Un missile balistique hypersonique Topol-M dans la rue Tverskaïa à Moscou pendant la répétition du défilé militaire sur la place Rouge. Photo : Wikipedia

Un missile balistique hypersonique Topol-M dans la rue Tverskaïa à Moscou pendant la répétition du défilé militaire sur la place Rouge. Photo : Wikipedia

Poutine : le flirt avec l’apocalypse
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Après la fin de non-recevoir présentée par les Occidentaux à l’ultimatum russe du 17 décembre, ceux-ci prennent lentement conscience que le risque de guerre avec la Russie est peut-être réel, qu’il s’agit de plus que de l’Ukraine, et que Poutine, cet « extrémiste latent », pour reprendre la formule du politologue Gleb Pavlovski, ne se contente peut-être pas de bluffer. Tous les yeux sont tournés vers Moscou, guettant fiévreusement les indices qui pourraient fournir la clé du comportement russe.

Certains, dont l’estomac est particulièrement bien accroché, ont eu le courage de regarder la télévision russe, estimant à juste titre qu’elle indiquerait la direction du vent. Mais même ceux qui sont blindés par une longue pratique des médias poutiniens ont eu l’impression de sombrer dans un film d’horreur. Donnons quelques échantillons de ce qu’a entendu le téléspectateur russe le soir du 16 janvier dernier. Lors de l’émission de Vladimir Soloviev, on voit d’abord déferler un torrent de haine contre l’Ukraine, vite transformé en appel au meurtre : « L’Ukraine sera liquidée. » Variante : « L’Ukraine sera liquidée par les Américains. » Puis vient le tour des autres « russophobes » : en première ligne la Grande-Bretagne. Dmitri Evstafiev, professeur à l’École supérieure d’économie de Moscou, fulmine : « Nous devons contraindre les États-Unis à forcer le Royaume-Uni à dénucléariser ! Car il est nul !!! La Grande-Bretagne est un singe avec une grenade !!! » Et bien sûr les États baltes : « On ne peut même pas les [pays baltes] appeler des pays. » L’Europe s’attire les pires imprécations, le tout dans le langage ordurier de la pègre qui caractérise désormais les diplomates et les « experts » russes : « Si nous le voulons, nous niquerons par-derrière l’Union européenne. » En cela ces bouffons ne font que singer leur président, qui, lors de sa conférence annuelle, parlant des Occidentaux, lançait : « Allez vous faire voir avec vos préoccupations ! »

Mais ce qui est glaçant, c’est l’évidente exaltation avec laquelle est évoquée en chœur une frappe nucléaire contre l’Occident. Les propagandistes du Kremlin n’hésitent plus désormais à clamer que la Russie pourrait survivre à une guerre nucléaire, alors que les pays occidentaux seraient vitrifiés. Hiroshima, rappelle-t-on au téléspectateur russe, est une belle ville, elle est devenue bien mieux qu’avant le bombardement atomique. Soloviev glapit : « Qui vous a dit qu’il ne pouvait pas y avoir de vainqueur dans une guerre nucléaire ? Moi je pense qu’il peut y avoir un gagnant — la Russie ! » Iakov Kedmi, un « expert » israélien à la sauce poutinienne, un fidèle de la galerie de Soloviev, y va à son tour de son trémolo : « En cas de guerre nucléaire, la Russie subira des dommages mais les États-Unis seront détruits !!!! Cette terre n’existera plus !! Tout comme l’Europe. La Russie restera tandis que, pendant mille ans, rien ne poussera sur le territoire des États-Unis. » Jirinovski éructe: « 2021 a été la dernière année paisible pour l’Europe. Ils [les Européens] font la fête pour la dernière fois… champagne, whisky… Une grande tragédie attend l’humanité, l’Europe. Après le début d’un conflit armé en Europe, le nombre [de victimes] se comptera en millions. On n’aura pas le temps de compter. La décision ne peut être prise que par la force. Zlobine [il s’adresse à un politologue spécialiste des États-Unis], arrête d’aller à New York ! Bientôt cette ville ne sera plus ! L’Europe ne sera plus. Il n’y aura plus de Kiev, Varsovie, Londres. » Jirinovski se reprend toutefois dans un sursaut humaniste : « Toute l’Europe ne doit pas être détruite — mais Londres (oui). Laissez les Écossais, les Irlandais, les Gallois vivre. Mais (pas) Londres, toujours au cœur de la propagande antirusse. » Le 21 janvier il précise sa pensée sur la première chaîne : « L’Ukraine, la Moldavie, la Biélorussie doivent devenir des provinces russes ! Guerre nucléaire : nous resterons la seule superpuissance ! Certains pays doivent être détruits ! Moscou dictera au monde entier ! […] Guerre d’anéantissement total ! Les États-Unis et Londres doivent être détruits ! Lavrov devra apporter à Blinken un dernier document à signer, l’acte de reddition ! La guerre va durer une semaine ! […] Biden est le dernier président des États-Unis, il doit être protégé. Il n’y aura plus de langue anglaise — seulement le russe! »

