’avait plus peur en cette soirée glaciale.

Le temps des grands simulacres arrivait : le marché, la démocratie, le libéralisme, le pouvoir. L’Union s’est désintégrée en 14 États indépendants, plus ou moins prospères et établis, et une puissance imaginaire, qui a cessé d’être un empire mais n’est jamais devenue une nation. La Russie est devenue le successeur de l’URSS sur le plan juridique ; elle a hérité non seulement de ses armes nucléaires et de son siège au Conseil de sécurité des Nations unies, mais aussi de son esprit impérial, son étendue géographique, ses ambitions géopolitiques et ses complexes psychologiques. Dans le monde postcolonial, à la fin d’un siècle qui a vu le déclin des grands empires — les Empires ottoman et austro-hongrois au début du siècle, le IIIe Reich et l’Empire japonais en son milieu et les Empires britannique, français et néerlandais dans sa seconde moitié —, ce pays est resté un vaste territoire eurasien, figé dans le permafrost et dans son propre passé, comme un animal fossile géant.

La brève rémission de la maladie impériale, marquée par le retrait de la Russie de l’Europe centrale et orientale et des zones de confrontation géopolitique dans le monde entier, n’a duré que cinq ans (1989-1994) et s’est terminée par la première guerre en Tchétchénie. Dès le milieu des années 1990, les premiers signes de nostalgie soviétique apparaissent. L’URSS revient sous forme de mythologie et d’idéologie qui nourrissent les ambitions tsaristes du Kremlin. Après une décennie de transition sous Eltsine, la Russie n’a pas réussi à former une nation — ni ethnique, ni civique : le pays est resté dans un coma profond et dans une incertitude totale quant à son identité et à sa mémoire historique, ainsi qu’à sa place dans le monde.

De ce vide est née la croisade néo-impériale de Vladimir Poutine, qui a construit son projet politique sur le retour du discours impérial comme base de l’identité russe. Privé de vision d’avenir, Poutine a fait basculer la Russie dans le passé, offrant au pays et au monde des illusions de grandeur passée, devenant le « grand savant » qui, comme Staline, publie des articles sur des questions de la mémoire historique. Les étapes de la renaissance impériale sont connues : les lamentations sur la « plus grande catastrophe géopolitique » au sujet de l’effondrement de l’URSS ; le discours de Munich ; la guerre avec la Géorgie ; l’annexion de la Crimée ; l’occupation par procuration du Donbass et les préparatifs bruyants de la guerre avec l’Ukraine depuis l’automne 2021.

Parallèlement, une offensive de propagande est menée, qui aboutit à la création d’une idéologie d’État à part entière avec un culte quasi religieux de la Victoire. C’est cette idéologie qui justifie la répression à l’intérieur du pays (par exemple, la liquidation de Mémorial déclaré « agent étranger » par les autorités russes), une rhétorique agressive envers l’Europe de l’Est et des ambitions géopolitiques sur la scène mondiale. L’Empire russe a été recréé en esprit et en image, et dans ses rêves, le souverain russe se voit tantôt en tunique blanche, debout devant la carte de l’Europe à Yalta en 1945, tantôt en uniforme pimpant au congrès de Vienne en 1815, entouré de souverains européens et de couples qui dansent.

Cependant, après vingt ans de règne de Poutine (et, plus largement, après trente ans post-soviétiques), les résultats de la reconstruction de l’empire sont plutôt pathétiques, voire comiques. Au lieu de reconstruire l’espace post-soviétique, la Russie a annexé au sud une ceinture toxique de territoires non reconnus vivant du budget et de l’aide militaire russes : l’Ossétie du Sud, l’Abkhazie, les oblasts de Donetsk et de Lougansk, la Crimée, la Transnistrie ; et maintenant le Bélarus, qui a adopté une politique de terrorisme d’État. Ce simulacre d’Union quasi soviétique n’apporte aucun avantage stratégique à la métropole, mais seulement un trou croissant dans le budget, des problèmes dans les relations avec ses voisins et des sanctions occidentales. Il n’y a pas de bonne solution pour aucun des territoires en question ; ce sont des conflits qui couvent et que la Russie devra assumer seule, avec des coûts croissants.

