Le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe, quai Branly, à Paris. // Bouygues Bâtiment

Le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe, quai Branly, à Paris. // Bouygues Bâtiment

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La kremlinophilie française à droite et à gauche se fonde sur un substrat complexe mais extrêmement solide, ce que nous pouvons constater aujourd’hui. Les poutinolâtres français semblent aussi imperméables à la réalité que leur idole, dont ils épousent toutes les obsessions et à laquelle ils trouvent toutes les excuses. Ils avalent et régurgitent les plus énormes bobards de la propagande du Kremlin, sont prêts à croire que la Russie est menacée par l’OTAN, que l’Ukraine agresse la Russie, que « la Crimée a toujours été russe », que « Poutine est démonisé », que « la Russie est un partenaire incontournable ». C’est une croyance qui ressemble à celle qui cimente une secte autour de son gourou.

À la base on trouve une russophilie sentimentale datant de l’alliance franco-russe, charriant divers clichés sur la spiritualité russe, l’âme russe prétendument mystérieuse, Dostoïevski (mal compris), Tolstoï (qui l’a lu ?), les ballets russes, etc. Les admirateurs français de la Russie ont intériorisé certains lieux communs slavophiles, notamment celui selon lequel le Russe, du fait de son âme mystique, est dispensé de se plier aux règles de la morale commune. La couche suivante de notre sédiment est l’antiaméricanisme, un sentiment fort répandu en France, qui s’explique par l’impact de la propagande communiste d’après-guerre, elle-même amplifiée par le souvenir de l’humiliation de la défaite de 1940 et de la position inconfortable des Français de Londres pendant la guerre. La propagande de Vichy contre les « Anglo-Saxons » a laissé des traces, d’autant plus qu’elle a immédiatement été reprise par la propagande communiste. Derrière cette thématique antiaméricaine il y a aussi la peur de la modernité et de la mondialisation, phénomène attribué aux États-Unis, alors qu’il est antérieur à l’existence même des États-Unis. En outre, la France se sent une proximité structurelle avec la Russie. Économiquement et politiquement, c’est un pays étatisé, avec des penchants centralisateurs jacobins et un fort tropisme antilibéral, dans lequel se rejoignent la droite et la gauche.

Quant à la séduction qu’exerce le régime de Poutine aujourd’hui, plusieurs causes convergent. Nous laisserons de côté un élément très important, l’argent russe qui irrigue nos décideurs, nos médias, nos think tanks ; qu’il nous suffise de rappeler à ce propos que Poutine s’est vanté auprès d’un ministre des Affaires étrangères européen que la Russie pouvait acheter n’importe qui aux États-Unis et en Europe. Nous laisserons aussi de côté la vanité française que les dirigeants du Kremlin exploitent avec un succès inchangé depuis le 18 décembre 1917, lorsque Trotski, alors commissaire du peuple aux Affaires étrangères, fit état de sa francophilie devant l’ambassadeur de France Joseph Noulens : il parla de « son attachement envers la France, déclarant qu’il mettait notre peuple au-dessus de tous les autres »1. Nous nous intéresserons aux facteurs politiques et psychologiques à l’origine du kremlino-tropisme.

Il y a d’abord une remise en cause de la démocratie et des élites. Le dégoût de la politique française porte nombre de Français à chercher des contre-modèles à l’étranger. Le climat actuel rappelle beaucoup celui des années 1930, lorsque le rejet du parlementarisme poussait les uns à s’enthousiasmer pour Staline, les autres pour Mussolini ou Hitler. Certains Français avaient l’impression d’être si mal gouvernés chez eux qu’ils s’imaginaient qu’ils se porteraient mieux sous une poigne étrangère. On a aujourd’hui en France la même nostalgie d’un « homme fort » que durant ces années lugubres. La propagande russe qui imprègne nos réseaux sociaux ne cesse de cultiver ce rejet des élites, des médias dits « mainstream », des institutions démocratiques, en promouvant une perception apocalyptique de la situation en France qui appellerait un homme providentiel, bien sûr aligné sur Moscou. Combien de fois n’entend-on pas, dans les transports, sur les marchés : « La France est foutue » ? Du coup on rêve d’un leader charismatique qui sauvera la patrie. C’est ainsi que Jean-Marie Le Pen aime à afficher son admiration pour Poutine : « Je pense que le président Poutine est une chance pour la paix du monde, c’est une chance que ce soit un homme équilibré, compétent, d’expérience et patriote qui soit à la tête de ce pays. »2 « Il faudrait [en France] un homme d’État [comme Poutine] qui s’élève au-dessus des pâquerettes », rêve tout haut le député Claude Goasguen3. Cet état d’esprit est particulièrement sensible depuis l’intervention russe en Syrie. Caroline Galactéros, actuellement la conseillère diplomatique de Zemmour, se livre dans une tribune du Figaro à un vibrant éloge des hommes à poigne tels Vladimir Poutine, Slobodan Milosevic ou Saddam Hussein qui « tiennent pour indispensable la centralité de la décision et l’autorité sur leur “peuple” qu’ils […] entendent guider vers un horizon de puissance et d’influence peut-être contestable mais au moins défini et clair. Pour eux, le collectif est plus que la somme des intérêts particuliers ; il doit incarner quelque chose de plus grand que soi ».4