Cette rhétorique retentit également au sein de la Douma. Vladimir Jirinovski a suggéré de poser des conditions encore plus inacceptables pour l’OTAN, telles que la dissolution de l’Alliance, la destruction des armes nucléaires dans tout l’espace européen, à l’exception du territoire de la Russie, et la restauration des frontières soviétiques du 1er janvier 1990. Et après le refus des Occidentaux, il fallait « mettre en œuvre notre avantage dans le domaine militaro-technique ». Et de conclure : « Nous devons résoudre radicalement le problème de manière que seule la Russie reste parmi plusieurs superpuissances. Le monde ne supportera pas trois superpuissances (États-Unis, Chine, Russie). Maintenant, nous pouvons y parvenir, car nous sommes seuls à disposer d’une arme telle que personne ne pourra plus nous menacer. » Le vice-président de la Douma d’État, Piotr Tolstoï, estime plus modestement que la Russie doit être restaurée à l’intérieur des frontières de l’Empire russe. À l’en croire, lorsqu’un certain nombre de pays qui faisaient auparavant partie de l’empire rejoindront la Russie, les pays baltes et la Finlande « se traîneront à genoux », réalisant « l’insignifiance de leur position ». Un autre député, Evgueni Fiodorov, membre du parti pro-Poutine Russie unie, a également menacé l’Occident d’une guerre nucléaire et biologique sur YouTube. À son avis, Poutine pourrait décider d’utiliser des armes atomiques. L’option ultime « est une frappe préventive avec des armes nucléaires », a-t-il déclaré. « Ou même simplement avec des missiles stratégiques sur un terrain d’entraînement au Nevada. Il n’y a pas de civils là-bas. Si nous (donnons) un avertissement deux ou trois jours avant, c’est une très bonne option. Et une démonstration du sérieux de nos intentions. » Le député Deliaguine, après avoir qualifié Annalena Baerbock, le ministre allemand des Affaires étrangères, de « chien dressé », fait l’ingénieuse suggestion suivante: « Pourquoi avons-nous besoin de mettre des missiles à Cuba ? Ça c’était au siècle dernier. Il y a des territoires aux États-Unis que les Américains ne contrôlent pas. Pourquoi avons-nous besoin de missiles à Cuba alors qu’ils peuvent être placés à Los Angeles ? »