Un des résultats encore plus triste de la politique russe est l’aliénation définitive des voisins les plus proches, des parties les plus intégrées de l’ancien empire. En premier lieu, l’agression de la Russie a aliéné l’Ukraine pour longtemps, voire pour toujours : en décembre 2021, 72 % des Ukrainiens considéraient la Russie « comme un ennemi » ou « plutôt comme un ennemi ». À la suite de la guerre qui dure depuis huit ans, des déclarations arrogantes de Vladimir Poutine et de celles, désobligeantes, de Dmitri Medvedev, la Russie est devenue aux yeux des Ukrainiens un Autre, ce repoussoir qui les aide à former leur identité nationale. La situation au Bélarus évolue dans la même direction : pour la partie pensante de la société bélarusse, la Russie, qui était un voisin neutre, se transforme en complice du régime sanglant de Loukachenko. Par conséquent, en 2021, la Russie est beaucoup plus éloignée de la restauration de l’espace post-soviétique qu’elle ne l’était au début du règne de Poutine — le « facteur Crimée » repousse les anciens alliés et voisins, et les tendances centrifuges semblent bien installées.

Les derniers développements sur les fronts bélarusse et ukrainien le confirment. Même acculé, Loukachenko manipule la Russie, lui soutire de l’argent frais et l’implique dans ses jeux dangereux avec l’Occident : « c’est la queue qui remue le chien », et malgré les assurances d’une intégration plus profonde dont on parle depuis un quart de siècle, la Russie est incapable d’absorber un atout aussi trouble. C’est encore moins possible avec l’Ukraine : plus le cliquetis des chenilles à la frontière est fort, plus la rhétorique du Kremlin est agressive, plus les déclarations des bouffons politiques sont effrontées, plus le caractère purement symbolique et verbal de ces menaces est évident et moins une invasion réelle est probable. Les grandes puissances ne se comportent pas ainsi, tantôt en effrayant le monde entier, tantôt en reculant. Le spectre de l’Empire russe n’est plus qu’une douleur fantôme et un sanglot nostalgique, aussi grotesques que les menaces proférées par Ramzan Kadyrov et Vladimir Jirinovski contre l’Ukraine : c’est l’hystérie du mari éconduit à la porte de son ex-femme.

La dystopie Telluria de Vladimir Sorokine, qui décrit un monde s’étendant de Madrid à l’Altaï au milieu du XXIe siècle, raconte l’histoire d’une grand-mère et de ses deux petits-fils qui se rendent dans un coin perdu de Sibérie pour vénérer les statues de « trois souverains fatals de la Russie, les trois grands chauves qui ont détruit le pays-dragon ». Ils descendent du train dans une petite gare, traversent la taïga et les marécages pour arriver à une grotte où se dressent trois dieux de pierre : « Le premier, rusé, avec une barbiche, le deuxième, un lunetteux avec une tache sur son crâne chauve, et le troisième, avec un petit menton » — trois grands chevaliers qui, en trois coups, ont détruit un pays terrible…

Nous vivons aujourd’hui le troisième acte de la tragédie de l’effondrement impérial, qui dure depuis plus de cent ans. Le premier a eu lieu en 1917, suivi de la restauration stalinienne. Le deuxième s’est produit en 1991, et nous vivons maintenant le dernier acte de la désintégration. Rêvant d’un grand passé et tentant de restaurer le périmètre impérial, revendiquant des « lignes rouges » en Europe de l’Est et des droits spéciaux sur l’Ukraine, Poutine ne fait qu’accélérer l’effondrement inévitable d’un empire archaïque et anachronique sur les décombres duquel la Russie va enfin naître.

Nous publions de larges extraits de cet article écrit fin décembre 2021, avant les événements au Kazakhstan. Version complète en russe.


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