Autre catégorie tombant sous le charme du Kremlin : nos prétendus « réalistes », tel Hubert Védrine qui ne cesse de rêver à « l’alliance de revers » contre les États-Unis : « L’hégémonisme américain : autre raison, en 1985, de retrouver, à l’est de l’Europe, un contrepoids, un partenaire fréquentable, fort et équilibrant. »5 Hubert Védrine accuse « l’État profond » américain d’« avoir voulu garder la Russie comme ennemie après la guerre froide », ce qui, soit dit en passant, n’est nullement le cas, nous n’en serions pas où nous en sommes aujourd’hui si les États-Unis avaient prêté une attention sérieuse à la Russie pendant les années 2000. Mais c’est surtout la fascination pour la force qui est à la base du kremlino-tropisme de nos hommes politiques se réclamant du « réalisme ». Robert Musil a noté très justement : « L’homme qui se pose en politicien réaliste ne tient pour réelles que les bassesses de l’homme, seules valeurs qui lui semblent sûres ; il n’agit pas par conviction et ne table que sur la contrainte et la ruse. » Les « réalistes », tout comme les dirigeants du Kremlin, sont persuadés qu’une politique cynique sera forcément plus efficace qu’une politique orientée vers la recherche de la justice et du bien. Cette philosophie peut déboucher sur des conséquences funestes. Georges Bernanos observe en août 1940 que l’invocation du « réalisme », cette « toxine que l’esprit de dictature sécrète, pour les autres »6, sert à justifier la collaboration après la défaite de 1940.

Sous couleur de partir en guerre contre le « politiquement correct », contre la prétendue « pensée unique », la propagande du Kremlin favorise l’émergence d’un conformisme de l’anticonformisme, d’une « pensée unique » en miroir, où il est de règle de stigmatiser la mondialisation, l’hégémonisme américain, la bureaucratie de Bruxelles, la décadence des mœurs, l’islamisation, etc. C’est une propagande tous azimuts : à la droite elle présente la Russie comme la championne des « valeurs traditionnelles », de la « souveraineté » des États, de la « civilisation européenne », de la « protection des chrétiens d’Orient », vers la gauche elle recycle sans complexe le tiers-mondisme antieuropéen dont elle se sert au Mali pour discréditer la France. La vision manichéenne complotiste exportée de Moscou, amplifiée par les réseaux sociaux, est quasi irrésistible en notre époque d’inculture assumée et de paresse intellectuelle, quand la raison laisse place aux passions les plus primitives, la peur et la haine : il y a les méchants d’un côté, Américains, globalistes, multinationales, qui tirent les ficelles dans les coulisses, et les vaillants résistants derrière Poutine, dressés contre l’Amérique comme Astérix contre l’Empire romain. Cet univers de BD trouve beaucoup d’adeptes en France.

La propagande du Kremlin réussit de manière étonnante à faire communier dans les mêmes haines et les mêmes phobies Français et Russes. Ainsi, la haine de l’Ukraine s’est étonnamment clonée des médias russes à la droite française. Il a suffi à la propagande russe de faire accroire que le Maïdan était un projet américain pour qu’une bonne partie de la droite française devienne ukrainophobe. On distingue une ukrainophobie « bon chic bon genre », fréquente dans les pages du Figaro : « Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un Empire. Elle cesse d’être une menace pour l’hégémonie des États-Unis » (Hadrien Desuin). « Le parti pris pro-occidental a durablement coupé l’Ukraine de son environnement oriental tout en n’étant pas encore intégrée à son voisinage occidental. Au milieu du gué, le parti de Maïdan a fini isolé. Avant de couler… Deux ans après le départ de Victor Ianoukovitch, c’est une [véritable Berezina. Tout ça pour ça ! […] L’État ukrainien s’enfonce lentement mais sûrement. Les prêts garantis par le FMI et l’UE sont détournés. La faillite ukrainienne est quasi inéluctable… » Et de rappeler que « [d]ans le sillage des faucons américains, beaucoup de pays européens se sont enthousiasmés pour la nouvelle révolution ukrainienne » (Éléonore de Vulpillières). Thème également entonné par Nicolas Sarkozy, qui ne rougit pas de reprendre mot pour mot la ligne du Kremlin. À l’en croire, les États-Unis sont les seuls responsables du conflit ukrainien : « La séparation entre l’Europe et la Russie est un drame. Que les Américains la souhaitent, c’est leur droit et c’est leur problème […], mais nous ne voulons pas de la résurgence d’une guerre froide entre l’Europe et la Russie. » Le général Jean-Bernard Pinatel justifie l’annexion de la Crimée en des termes que l’on ne cesse d’entendre dans la bouche du président russe : « Poutine ne fait que répondre par un coup de force à un autre coup de force qui s’est produit en Ukraine avec la complicité des Européens et l’appui des États-Unis […]. Comment pour Poutine ne pas réagir à cette provocation qui n’était pas la première. » Puis on a l’ukrainophobie hystérique charriée par les réseaux sociaux, celle exprimée par Éric Zemmour avec des accents à la Céline : « La chimère d’une Ukraine unifiée ruinée mais portée à bout de bras par l’Europe a vécu. Son cadavre bouge encore mais plus pour longtemps » (24 février 2015). En revanche, Zemmour se sent proche des habitants pro-russes du Donbass : « Ils n’ont aucune envie de s’acoquiner avec une Europe occidentale qu’ils voient comme une terre décadente minée par le multiculturalisme, l’irréligion insolente et l’homosexualité militante. » Les exemples cités remontent pour la plupart de l’époque de l’intervention russe en Syrie, mais il ne faut pas s’imaginer que la kremlinophilie ait beaucoup décru en France sous l’effet de l’escalade poutinienne. Le 21 janvier 2022, Ségolène Royal poste sur Twitter : « Il nous faudrait un nv général de Gaulle qui se faisait respecter de nos amis américains en leur disant de retirer leurs troupes. La Russie n’a-t-elle pas droit au respect des accords sur la sécurité à ses frontières ? Les sanctions économiques pénalisent bien + l’Europe. »