Des métastases de ce type de discours se diffusent sur les réseaux sociaux et dans les publications de la droite poutinophile à l’étranger. Ainsi, Riposte laïque a fait paraître un article d’un certain Boris Karpov intitulé « Faut-il en dégager un pour éviter la guerre en Europe et en sauver des millions? » dans lequel nous trouvons les mêmes accents qu’à la télévision russe. L’article se déchaîne contre Emmanuel Macron, car « dans un discours au Parlement européen, Macron a proposé à l’Europe de s’allier à l’OTAN pour “contrer” la Russie ». Ainsi il rejoint les rangs des « poids plumes » de l’Europe. « L’Ukraine bien sûr, pays dirigé par un ancien clown devenu la marionnette des États-Unis […] Les Pays Baltes, dont la superficie totale (175 000 km2) à 3 pays est une chiure de mouche comparée à la seule superficie de la Sibérie (13 100 000 km2), et dont la puissance militaire tire vers zéro. La Pologne, éternel semeur de merde en Europe. » Et de rappeler que la France n’a qu’à bien se tenir : « s’il est certain que sur le plan militaire la France c’est autre chose que les Pays Baltes associés à la Pologne, c’est tout de même bien peu pour titiller la Russie. Disons que si l’armée Rouge [sic] peut prendre les Pays Baltes en 3 à 5 jours et l’Ukraine en 5 à 7 jours, il lui faudra tout de même quelques semaines pour s’installer sous la tour Eiffel. […] Alors on peut raisonnablement se poser la question de savoir s’il ne vaudrait pas mieux dégager le seul Français qui parle de faire la guerre à la Russie, plutôt que de risquer la vie de nombreux soldats et civils de part et d’autre. Pensons froidement, mettons en balance l’élimination d’un “homme”, ou plutôt un “individu” pour ne pas dire “un traître à sa patrie et à son peuple”, et un conflit sanglant qui coûtera des milliers de vies de part et d’autre ? Si en 1939 Hitler avait été dégagé, combien de millions de morts aurait-on évité ? »

Iakov Kedmi dans l’émission de Vladimir Soloviev

Iakov Kedmi dans l’émission de Vladimir Soloviev. // Rossiïa-1, capture d’écran

Les divagations martiales dont nous venons de donner des exemples ne datent pas d’aujourd’hui. Dès 2015, le politologue Alexandre Bovdounov écrivait : « La solution finale d’un conflit civilisationnel [entre la Russie et l’Occident] ne peut être que l’anéantissement de l’une des parties […] Notre but est donc d’anéantir l’Occident sous sa forme civilisationnelle actuelle. » Vladimir Jirinovski se vantait : « Aujourd’hui nous réussissons ce que nous avions tenté de faire sans succès depuis 500 ans ! Et nous changeons l’Occident ! » Dans le documentaire commémorant l’annexion de la Crimée projeté à la télévision russe le 15 mars 2015, Poutine se souvient du dialogue imaginaire qu’il menait avec les Occidentaux durant ces journées dramatiques : « Au nom de quoi iriez-vous vous battre là-bas ? Vous ne le savez pas ? Quant à nous, nous le savons. Et nous sommes prêts à tout… » Jirinovski lui fait écho dans une interview incendiaire le 6 juin 2015 diffusée par la chaîne de télévision Dojd : « Choïgou [le ministre de la Défense russe] n’a qu’à diriger ses forces nucléaires vers Berlin, vers Bruxelles, vers Londres, vers Washington. Alors ce sera la guerre ? Pas du tout — on nous dira : n’en faites rien, nous sommes d’accord avec vous, nous nous retirons. Ils veulent vivre. […] Les Européens vivent dans le luxe, ils ne font que s’amuser. Ils ne veulent pas faire la guerre. Il suffit que Moscou montre les dents et ils dissoudront l’OTAN. Il suffit de leur dire : “Si vous ne liquidez pas l’OTAN dans 24 heures, nous bombarderons les capitales des États membres.” Et ils s’exécuteront pour continuer à vivre et à s’amuser. »

Rappelons la crise de l’automne 2016, dont nous pouvons peut-être tirer des leçons aujourd’hui. En effet, le 3 octobre 2016 le Kremlin avait déjà lancé un ultimatum hallucinant à Washington. Comme condition d’une reprise des relations avec les États-Unis, Moscou exigeait l’abandon de la loi Magnitski1, et celui de la loi de soutien à l’Ukraine, une réduction des effectifs et de l’infrastructure des forces de l’OTAN en Europe orientale, l’abandon des sanctions et… le dédommagement de la Russie pour le préjudice entraîné par les contre-sanctions. Le 9 octobre 2016 Dmitri Kisselev, l’une des stars de la propagande du Kremlin, commente tout cela sur la première chaîne en citant le proverbe favori du président Poutine : « Si la bagarre est inévitable, tape le premier. » Le 10 octobre, on annonce la norme d’approvisionnement en pain à Pétersbourg en cas de guerre : 300 g par jour pendant 20 jours. Un fonctionnaire de la mairie rassure les Moscovites : les abris anti-bombes de la capitale peuvent accueillir 12 millions de personnes. À l’époque, Moscou ne cache pas ses arrière-pensées : l’on escompte que les Européens, « fatigués de se trouver sous la menace d’une troisième guerre mondiale », se donneront des dirigeants « plus disposés à une entente avec la Russie qu’à une confrontation ».

