Les décombres d’une salle dans un jardin d’enfants à Stanytsia Luhanska, dans le Donbass, après un tir d’artillerie russe. Collage d’Andriy Gristchouk

Les décombres d’une salle dans un jardin d’enfants à Stanytsia Luhanska, dans le Donbass, après un tir d’artillerie russe. Collage d’Andriy Gristchouk

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Structurellement incapables d’assurer la croissance économique, la prospérité et la modernisation du pays, les autorités russes, ainsi que la propagande et la culture populaire, ont construit un récit nostalgique dans lequel le romantisme soviétique et le ressentiment impérial deviennent des outils pour légitimer le régime au pouvoir et unifier la société.

6 janvier 1985. Milan Kundera publie un essai dans le New York Times Book Review intitulé « Introduction à une variation ». Dans ce texte, il évoque la période qui a suivi août 1968, lorsque ses livres ont été interdits et qu’il s’est retrouvé au chômage. Il a été alors approché par un directeur de théâtre qui lui a proposé d’écrire une version théâtrale de L’Idiot de Dostoïevski. Kundera a relu L’Idiot et refusé : « Même si je devais mourir de faim, je ne pourrais pas accepter ce travail. Le monde de Dostoïevski, avec ses gestes sans limites, ses profondeurs boueuses et sa sentimentalité agressive, me répugnait… » À titre d’exemple, il cite une conversation avec un officier soviétique qui lui explique le déploiement des chars de son pays dans les rues de Prague : « C’est parce que nous vous aimons. » Kundera a trouvé un lien entre le monde de Dostoïevski et l’invasion soviétique, et a vu en Dostoïevski l’incarnation de l’esprit antioccidental de la culture russe.

Quelques mois plus tard, les accusations de Kundera sont rejetées avec indignation par nul autre que [le poète] Joseph Brodsky, qui signe un essai dans le même New York Times Book Review. Il y nie toute responsabilité pour l’impérialisme soviétique (en fait, russe), affirmant que « les soldats ne représentent jamais la culture, et encore moins la littérature — ils tiennent des fusils, pas des livres ».

Cette controverse de longue date, qui s’est déroulée il y a près de quarante ans, soulève la question de la relation difficile entre le patrimoine culturel du pays et sa politique étrangère — autrement dit, la question est de savoir si la culture russe classique est responsable de l’impérialisme russe. Récemment, [l’écrivain] Viktor Pelevine a suggéré, à sa manière ironique, que le porte-avions russe de dernière génération s’appelle « L’Idiot ». C’était une blague, bien sûr, mais voilà qu’un arrière-petit-fils de Fiodor Mikhaïlovitch, Dmitri Dostoïevski, est devenu une personnalité publique de premier plan, siégeant dans des conseils publics et faisant des déclarations patriotiques et loyales au nom de son célèbre ancêtre ; un autre descendant d’un grand écrivain, l’arrière-petit-fils de Tolstoï, Vladimir Tolstoï, est le conseiller du président Poutine pour la culture ; et Mikhaïl Iourievitch Lermontov, homonyme à part entière du poète, est président du conseil public du ministère de la Culture.

La culture et l’histoire nationales sont devenues une marchandise populaire sur le marché politique russe. Elles constituent une ressource symbolique importante pour le régime, qui consolide sa base autour des idées de conservatisme, de gloires passées et de valeurs traditionnelles (les « agrafes »). D’une part, comme auparavant en URSS, l’État élabore un récit unifié de l’histoire et de la culture, renforce la censure, réprime les personnalités culturelles importantes et intègre l’Église orthodoxe russe et les orateurs conservateurs dans sa politique de « Gleichschaltung » [mise au pas de la société] impériale. D’autre part, la culture, l’histoire, la langue russe, les mythes et les modèles de perception, ainsi que d’autres ressources humanitaires, sont de plus en plus intégrés dans la politique étrangère russe et constituent l’arsenal du soft power de la Russie.