Nous arrivons au dernier sédiment de notre substrat, le plus caché mais peut-être le plus agissant. Il s’agit de la « gopnik culture », comme l’appelle Cécile Vaissié7, le soubassement voyou à l’origine de l’attirance pour la Russie poutinienne, qui séduit en Occident et surtout en France ceux qui sont fatigués de la civilisation et de ses contraintes. Car sous le discours de la défense des « valeurs traditionnelles » se cache l’anomie profonde du régime russe, dont la seule conviction est que l’on peut faire n’importe quoi si l’on est en position de force : mentir, tuer, insulter, humilier, dépouiller. Les dirigeants russes ignorent les interdits de la civilisation humaine et cela confère à la Russie une attraction trouble aux yeux de nombreux Occidentaux qu’une société trop policée empêche de s’encanailler.

La question de la kremlinophilie répandue dans les cercles politiques et maintenant sur les réseaux sociaux n’est nullement académique. Si nous nous trouvons dans la situation actuelle, lorsque Poutine et ses médias n’hésitent pas à menacer explicitement les pays de l’OTAN de frappes nucléaires préventives, c’est parce que des années durant nous n’avons pas prêté attention à la dérive du régime russe, ou parce que nos « Putin-Versteher » occidentaux trouvaient mille excuses au comportement de plus en plus inadmissible de Moscou, et se dépêchaient de passer l’éponge sur les écarts du Kremlin au nom du « business as usual ». Il aurait fallu réagir avec fermeté en 2008, après l’amputation de l’État géorgien. Au lieu de cela les États-Unis ont lancé le « reset » et la France s’est jetée dans une coopération dans le domaine de l’armement avec la Russie, allant jusqu’à lui vendre des porte-hélicoptères : un peu comme si après Munich la France avait accepté de moderniser la Wehrmacht ! Le Frankenstein armé jusqu’aux dents qui se dresse ces derniers mois contre nous à l’Est est né de notre laxisme et s’est fortifié de notre complaisance. Mais la leçon n’est toujours pas apprise en France. Il semble à peine croyable qu’aujourd’hui, comme en 2017, des quatre principaux candidats à l’élection présidentielle, trois se soient fait connaître par leurs positions pro-Kremlin.

Ce tropisme pro-russe contre vents et marées est un des symptômes des maux dont souffre la classe politique française : un effrayant mépris de l’expertise, l’aveuglement dû à l’esprit de parti, l’oubli du bien public, la lâcheté, et surtout une totale indifférence à l’éthique et à la vérité — bref, tout ce dont s’alimente la kremlinophilie.

  1. Joseph Noulens, Mon ambassade en Russie soviétique, Plon 1933, t.1, p. 174 

  2. Interview sur Canal+. Émission du 02 Novembre 2015 : Front National : L’Oeil De Moscou 

  3. Figaro, 18/09/2015 

  4. Caroline Galactéros, « Poutine, Orban, Assad… Le chef, une espèce en voie de disparition », Figaro, 28/10/2015 

  5. H. Védrine, Les mondes de François Mitterrand, Fayard, 1996, p. 374 

  6. Georges Bernanos, Le Chemin de la Croix-des-âmes, in : Scandale de la vérité, Editions Robert Laffont, 2019, p. 563. 

  7. Cécile Vaissié, Les réseaux du Kremlin en France, Ed. Les petits matins, 2016, 


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