Le discours électoral de Poutine du 1er mars 2018 annonçait clairement la couleur de sa politique future. La première partie mettait l’accent sur la nécessité d’un « bond en avant » dans le domaine économique et affirmait que le « retard » de la Russie dans le domaine technologique menaçait son avenir. La seconde partie détaillait durant 40 minutes les « Wunderwaffen », les armements miraculeux nouveaux dont disposait la Russie et par lesquels elle pouvait anéantir les États-Unis et les pays de l’OTAN. Poutine concluait ainsi ce long développement sur fond de vidéos montrant des missiles se dirigeant vers la Floride : « Vous ne vouliez pas nous écouter, maintenant vous nous écouterez. » Dans le film intitulé L’Ordre mondial 2018, sorti à la veille du scrutin, Poutine déclare à propos d’une frappe nucléaire : « Oui, pour l’humanité ce sera une catastrophe globale, pour le monde ce sera une catastrophe globale. Mais quand même, en tant que citoyen russe et chef de l’État russe, je pose la question : avons-nous bien besoin d’un monde sans la Russie ? » Iavlinski, le chef du parti libéral, a rapporté une conversation avec Poutine peu après les élections de mars 2018. À sa question : « Comprenez-vous que nous sommes proches de la guerre ? » Poutine répond : « Oui. Et nous la gagnerons… »

Qu’on nous pardonne ces nombreuses citations. Il s’agit de montrer le « monde parallèle » dans lequel vit Vladimir Poutine et la bulle informationnelle au sein de laquelle évolue le téléspectateur russe. On constate qu’il y a une remarquable osmose entre les deux : d’où l’intérêt de suivre de près le discours des propagandistes. Il reste à comprendre la genèse de ce « monde parallèle » et les causes de l’envoûtement qui enchaîne la population russe et fait qu’elle applaudit ou tolère des appels génocidaires et des discours dégoulinants de haine qui révulseraient tout peuple normal.

Essayons d’abord de nous mettre dans la tête de Vladimir Poutine. De sa formation au KGB il retire une conviction fondamentale : si les hommes agissent, c’est qu’ils y sont contraints ou qu’ils sont manipulés. Quelqu’un tire forcément les ficelles. La vision de Poutine a un angle mort : elle ne laisse aucune place à la liberté, et toute sa politique se déduit de cette infirmité de sa psyché. Si les Ukrainiens se rebellent contre leur président pro-russe, c’est qu’ils sont manipulés par les Occidentaux. Si des manifestants anti-Poutine descendent dans la rue, c’est qu’Hillary Clinton a comploté pour créer en Russie une cinquième colonne. Cette perception du monde, qui ne prend pas en compte l’initiative et le libre arbitre des individus, débouche nécessairement sur le complotisme et la paranoïa. Le monde vu par Poutine est corrompu de volontés mauvaises (Américains, Occidentaux, « globalistes », « engeance de Soros », multinationales, etc.) qui intriguent jour et nuit contre lui et la Russie. Tous les événements négatifs qui se produisent résultent des manigances de ces volontés mauvaises. Cette paranoïa tous azimuts débouche immanquablement sur la fascination pour l’apocalypse : puisque le monde (sauf la Russie) est souillé de part en part, impur au-delà de toute rédemption, il doit être détruit. La mission de la Russie est d’assurer cette purification par le feu, de précipiter le Jugement dernier. En novembre 2018, devant le forum de Valdaï, le président russe a prononcé cette phrase laissant affleurer le substrat eschatologique de sa pensée : en cas de guerre nucléaire, « nous, en tant que victimes d’une agression, nous, en tant que martyrs, irons au paradis, et eux [les ennemis de la Russie] mourront tout simplement. Parce qu’ils n’auront même pas le temps de se repentir ».