Alors que les instruments traditionnels de la puissance de l’État russe — l’économie, la puissance militaire, les alliances et les alliés, ainsi que la participation aux institutions internationales — perdent leur efficacité l’un après l’autre au XXIe siècle, la stratégie d’influence internationale de la Russie devient plus souple et virtuelle, et s’appuie sur les réseaux sociaux. Elle repose sur des éléments hybrides de force, anciens et nouveaux — tels que la propagande médiatique, l’espionnage et les opérations spéciales, la cyberguerre et l’infiltration des médias sociaux occidentaux, les relations publiques et les renseignements (y compris l’achat de politiciens et de partis dans les pays présentant un intérêt pour la Russie) — et, en général, sur la promotion de l’image de la Russie et d’un ensemble d’idées et de sentiments dans le monde qu’elle provoque, y compris les mythologies et les peurs qui lui sont associées.

Le soft power de la Russie au XXIe siècle est axé sur le passé, fondé sur des modèles, des mythes et des réalisations historiques — du christianisme et des « valeurs traditionnelles » de la famille et de l’hétérosexualité au souvenir de la puissance impériale et de la gloire militaire. La Russie, qui traverse une période de perte dramatique de son poids mondial, a su capitaliser ses ressources culturelles, son histoire, sa mythologie et son influence psychologique et les transformer en soft power. Contrairement à l’Union soviétique qui, pendant une grande partie du XXe siècle, a projeté des images de l’avenir dans le monde, la Russie exporte des images du passé dans le cadre d’une rétro-politique d’État qui trouve un écho auprès de ceux qui sont désillusionnés par la mondialisation et qui cherchent des alternatives à un ordre mondial néolibéral.

Ces politiques reflètent le régime idéologique établi en Russie ces dix dernières années. Structurellement incapables d’assurer la croissance économique, la prospérité et la modernisation du pays, les autorités, ainsi que la propagande et la culture populaire, ont construit un récit nostalgique dans lequel le romantisme soviétique et le ressentiment impérial sont des outils pour légitimer le régime au pouvoir et consolider la société. Ayant perdu toute image de l’avenir, tout sens de l’orientation et tout objectif pour le pays, et ayant abandonné tout discours sur la modernisation (la dernière tentative timide remonte à la présidence de Medvedev en 2008-2011), le poutinisme s’est transformé en une vie dans le passé, en une liturgie continue de la Victoire [dans la Seconde Guerre mondiale] et du souvenir. Pour faire face à l’incertitude actuelle, les ombres du grand passé ont été offertes à la population à la place d’images de prospérité future. Le poutinisme est une forme de rétro-politique (dans son dernier livre, Zygmunt Bauman l’a appelé « retrotopia »), qui émerge des ruines de l’utopie, ressuscitant et présentant les biens imaginaires promis par l’utopie. Pour sa part, Svetlana Boym, dans The Future of Nostalgia, met en garde contre les « épidémies de nostalgie » qui surviennent après les révolutions : non seulement l’ancien régime mène à la révolution, écrit-elle, mais les révolutions finissent par construire l’ancien régime en tant que souvenir nostalgique.

Aujourd’hui, la Russie tente de projeter vers le monde extérieur cette nostalgie politisée — soit comme une « menace russe » classique avec des missiles hypersoniques, des kalachnikovs et des tchékistes discrets avec des fioles de novitchok, soit comme l’image idéalisée d’un monde chrétien blanc où les pères de famille dans leurs maisons, les policiers dans les rues et les présidents dans des palais pompeux sont les gardiens de l’ordre social. Réalistes ou illusoires, ces images se vendent bien dans un monde fatigué de la pandémie, de l’imprévisibilité, des migrations et de la dislocation sociale. La Russie s’intègre dans ce monde en tant que vendeur de menaces et en tant que menace elle-même — c’est là que réside le soft power paradoxal d’un État, jadis puissant, en train de s’affaiblir.

(Le texte a été publié en russe sur la page Facebook de l’auteur, le 8 février 2022.)


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