Zoos de la terreur : la Tchétchénie et le Bélarus

Le 20 janvier, des miliciens tchétchènes ont arrêté à son domicile, dans la ville russe de Nijni Novgorod, Zarema Moussaïeva, l’épouse d’un juge fédéral à la retraite, Saïdi Iangoulbaïev. Lorsqu’elle a été enlevée, Zarema Moussaïeva était habillée de vêtements d’intérieur, ne portait pas de chaussures (des images la montrent conduite pieds nus dans la neige) et s’est trouvée privée des médicaments nécessaires (elle est diabétique).

Auparavant, l’appartement de leur fils avait été perquisitionné à Piatigorsk, et peu avant le Nouvel An, plusieurs proches de Iangoulbaïev et de son épouse avaient été enlevés en Tchétchénie, où ils sont depuis portés disparus. L’ancien juge et sa fille ont précipitamment quitté la Russie après l’arrestation de Zarema.

Cette opération spéciale menée par les forces de l’ordre tchétchènes dans trois régions de Russie n’a rien d’exceptionnel : ces forces enlèvent régulièrement des personnes sur tout le territoire russe. Il y a un an, la police tchétchène a arrêté à Nijni Novgorod les frères Saleh Magamadov et Ismaïl Issaïev, des homosexuels envoyés aussitôt en Tchétchénie et accusés de « participation à des formations armées illégales ». En septembre 2020, Salman Tepsourkaïev, animateur de la chaîne de télévision tchétchène d’opposition 1ADAT, a été enlevé à Guelendjik. En mai 2021, un autre membre de la communauté LGBT, le Daghestanais Ibrahim Selimkhanov, a été enlevé par des milices tchétchènes près de la station de métro Novoguireïevo à Moscou.

Toutefois, l’enlèvement de Mme Moussaïeva a été particulièrement médiatisé et Dmitri Peskov [le porte-parole du Kremlin, NDLR] s’est vu obligé de le commenter. Il a d’abord qualifié l’histoire de « fantastique », puis s’est rétracté. Enfin, commentant les déclarations de M. Kadyrov [dirigeant de la Tchétchénie mis en place par Poutine, NDLR] qui accusait la famille de M. Iangoulbaïev de complicité avec des terroristes et appelait à les arrêter et à les liquider en cas de résistance, il a parlé d’« opinion personnelle » de M. Kadyrov. La lâcheté de Peskov confirme une évidence : la Tchétchénie jouit d’une immunité sur le territoire russe, elle n’a plus rien à voir avec le système constitutionnel et juridique de la Fédération, et même le numéro 1 russe n’y peut rien.

Les agents de sécurité bélarusses bénéficient d’une immunité similaire sur le territoire russe. Depuis août 2020, ils font la chasse aux opposants au régime de Loukachenko qui se trouvent en Russie. Plus de vingt personnalités de l’opposition ont été arrêtées et renvoyées au Bélarus au cours de cette période ; certains, comme Guennadi Mojeïko, journaliste de la Komsomolskaïa Pravda au Bélarus, ont été kidnappés et emmenés à Minsk, d’autres, comme l’ancien enquêteur Andreï Ostapovitch, ont été laissés à la frontière russo-bélarusse, un sac sur la tête et un poids attaché au bras, pour être arrêtés par des officiers du KGB bélarusse. Ces opérations vont au-delà des procédures légales et des accords interétatiques, et constituent en fait une atteinte à la souveraineté de la Fédération de Russie.

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Ramzan Kadyrov attrape un crocodile à mains nues. Photo tirée de son compte Instagram (supprimé)

La Tchétchénie, sujet de la Fédération de Russie, et le Bélarus, pays souverain qui fait partie de l’État de l’Union [projet d’intégration entre les deux pays au sein d’une fédération unique, NDLR], sont de facto deux territoires hors du système juridique russe. Il y règne une répression qui, même dans le contexte du régime autoritaire et policier de la Russie, peut sembler excessive (on va parfois jusqu’à dire qu’ils défient le Kremlin), mais n’est pas dénoncée comme telle. En réalité, ces territoires sont fermement ancrés dans le système politique russe, tels des zoos de la terreur.

Leurs dirigeants semblent imprévisibles et incontrôlables, mais en réalité ils sont à la solde de la métropole, ils savent exactement d’où viennent l’argent et les ressources mis à leur disposition. La Tchétchénie et le Bélarus sont des lieux d’une cruauté exhibée, comme ces cirques de la Rome antique où des lions torturaient les premiers chrétiens. Et l’indifférence (dans le cas de la Tchétchénie) ou la bienveillance (dans le cas du Bélarus) avec lesquelles les autorités russes observent le déchaînement des services de sécurité tchétchènes et bélarusses sur le territoire russe confirment que ceux-ci font partie de la machine de terreur politique russe.

On dit que la résidence de Ramzan Kadyrov à Grozny (qui est plus grande que le palais d’Hiver) possède un zoo pour enfants avec des tigres et des crocodiles. Ce zoo sert probablement à intimider les opposants, tout comme la situation en Tchétchénie et au Bélarus peut servir à intimider au sein du système politique russe — un zoo de la terreur qui fait parfois irruption dans les rues des villes russes.

(L’original a été publié sur la page Facebook de l’auteur, le 31 janvier 2022.)

Précisions de Desk Russie

Le drame que vit la famille de Iangoulbaïev se poursuit. Zarema Moussaïeva est toujours détenue en prison, accusée d’avoir opposé une résistance aux policiers, ce qui peut entraîner une peine allant jusqu’à dix ans. La raison de cet acharnement du régime tchétchène est simple. Deux fils du juge Iangoulbaïev et de Zarema Moussaïeva sont soupçonnés d’animer, sur le réseau Telegram, une chaîne très critique à l’égard de Kadyrov et du pouvoir tchétchène. Un député de la Douma russe, Adam Delimkhanov, a publiquement menacé de couper les têtes de toute la famille. À Grozny, un meeting a rassemblé des dizaines de milliers de personnes : la foule hurlait des menaces et des malédictions à l’encontre de cette famille. Ramzan Kadyrov a en outre traité de « terroristes » le directeur du Comité contre la torture, Igor Kaliapine, et la journaliste de Novaïa Gazeta Elena Milachina, ajoutant qu’en Tchétchénie on extermine les terroristes. À la suite de ces menaces, Milachina a été envoyée à l’étranger par sa rédaction, et Kaliapine a démissionné.

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Sergueï Medvedev est un universitaire, spécialiste de la période postsoviétique, dont le travail s’enrichit des apports de la sociologie, de la géographie et de l’anthropologie de la culture. Il a remporté le prestigieux Pushkin Book Prize 2020 pour son livre The Return of the Russian Leviathan, qui a été largement salué aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ainsi qu’en France (sous le titre Les Quatre Guerres de Poutine, Buchet-Chastel, 2020).

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