On se demande souvent comment un chef aux idées délirantes peut entraîner son peuple derrière lui, parfois jusqu’au suicide. Ce genre de leaders sait faire appel aux passions dominantes de la foule : ressentiment, haine, peur. Poutine conserve jusqu’ici une emprise solide sur les Russes parce qu’il s’appuie sur la haine de l’Occident, et sur l’esprit de revanche, eux-mêmes alimentés par un fort sentiment d’infériorité (en 1944 le jeune Brejnev, alors commissaire politique, écrivait à sa mère : « Ma terre natale me manque, maman. J’irai jusqu’à Paris, monterai à la tour Eiffel et cracherai sur toute l’Europe ! »2). D’abord cultivée par le clergé orthodoxe dès la monarchie moscovite, cette haine de l’Occident fleurit de plus belle à partir du milieu du XIXe siècle. Le cercle poutinien s’est visiblement nourri de la pensée des slavophiles tardifs qui haïssaient l’Europe. Pour le slavophile Danilevski par exemple, « l’Europe ne nous est pas seulement étrangère, elle nous est hostile ». Danilevski préconise une guerre contre l’Europe car celle-ci assainira la situation interne de la Russie en neutralisant les « occidentalistes » : « La lutte contre l’Occident est le seul moyen de guérir nos maux culturels russes. » Dostoïevski rêve d’une apocalypse qui détruirait dans les flammes les cités damnées de l’Europe. Le très russophile Eugène-Melchior de Vogüé, qui a popularisé le roman russe en France, rapporte cet épisode : « Je me rappelle une sortie qu’il [Dostoïevski] fit sur Paris un soir que l’inspiration le saisit ; il en parlait comme Jonas devait parler de Ninive, avec un feu d’indignation biblique ; j’ai noté ses paroles : “Un prophète apparaîtra une nuit au Café Anglais, il écrira sur le mur les trois mots de flamme ; c’est de là que partira le signal de la fin du vieux monde, et Paris s’écroulera dans le sang et l’incendie, avec tout ce qui fait son orgueil, ses théâtres et son Café Anglais…” Toutes les richesses amassées par l’Europe ne la sauveront pas de la chute, car en un seul moment toute la richesse disparaîtra3» Un autre penseur en vogue aujourd’hui, Konstantin Leontiev, rêve que Paris soit « transformée en champ de ruines et de cendres ». Pour lui la guerre n’est pas à craindre : il faut « préférer le mal causé par une grande guerre à l’empoisonnement lent par l’européisme des pays vers lesquels nous porte le génie de notre histoire ».

L’attente impatiente du Jugement dernier s’exprime fréquemment dans l’historiographie poutinienne. Pour Valeri Korovine, directeur adjoint du Centre d’études conservatrices de la faculté de sociologie de l’université de Moscou, l’apogée de l’histoire russe est le XVe siècle, lorsque « la Rous’ est devenue un empire orthodoxe héritier de Byzance, avec pour mission de faire obstacle au Prince des Ténèbres [l’Occident]. Ce moment admirable de sacralité absolue, de majesté de l’orthodoxie et du peuple russe […] est le point de départ de notre grandeur russe, de notre âge d’or ». Pour l’historien Sergueï Perevezentsev, Ivan le Terrible fit certes régner la terreur, mais c’était une terreur particulière, non le résultat de la folie : tsar de droit divin, il « était persuadé qu’il avait le droit de châtier les pécheurs ici-bas, avant le Jugement dernier ». Loin d’avoir l’esprit dérangé, il avait des plans géopolitiques grandioses et il en a réalisé la moitié. « Il a créé le modèle de gouvernement de la Russie dans lequel nous vivons encore, et formulé des objectifs qui sont toujours les nôtres. » Poutine renoue enfin avec cette tradition, comme le laisse entendre Alexandre Prokhanov, l’un de ceux qui a le plus contribué à la diffusion du discours apocalyptique en Russie : « [L’annexion de la] Crimée confirme la doctrine du miracle russe, selon lequel le monde russe peut connaître une catastrophe, s’abîmer dans un trou noir, pour ensuite ressusciter, en dépit de la logique historique, en vertu de l’inexplicable prodige russe, de ce mystère divin qui rend la Russie immortelle et fait du peuple russe un peuple de vainqueurs. […] La pression de l’Occident sur la Russie sera énorme. Nous y répondrons par la mobilisation spirituelle de notre société, la consolidation du peuple autour de son chef Poutine. Poutine est désormais un homme d’État sans égal dans le monde, un chef spirituel qui s’est exclamé : “La Russie c’est la destinée !” Et nous voyons maintenant le destin de la Russie s’unir à celui de son président4»

La grande question qui se pose aujourd’hui est de savoir si le brinkmanship (la politique de la corde raide) poutinien répond à un calcul rationnel ou si Poutine est emporté par la fureur de destruction qu’éprouvent les dictateurs vieillissants abandonnés par la chance : Hitler en 1944 estimait que le peuple allemand s’était montré indigne de lui et avait décidé de l’entraîner dans sa chute. Son régime parvint à se maintenir jusqu’à l’arrivée des troupes alliées.

Nombre d’éléments plaident en faveur de la première hypothèse. En politique intérieure, la psychose de guerre incite les Russes à fermer les yeux sur la baisse de leur niveau de vie. Comme à l’époque soviétique, le refrain est : « Pourvu qu’il n’y ait pas la guerre. » On accepte de se serrer la ceinture en se félicitant qu’il n’y ait pas de guerre. Donc l’hystérie belliqueuse devient un facteur de stabilité du régime. Avec toutefois des inconvénients considérables : la fuite des capitaux s’accélère, l’économie souffre de l’incertitude, et l’exode de Russie s’accroît. Entrepreneurs et intellectuels votent avec leurs pieds. En politique extérieure, les avantages immédiats sont évidents. Comme l’a déclaré Poutine le 18 novembre 2021, « il faut maintenir sous tension nos partenaires occidentaux ». La Russie escompte que les Occidentaux pousseront un soupir de soulagement si elle se contente finalement d’un nouveau morceau de l’Ukraine, au lieu de l’occuper tout entière. Dans ce sens, la guerre des nerfs à laquelle Poutine se livre peut être payante. L’Europe se montrera plus accommodante après la frayeur des jours de janvier. Ces calculs peuvent expliquer l’orgie militariste et chauvine à laquelle nous assistons depuis un mois, même si en haut lieu certains commencent à comprendre que ces cocoricos peuvent devenir contre-productifs : « Ces mots irresponsables qui sont en quelque sorte destinés à la consommation intérieure sont soigneusement enregistrés à l’étranger et pris au pied de la lettre, sans qu’il soit tenu compte de nos traditions nationales de politique publique. Nos médias sont surveillés [à l’étranger]. Certains s’imaginent que nos problèmes pourraient être résolus par la guerre. Mais c’est une illusion.»

Cependant on ne saurait exclure que le « leader national », à force de gagner face à des partenaires maladroits ou complaisants, ait décidé de placer sur le tapis tous ses gains et de tenter sa chance une fois de plus, cette fois en risquant gros. L’âge et peut-être la maladie sont en train de rogner son avenir. Pourquoi permettre aux autres de vivre quand lui doit mourir ? « Avons-nous bien besoin d’un monde sans la Russie ? » se demandait-il en 2018. Ne faut-il pas entendre : « Avons-nous bien besoin d’un monde sans Poutine ? » Car le président russe sent bien que le jour où il rendra son dernier souffle, tout l’édifice maléfique qu’il a construit, toute l’hystérie patriotique artificielle qu’il entretient à grands frais tomberont en poussière, comme un vampire surpris par le premier rayon du soleil matinal.

  1. La loi Magnitski (2012) prévoit des sanctions financières et des interdictions de visa contre les fonctionnaires russes suspectés d’être impliqués dans le décès, en 2009, de l’avocat Sergueï Magnitski, symbole de la lutte contre la corruption en Russie. 

  2. In André Kozovoï, Brejnev, l’antihéros, Perrin, 2021, p. 52. 

  3. « Introduction du Journal d’un écrivain : un mot d’explication au sujet du discours sur Pouchkine », 1880. 

  4. Izvestia, 10 mars 2014. 


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